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«La victoire de l'extrême droite est à la mesure de nos échecs»
International 12 min. 30.09.2022
Louis Chauvel, sociologue

«La victoire de l'extrême droite est à la mesure de nos échecs»

Louis Chauvel est professeur de sociologie à l'Université de Luxembourg depuis 2012.
Louis Chauvel, sociologue

«La victoire de l'extrême droite est à la mesure de nos échecs»

Louis Chauvel est professeur de sociologie à l'Université de Luxembourg depuis 2012.
Photo: Louis Chauvel
International 12 min. 30.09.2022
Louis Chauvel, sociologue

«La victoire de l'extrême droite est à la mesure de nos échecs»

Laura BANNIER
Laura BANNIER
Alors que plusieurs pays européens ont basculé très à droite lors des dernières échéances électorales, le docteur en sociologie Louis Chauvel nous livre son analyse des résultats de ces scrutins.

Orbán conserve le pouvoir depuis maintenant des années en Hongrie, Meloni est en passe de l'obtenir en Italie tandis que différents mouvements nationalistes ont réalisé des scores historiques en Suède ou encore en France. De parti d'opposition à parti de gouvernement, il ne semble y avoir qu'un seul pas pour l'extrême droite dans plusieurs pays européens. 


IPO,ADR-Parlamentarische Bilanz.Jeff Engelen,Fernand Kartheiser,Fred Keup.Foto: Gerry Huberty/Luxemburger Wort
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Une situation qui n'est pas sans générer des craintes dans plusieurs sphères politiques européennes. Professeur en sociologie à l'Université de Luxembourg, le Docteur Louis Chauvel attribue cette situation à une déconnexion prolongée des préoccupations des populations de la part des dirigeants. Un contexte qui risque de s'aggraver au vu de la récession économique que vont devoir affronter les nations du Vieux Continent dans les années à venir.

En Suède, en Italie et même en France, l'extrême droite a enregistré des scores historiques lors des récentes échéances électorales, s'imposant parfois comme un parti de gouvernement. Est-ce surprenant?

Louis Chauvel: Il existe un grand nombre de pays où des classes moyennes, en sortant de la paysannerie ou de la classe ouvrière, ont réussi économiquement en une génération. C'est ce qu'on appelle en France la génération des Trente Glorieuses (1945-1975), mais c'est un profil que l'on retrouve dans la plupart des pays occidentaux développés. Cette jeune classe moyenne en ascension était souvent de centre gauche, alors que leurs parents restaient ancrés à droite, ou séduits par une gauche sociale forte, ouvriériste, comme le communisme, en France et en Italie. 


Le secteur de la construction sous pression
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Après l'apogée des nouvelles classes moyennes dans les années 1980, leurs enfants, progressivement, font face à une situation économique plus difficile, angoissante, et surtout frustrante. Le Luxembourg fait exception dans un grand nombre de domaines, puisque la croissance rapide s'est prolongée ici jusqu'à la crise de 2008, et la reprise a été très forte dans la dernière décennie. Si on cherche ici les sources de frustrations des classes moyennes, on trouve en premier lieu les temps de transport et, surtout, le coût du logement. Il faut habiter plus petit, plus loin, dans des conditions moins favorables et s'endetter pendant beaucoup plus longtemps pour acheter à peine la même chose.

Une situation qui ne touche pas seulement le Luxembourg...

Cette situation de crise du logement trouve des équivalents dans beaucoup de pays, mais au Luxembourg, les revenus ont en général suivi. Ailleurs en Europe, les frustrations résultent de la stagnation des revenus et de la hausse du coût de la vie, des dépenses contraintes (toutes les factures, remboursements, mutuelles, sans compter l'énergie) qui se sont accrues et de ce que l'on appelle le «reste à vivre», qui permettent les «achats-plaisir», en déclin. 

Après avoir essayé toutes les solutions politiques, centristes ou radicales, pour attirer l'attention sur ces tensions, et y trouver des solutions, il est à peu près mécanique que l'ensemble des sociétés développées se retrouvent face au risque de la montée de l'extrême droite.

On observe en Europe un très fort sentiment de déclassement dans les classes moyennes. En particulier dans les pays du Sud et en France, mais aussi en Europe centre-orientale, qui exprime un fort ressentiment devant des promesses non tenues de croissance, et maintenant dans certains pays nordiques. Le fait que ces classes moyennes en tension, voire en chute sociale, soient très déstabilisées mentalement, engendre une tendance à soutenir des partis politiques qui leur disent «on va faire tout sauter et on va en même temps donner la priorité aux gens comme vous plutôt qu'aux personnes qui viennent d'ailleurs». 

Dans quelle mesure la configuration politique a-t-elle évolué depuis les années 80?

Pour synthétiser, dans les Trente glorieuses, on avait un fort clivage gauche-droite qui tendait à réduire l'intensité des tensions hiérarchiques de la société: il y avait une gauche populaire et une gauche bourgeoise, et à droite pareil. Les majorités changeaient, mais le système était stable. Dans la nouvelle configuration politique, le monde est nettement plus fragmenté, plus pyramidal, avec quatre quarts de taille variable dans le temps et l'espace: en haut, les élites des différents domaines qui adhèrent à l'Europe, aux valeurs démocratiques du centre et soutiennent l'internationalisation du monde, l'ouverture en général. À l'opposé, «en bas» les catégories les plus en difficulté ne votent généralement pas, comme aux États-Unis, mais expriment une hostilité générale au système. 

Sur cette toile de fond, qui est mondiale, il faut s'inquiéter, très certainement, de la prolongation de ces tendances d'extrême droite.

Le troisième quart est celui d'une gauche sous tension, fragmentée, qui tend à se radicaliser de différentes façons, sans convaincre, avec des variantes selon les pays, comme les tendances «Sopo», sociales populistes, de Monsieur Mélenchon, et d'autres tendances «wokistes». Le dernier est celui d'une droite qui, selon les cas, a été qualifiée de radicale, extrême, nationale, populiste «Napo». Avec la croissance des inégalités et la «reverticalisation» de la société, la tentation, à gauche et à droite, est de séduire le quart silencieux, en bas, en difficulté économique, hostile et soumis à un fort régime de frustration. 

Cette quadri-partition correspond à des profils sociaux de plus en plus contrastés. Dans ce contexte, la position des partis centristes des élites est souvent gagnante puisque les autres sont divisés et peu capables de maîtriser les règles du jeu du système. Mais la catastrophe peut arriver, et elle arrivera de plus en plus souvent, lorsque les trois autres quarts convergent. En France, c'est arrivé avec le mouvement des «Gilets jaunes» qui fut un lieu de convergence des radicalités et des frustrations. Cela a des chances d'arriver aussi dans les élections, où la radicalité de la droite populiste peut séduire une partie de la gauche et l'essentiel du quart silencieux. 


German Chancellor Olaf Scholz and French President Emmanuel Macron (L) wave as they visit the landmark Brandenburg Gate illuminated in the colors of the Ukrainian flag in Berlin on May 9, 2022, to show solidarity with Ukraine amid the ongoing Russian invasion. (Photo by John MACDOUGALL / AFP)
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Cette situation qui touche aujourd'hui l'Europe doit-elle nous inquiéter?

Sur cette toile de fond, qui est mondiale, il faut s'inquiéter, très certainement, de la prolongation de ces tendances d'extrême droite. En Italie plus particulièrement, il existe un écart énorme entre l'Italie des élites culturelles et économiques, formées dans les meilleures universités, à la Bocconi ou à l'étranger, et le peuple profond, complexe parce qu'aucune région ne se ressemble, et dont une partie met en évidence une mentalité d'extrême fermeture à ce qui vient d'ailleurs. Si l'Italie peut porter au pouvoir Mario Monti ou Mario Draghi, elle peut aussi se lancer dans des expériences politiques inquiétantes. 

C'est une alternance centre-extrême qui pourrait pousser à l'optimisme: cette phase pourrait être oubliée dès les prochaines élections. Mais le souci est l'accélération dangereuse de ces phénomènes. La vieille alternance gauche-droite avait un rôle d'amortisseur des chocs de la politique. La nouvelle alternance, centre-extrême, risque au contraire de casser les ressorts. Madame Meloni atteindra à son tour le point limite: elle échouera à un moment et passera la porte de sortie. Mais entre-temps, des dégâts, peut-être irréparables, peuvent être commis. Avec cette grande crise économique que nous avons aujourd'hui à l'échelle européenne, mondiale, ces mouvements radicaux et de fermeture sont des mouvements qui ont le sens de l'histoire pour eux dans les conditions d'aujourd'hui.

La meilleure des solutions est de comprendre les malaises qui s'accumulent dans les tréfonds de la population et des catégories populaires, et comprendre les vraies réalités de ce qui se passe, et surtout y répondre concrètement, plutôt que de laisser l'extrême droite faire ce travail-là.

Dans une économie européenne de croissance ralentie, voire de décroissance, les frustrations sociales ressenties par la population s'accroissent très rapidement. Et, après avoir essayé toutes les solutions politiques, centristes ou radicales, pour attirer l'attention sur ces tensions, et y trouver des solutions, il est à peu près mécanique que l'ensemble des sociétés développées se retrouvent face au risque de la montée de l'extrême droite, et un nombre croissant de pays y passeront, au moins temporairement.


26.09.2022, Italien, Rom: Giorgia Meloni, Vorsitzende der rechtsradikalen Partei Fratelli d'Italia (Brüder Italiens), gestikuliert während einer Pressekonferenz in der Wahlkampfzentrale ihrer Partei. Italien hat am Sonntag, 25.09.2022, ein neues Parlament gewählt. Foto: Oliver Weiken/dpa +++ dpa-Bildfunk +++
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C'est un phénomène mondial, qui ne concerne pas simplement une droite radicale affichée comme dans le cas de Madame Meloni, mais aussi des droites conservatrices durcies, dont les décisions peuvent déstabiliser le système mondial. La situation au Japon est paradoxale, mais Shinzo Abe a montré comment le retour de formes complexes de nationalisme aristocratique pouvait séduire en période de crise. Plus certainement, avec des degrés d'intensité variés, l'Australie de Scott Morrison, l'Amérique de Donald Trump, la Hongrie d'Orbán ou le Royaume-Uni du Brexit et de Boris Johnson montrent les dérives d’une radicalisation parfois irrationnelle de la droite.

L'exercice du pouvoir peut-il nuire à l'extrême droite, et, justement, pousser les personnalités politiques qui incarnent ces idées vers la sortie?

La bonne nouvelle, c'est donc que l'on finit toujours par sortir de ce type d'épisodes, et donc on sortira très certainement à un moment ou un autre de l'épisode Meloni, dont les prédécesseurs ont rarement duré plus de deux ans. Ce sera vraisemblablement aussi le cas avec le Brésil de Bolsonaro. La mauvaise nouvelle, c'est qu'on en est de moins en moins certains. Les gouvernements radicaux tendent à produire des erreurs grossières – comme le montre la gestion de l'épidémie dans ces pays. Ils frustrent à leur tour la population. Ces gouvernements tomberont donc: ils partiront à leur tour, chassés par des courants de frustration encore plus violents. 


France's far-right party Rassemblement National (RN) leader Marine Le Pen delivers a speech during an election evening following the first round of France's parliamentary elections in Henin-Beaumont, northern France, on June 12, 2022. - Elections for the 577 seats in the lower house National Assembly are a two-round process, with the shape of the new parliament becoming clear only after the second round on June 19. (Photo by DENIS CHARLET / AFP)
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Mais leurs erreurs ne suffisent pas toujours. Orbán se maintient depuis longtemps, Trump n'a raté sa réélection que de quelques voix stratégiques dans quelques Etats, et pourrait revenir. On surestime certainement la capacité de ces régimes radicaux à se discréditer, et la volonté des peuples à retourner ensuite aux gouvernements centristes d'avant. Pour ces régimes radicaux, la démagogie, la corruption et la peur peuvent faire des miracles.

Donc je ne pense pas que laisser l'extrême droite arriver au pouvoir pour la calmer soit la meilleure stratégie. La meilleure des solutions est de comprendre les malaises qui s'accumulent dans les tréfonds de la population et des catégories populaires, et comprendre les vraies réalités de ce qui se passe, et surtout y répondre concrètement, plutôt que de laisser l'extrême droite faire ce travail-là. Le niveau de l'extrême droite, c'est la mesure des échecs du reste. On fait advenir ce qu'on ne souhaite  pas (des gouvernements irrationnels, la radicalité au pouvoir, les extrêmes) à cause d'une mauvaise analyse de la réalité, par des réponses inappropriées, malhabiles, souvent par négligence. Si cela a lieu, c'est qu'on a raté quelque chose.  

Ce phénomène est-il en capacité de se diffuser dans d'autres pays, et a fortiori au Luxembourg?

Pour l'instant, la situation est assez protégée au Luxembourg. On est un peu à l'écart du phénomène. Comparé à la France, le Grand-Duché a été protégé de la crise économique, au moins jusqu'en 2008. Et, une fois sorti de la crise 2008-2012, le pays a connu une vraie reprise, un mieux-être économique, même s'il existe des vraies difficultés, à l'instar des deux problèmes que sont le logement et la mobilité. Il existe de véritables tensions liées au logement, au transport, à la question des langues et de l'école, à la diversité des populations résidentes, et maintenant à l'inflation.

On ne connaît pas encore toutes les conséquences de l'inflation. Au Luxembourg il y a la ceinture de sécurité qu'est l'indexation qui permet de réduire la violence du choc. Les débats sont plus feutrés au Grand-Duché, et le personnel politique est à la fois rationnel et aussi plus en lien avec la population qu'ailleurs – la taille du pays oblige les politiques à rencontrer les gens. Le débat sur l'index montre cette volonté de consensus. Mais, le choc sera plus violent, en France ou en Allemagne, dans les pays qui n'ont aucune indexation et où les travailleurs seront en difficulté pour négocier de meilleurs salaires. Il y a ici toutes sortes d'amortisseurs, comme le montre la recherche de consensus et la haine du conflit, qui permettent de réduire un ensemble de vrais problèmes. Personne n'est à l'abri de mauvaises surprises, mais il est trop tôt pour savoir si ces tensions susciteront une radicalisation des électeurs. 

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