Changer d'édition

Le Portugal aussi voit jaune
International 4 min. 18.12.2018

Le Portugal aussi voit jaune

Le Portugal aussi voit jaune

Caricature: Florin Balaban
International 4 min. 18.12.2018

Le Portugal aussi voit jaune

La nouvelle ne pouvait pas plus mal tomber: le pouvoir d'achat des Portugais recule et il est revenu au niveau de 2012, en pleine crise économique. La période de Noël s'annonce amère.

Par Marie-Line Darcy

Alors que les supermarchés dressent des présentoirs supplémentaires pour y placer les gâteaux et desserts de Noël dans la plus pure tradition d'abondance de cette période, les Portugais surveillent leur porte-monnaie. Selon Eurostat, l'institut des statistiques européennes, le Portugal se situe à la 16e place des 19 pays de la zone Euro en ce qui concerne le pouvoir d'achat, le pays devançant de peu l'Estonie et la Lituanie.

Les chiffres en question concernent l'année 2017, mais ils traduisent une situation cruelle pour le Portugal. Selon Eurostat le différentiel avec la moyenne européenne est de 0,8 %. Toutefois, fait-on remarquer à Lisbonne, d'autres manières de calculer le panier de la ménagère fixeraient l'écart à 0,1 % seulement. Mais avec une richesse qui atteint 76,6 % du PIB per capita, lePortugal est loin du champion européen qui n'est autre que le Luxembourg, avec 253 % du PIB par personne. Et une fois de plus les Portugais vont devoir surveiller leurs dépenses.

«Fin novembre, nous touchons une prime de Noël, d'un montant égal à un mois de salaire. Sans ça, je ne sais pas comment je ferais pour le réveillon ou pour les cadeaux à la famille. On nous l'a supprimée pendant la période d'austérité et c'était très dur. C'est vrai que c'est un peu mieux, mais ce n'est pas non plus l'opulence» dit Carla rencontrée dans la Baixa de Lisbonne.

Le centre de la capitale s'est paré de ses habits de Noël, sapins et guirlandes au design soigné attirent comme des aimants. La jeune femme travaille dans une boutique de prêt-à-porter du centre. Pendant sa pause elle fait du lèche-vitrine. «Je regarde beaucoup, ça oui» dit-elle en souriant. «On aimerait bien que tout soit plus facile», ajoute-t-elle avant de disparaître dans le métro.

Un sentiment de lassitude

Les Portugais qui ont courbé l'échine pendant la période de crise économique et d'austérité (2008-2015) s'impatientent. La fonction publique lassée d'attendre la récupération des salaires et des carrières gelés durant plus de dix ans, renâcle. Onze secteurs – justice, transports, aéroports, santé... – ont déposé 47 préavis de grève d'ici la fin de l'année.

La grève des infirmières est exemplaire, par sa force et son caractère inédit. Appelée «grève  chirurgicale» car elle est ciblée et limitée à cinq blocs opératoires du pays, cette opération fait beaucoup parler d'elle. Les infirmières ont récolté 360.000 euros par le biais d'un crowdfunding pour pouvoir couvrir le débrayage durant 40 jours. Une procédure qui agace les syndicats et les partis politiques à qui le mouvement échappe.

Accusés de vouloir payer les infirmières pour qu'elles fassent grève, les organisateurs se défendent: « Il ne s'agit pas d'indemniser les grévistes, mais de couvrir les dépenses énormes que certaines vont devoir affronter sans salaire durant un mois et demi. Les dépenses seront couvertes sur justification», précise Victor Marques, l'un des cinq organisateurs du mouvement. 

Embarrassé, le gouvernement socialiste évoque la réquisition civile  – la crainte de faire des émules dans d'autres secteurs d'activité est réelle. D'ailleurs le secteur privé est touché à son tour: les employés d'une chaîne de supermarchés menacent de débrayer le 24 décembre.

Le malaise est réel. Pour tenter de calmer les esprits, le gouvernement a annoncé le passage à 635 euros du salaire minimum dans la fonction publique, provoquant au passage une nouvelle crispation, le Smig privé étant pour sa part limité à 600 euros (contre 580 euros actuellement, brut mensuel sur 14 mois). Il aurait voulu verser de l'huile bouillante sur le feu s'il ne s'y était pas pris autrement. Car si les Portugais admettent facilement qu'il y a du mieux dans leur vie quotidienne, beaucoup souhaiteraient plus et surtout plus vite.

Le Portugal reste à la traîne dans l'Europe de la monnaie unique, et la récupération économique est fragile. Face à des porte-monnaie qui n'ont pas doublé d'épaisseur la grogne gagne du terrain. Une manifestation de «Gilets Jaunes» est même convoquée le 21 décembre. Elle est clairement soutenue par l'extrême droite, qui bien que résiduelle au Portugal est aux aguets depuis quelques mois, surfant sur la vague populiste qui touche l'Europe.

Les policiers seront mobilisés ce jour-là, et si cet appel des «coletos amarelos» est bien suivi, alors l'atmosphère va changer dans un pays connu pour son caractère paisible. La trêve des confiseurs en tout cas s'annonce amère.

Suivez-nous sur Facebook, Twitter et abonnez-vous à notre newsletter de 17h.


Sur le même sujet

Série de grèves dans la fonction publique au Portugal
Le gouvernement socialiste portugais qui a tenu sa promesse de mettre fin à l'austérité et fait baisser le chômage, se trouve paradoxalement confronté en décembre à des grèves en série, nourries par les attentes qu'il a suscitées.
Mario Centeno (à gauche): "La société portugaise reste confrontée à un exercice d'une grande exigence".