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Le temps volé
International 2 min. 12.03.2020 Cet article est archivé

Le temps volé

Si quelqu'un dans la rue vous demande l'heure, dites que vous n'avez pas le temps.

Le temps volé

Si quelqu'un dans la rue vous demande l'heure, dites que vous n'avez pas le temps.
Photo: AFP
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Le temps volé

Gaston CARRE
Gaston CARRE
L’autre aujourd’hui, c’est le «contemporain», l’importun avec qui le temps doit être partagé, ce temps dont on n’a jamais assez, parce qu’on est pressé, stressé, pathologie qui peut mener à l’assassinat.

Il est une forme particulière de vulgarité aujourd’hui, qui consiste à consulter un agenda quand un ami vous invite à déjeuner. Il est une vulgarité plus grande encore, quand après avoir consulté son agenda l’invité propose un «créneau» à l’ami invitant. A ceux qui nous sont chers jadis on donnait du temps, désormais on leur concède un «créneau», on les «cale» entre deux «obligations», tel est le vocabulaire de la nouvelle obscénité.

Où l’obligé cale-t-il ses obligations? Dans un calepin, qui doit son nom à son inventeur Calepino, moine italien du XVIe siècle, dont la trouvaille deviendra l’agenda électronique, quand l’âge du quartz aura succédé à l’âge du bonze.

Prenez votre temps, disait-on jadis, au temps de la politesse. Nous considérions, magnanimes, que chacun d’entre nous pouvait en disposer à volonté, de ce temps qui lui appartenait. Le temps aujourd’hui ne nous appartient plus, il appartient à l’autre, qui n’a pas de temps à perdre et moins encore à donner – il veut bien donner encore, mais ce sont des signes d’impatience qu’il donne, ce prurit, cet eczéma de l’âme débordée.

C’est au supermarché surtout que l’eczémateux est démangé. Voyez les regards dans la file, voyez les regards de la meute débordée sur la petite dame qui vide son chariot comme si elle avait tout son temps, ignorant que ce temps qu’elle se donne, la petite dame, c’est à l’autre qu’elle le prend, l’autre plus loin dans la file, qui regarde sa montre pour vérifier l’ampleur du vol – il prend son temps, son temps à lui, et d’un grand geste consulte sa montre pour signifier à l’autre qu’il n’a pas que ça à faire.

L’autre aujourd’hui, c’est le «contemporain», l’importun avec qui le temps doit être partagé, ce temps dont on n’a jamais assez, parce qu’on est pressé, stressé, eczéma qui peut mener à l’assassinat. Déjà les prisons débordent de démangés condamnés pour avoir égorgé des vieilles prenant leur temps dans un caddy. Si dans la rue un inconnu demande si vous avez l’heure, dites que vous n’avez pas le temps, sinon il vous assomme pour vous l’arracher.

Pourquoi sont-ils pressés, les irrités? Parce qu’ils sont occupés. Occupés et contents, d’où le terme «contemporain». Contents parce que l’occupation est un marqueur moral, un signe d’importance, un homme occupé est un homme heureux, sauf en Palestine. Jadis il advenait que les toilettes fussent occupées, et nul n’aurait songé à les féliciter. Désormais c’est l’homme qui est occupé, et il faut l’applaudir.


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Etre occupé n’est pas sans danger toutefois, au travail du moins, où le diable savonne la pente où vous dérapez du constat que vous êtes occupé à l’idée que vous êtes important, et de celle-ci vers l’idée plus folle encore que vous êtes irremplaçable. Or, disait mon prof de philosophie, «les cimetières sont remplis de gens qui se croyaient irremplaçables», les cimetières sont remplis de gens pressés qui maintenant prennent le temps d’être morts.

Il y a là des amis sans doute, des pressés trépassés que j’irais volontiers saluer. Je n’ai pas le temps hélas, pas de créneau dans mon calepino. 


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