Changer d'édition

L'Afghanistan sombre dans le chaos
International 4 min. 10.03.2020 Cet article est archivé

L'Afghanistan sombre dans le chaos

A Kaboul, une explosion retentit alors que le président Ashraf Ghani prononce son discours d'investiture.

L'Afghanistan sombre dans le chaos

A Kaboul, une explosion retentit alors que le président Ashraf Ghani prononce son discours d'investiture.
Photo: AFP
International 4 min. 10.03.2020 Cet article est archivé

L'Afghanistan sombre dans le chaos

Gaston CARRE
Gaston CARRE
Alors que l'Amérique se prépare à retirer son armée, une crise institutionnelle vient s'ajouter à des violences croissantes.

Donald Trump, exaspéré par les «guerres qui ne finissent pas», va retirer ses troupes d’Afghanistan, dans l’espoir – et c’est un premier paradoxe – que ce retrait va contribuer à la pacification d’un pays où l’armée américaine est présente depuis plus de 18 ans, depuis les funestes attentats du 11 septembre 2001 à New York, sans jamais avoir réussi à dompter ni les talibans ni les multiples mouvances combattantes qui évoluent dans leur sillage. 

Sans doute le président américain s’est-il souvenu que l’Union soviétique aussi s’était cassé les dents sur les montagnes de ce pays dont l’armée rouge fut chassée par les moudjahidines en 1989. 

Il n’y a pas un président en Afghanistan, il y en a deux: alors que le sortant réélu Ashraf Ghani (photo) célébrait sa réélection, son principal adversaire Abdullah Abdullah a déclaré être président lui aussi, plongeant le pays dans une crise institutionnelle.
Il n’y a pas un président en Afghanistan, il y en a deux: alors que le sortant réélu Ashraf Ghani (photo) célébrait sa réélection, son principal adversaire Abdullah Abdullah a déclaré être président lui aussi, plongeant le pays dans une crise institutionnelle.
Photo: AFP

Or, et c’est là un deuxième paradoxe, Donald Trump négocie son retrait avec ceux-là même, les talibans, qui ont disséminé la violence en Afghanistan et fait régresser le pays aux heures les plus sombres de l’obscurantisme religieux. Enfin, troisième paradoxe, Trump négocie avec ces talibans qui, loin d’incarner une quelconque légitimité, sont contestés à la fois par le gouvernement en place, par des «seigneurs de guerre» qui loin de l'intérêt national s'emploient à défendre leurs propres chefferies et, enfin, par les milices armées qui depuis des années prolifèrent au service des donneurs d'ordres les plus offrants. 

Deux présidents et une crise 

Tel est le contexte dans lequel le président américain prétend procéder à un retrait ordonné d’Afghanistan, qu’il quittera avec une «garantie» aux termes de laquelle les talibans se sont engagés – deux paradoxes encore – à empêcher toute implantation terroriste dans le pays et à y favoriser le «dialogue» entre ses différentes composantes.

 Avec qui les «étudiants en théologie» tenteront-ils ce dialogue? Seul le gouvernement est une entité crédible pour qui veut imposer une quelconque loi dans ce pays ingouvernable. Or ici apparaissent deux difficultés. La première: les talibans refusent mordicus de discuter avec ce gouvernement qui à leurs yeux est une «clique de corrompus». La deuxième difficulté: il n’y a pas un président en Afghanistan, il y en a deux, le sortant réélu Ashraf Ghani et son principal adversaire Abdullah Abdullah s’étant tous deux déclarés présidents hier, plongeant le pays dans une crise institutionnelle qui sans doute va durer. 

Nouveaux attentats

 Et pendant que la normalisation de l’Afghanistan relève de plus en plus de la quadrature du cercle, on apprenait, hier encore, que des attentats perpétrés par l’«Etat islamique», autre ennemi des talibans, ont fait 32 morts à Kaboul, tandis que chaque jour dans les campagnes se poursuivent des violences qui pour partie sont commises par… les talibans, alors que n’a pas séché encore l’encre de l’accord signé à Doha (Qatar) entre Zalmay Khalilzad, représentant de Donald Trump pour l'Afghanistan, et le chef taliban Abdul Ghani Baradar. 

La garde d'honneur présidentielle se prépare pour l'investiture d'Ashraf Ghani.
La garde d'honneur présidentielle se prépare pour l'investiture d'Ashraf Ghani.
Photo: AFP

Le moment de ces querelles et de ces violences ne pouvait être plus mal choisi, car un dialogue inter-afghan doit réunir aujourd'hui même les talibans, les autorités, l'opposition et la société civile, pour tenter de trouver un terrain d'entente sur l'avenir du pays. La division au sein de l'exécutif ne peut qu'affaiblir Kaboul et renforcer les positions des insurgés, qui du fait de leurs propres divisions seront enclins à de nouveaux cycles de violences. 

Le monde selon Trump

Le deal que Donald Trump vient de signer avec les talibans est un cas d’école pour qui veut comprendre son approche de la politique internationale. Donald Trump conçoit les rapports de force sur le modèle des rapports économiques, le monde pour Trump est un «business» et l’action qu’il y déploie est celle d'un entrepreneur – une action foncièrement pragmatique, dans la mesure où il érige en interlocuteurs les acteurs qui sur le terrain lui apparaissent comme maîtres du jeu, quelle que soit ou ne soit pas leur légitimité. 

Cette méthode contre toute attente a porté quelques fruits, et il se pourrait bien que Trump, auquel l'instinct bien plus que l'intelligence commande de renoncer à tout référent idéologique, va initier une politique étrangère d'un type très nouveau, qui «volens nolens» pourrait s'imposer à l'ensemble de la scène internationale. 

Dans le cas de l'Afghanistan toutefois, croire que l'on va pacifier ce pays avec les talibans relève soit de la naïveté roublarde soit du cynisme le plus débridé. Car l'Afghanistan n'est pas une entreprise, c'est un souk, un marché tribal, où les «étudiants en théologie» agissent selon des intérêts illisibles car fluctuants. Or les barbus afghans sont méprisés par un gouvernement lui-même volatil, ils sont combattus par mille milices aux profils indicernables et, enfin, ils sont mis à mal par des chefs de guerre qui restent, eux, les véritables maîtres du jeu afghan.


Sur le même sujet