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Il y a 40 ans, Mitterrand président

  • Promesse d'égalité
  • L'heure des changements
  • Le temps des désillusions
  • Heures troubles
  • La fin d'une époque
  • Promesse d'égalité 1/5
  • L'heure des changements 2/5
  • Le temps des désillusions 3/5
  • Heures troubles 4/5
  • La fin d'une époque 5/5

Il y a 40 ans, Mitterrand président

Il y a 40 ans, Mitterrand président

Il y a 40 ans, Mitterrand président


par Gaston CARRÉ/ 10.05.2021

AFP

C'est l'une des rares dates de leur histoire dont les Français se souviennent du jour, du mois et de l'année. C'est dire si l'accession à la présidence de la République française du socialiste François Mitterrand a marqué les esprits et tout un pays.

Le 10 mai 1981 au soir, la France songe que son destin pourrait basculer, son visage changer. A 20 heures précises, le visage nouveau en effet paraît sur les écrans de télévision, c’est François Mitterrand, vainqueur de Valéry Giscard d’Estaing à l’élection présidentielle. Le «peuple de gauche» est dans les rues, pour une longue nuit de fête. 

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Promesse d'égalité
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Photo : AFP

Le socialiste François Mitterrand, que le «peuple» nommera «Tonton», est élu pour un mandat qui en ce temps-là est de sept ans, il sera réélu au terme de celui-ci en 1988. L’image du président, marchant seul, rose à la main, au Panthéon le jour de son intronisation, reste un moment historique – il faut, pour en prendre la mesure, rappeler que la droite gouvernait sans interruption depuis la création de la Ve République en 1958.

Après des élections législatives débouchant sur une majorité absolue pour le Parti socialiste commence ce que l’on appellera la «période de grâce»: Mitterrand fait mettre en oeuvre ses «110 propositions pour la France», dont certaines contribueront bel et bien à dessiner les contours d’un pays nouveau, un pays «moderne» aux yeux des jeunes surtout, qui avaient le sentiment de sortir d’un long tunnel gris, dans lequel ils auraient frôlé les spectres de De Gaulle (59-69), Pompidou (69-74) et Giscard (74-81). 

Ce dernier certes avait arraché le pays, déjà, à ses raideurs d’ancien régime («VGE» a baissé l’âge de la majorité, introduit le droit à l’avortement …) mais la France avec lui restait à droite, tandis qu’avec «Tonton» triomphait la «gauche» au sens idéologiquement fort de ce terme, avec ses promesses de justice sociale, d’égalité des chances, d’égalité des sexes, d’égalité tout court et de fraternité, en bref la gauche au sens romanesque du mot.

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L'heure des changements
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Photo : AFP

Ravie, exaltée, convaincue que son heure enfin a sonné, la «génération Mitterrand» découvre le TGV, le fast-food, Airbus, la télé à six chaînes, la carte de crédit et le pop-rock made in France. Certes, les «trente glorieuses» de la croissance sont calcinées par le choc pétrolier, mais les technologies nouvelles arrivent, la culture du loisir s’impose, le Mur n’est pas encore tombé, la mondialisation n’est pas à l’oeuvre encore et l’on vit d’ultimes saisons de bonheur – toute une génération de Français vit une sorte d’âge d’or. Un âge forcément mythique, qui forcément sera fugace, qui inéluctablement finira dans l’amertume – une partie des «rescapés» de ce temps-là se retrouve aujourd’hui dans l’électorat de Marine Le Pen.

Mais le début est beau, le socialisme aussi: nationalisations, réduction du temps de travail, hausse du salaire minimum, cinquième semaine de congés payés et abaissement de l’âge de la retraite, décentralisation, libération de l’audiovisuel. Sur le plan sociétal, Mitterrand abolit la peine de mort (oui, début 1981, c’était hier, la peine capitale restait d’usage, théoriquement, en France – la guillotine (!) a frappé une dernière fois le 10 septembre 1977). Le Premier ministre Pierre Mauroy, et cela aussi peut nous étonner aujourd’hui, gouvernait avec quatre ministres communistes, c’était le temps ancien de «l’union de la gauche».

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Le temps des désillusions
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Photo : AFP

Mais le beau temps bien vite se dégrade, et la rose rouge, l’emblème de la mitterrandie, flétrit. Problème: la générosité coûte cher, les réformes sont coûteuses. La monnaie est attaquée, l’économie déstabilisée, le chômage progresse. En 1983, dans un contexte d’austérité généralisée, Mitterrand se voit contraint d’adopter le funeste «tournant de la rigueur».

Pierre Mauroy est remplacé à Matignon par Laurent Fabius, le «peuple de gauche» y voit un parjure, une trahison, les jeunes se disent que les Rolling Stones finalement c’est mieux que Jean-Jacques Goldman et les Enfoirés. Un basculement est à l’oeuvre, en lequel une analyse sociologique pourrait bien entrevoir les prolégomènes du cynisme qui bientôt s’emparera de la politique et de la société en général. 

Victoire de justesse

Mitterrand alors perd de sa popularité. Il perd des attributs plus subtils: un panache, son aura d’homme providentiel. Il perd les élections législatives de 1986 et est confronté à un dilemme: démissionner ou nommer Jacques Chirac Premier ministre. En optant pour Chirac il crée une situation inédite en France: la «cohabitation». Le mot désigne aujourd’hui un cas de figure institutionnel, pour les déçus de la rose le phénomène fut vécu comme un indigne concubinage.

La politique néo-libérale menée par Chirac alourdit le second vol de Mitterrand vers l’Elysée, il remporte de justesse les élections de 1988. Le Premier ministre Michel Rocard dès lors conduit un programme modéré, mais il est remplacé par Edith Cresson qui rapidement doit céder sa place à Pierre Bérégovoy. Une seconde cohabitation s’engage avec Edouard Balladur en 1993 (il faut imaginer «Tonton», viril prolétaire, aux côtés de ce marquis à perruque poudrée!) et l’étoile du président continue de pâlir, quand se multiplient les affaires judiciaires. 

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Heures troubles
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Photo : AFP

Il n’empêche: quel que fût son pouvoir réel Mitterrand reste hautain et crâne, méprisant parfois. Face aux Luxembourgeois s’inquiétant de Cattenom il traite la chose de haut, Hollande de même la considérera comme un «détail» – ô amis français, comme nous aimons votre désinvolture!

D’emblée François Mitterrand fut un personnage «complexe», double ou triple – ses admirateurs diront «une figure romanesque». Il fut militant d’extrême droite dans les années trente, décoré par Pétain, il fut Garde des sceaux sous Guy Mollet pendant la guerre d’Algérie en 1956, qui a organisé le faux attentat de l’«Observatoire» (1959), il a gardé une vieille amitié à René Bousquet, l’ancien commissaire aux questions juives sous Vichy, responsable de la déportation de milliers de juifs.


Simone Veil, grande figure politique française, est morte
L'ancienne ministre Simone Veil, qui avait porté la loi légalisant l'avortement en 1974, est morte vendredi matin, a annoncé à l'AFP son fils Jean Veil.

Passé douteux, présent «compliqué» (les détracteurs diront «tordu»), le temps présidentiel est marqué par maints scandales: cellule des écoutes de l’Élysée, une famille cachée (Pingeot) protégée par la république, des morts douteuses (suicide de François de Grossouvre, mort de Pierre Bérégovoy), affaire des Irlandais de Vincennes, affaire Urba, scandale du sang contaminé, la «Françafrique» des magouilles, l’attentat contre le bateau Rainbow Warrior de Greenpeace et bien d’autres, qui avec le recul donnent à penser que le temps présent est, en comparaison, bien sage.

Le moteur franco-allemand

Sur le plan personnel, les Français découvrent en 1994 une fille naturelle au prénom stendhalien, Mazarine, et sa mère Anne Pingeot de 24 ans la cadette du président. De 1965 à 1996 l’infatigable «Tonton» lui écrit 1.200 lettres enflammées qui entre-temps ont été publiées, mais il ne divorce pas de Danielle, sa garante de gauche. Mitterrand aura été un homme d’Etat, un homme à secrets, un homme à femmes. Il est doté de tout ce dont Macron aujourd’hui est dépourvu, et que les Français consciemment ou non regrettent un peu: la fourberie, la canaillerie, la «complexité».


Plus de 7.000 personnes sont venues rendre hommage à l'ancien président de la République française ce dimanche.
L'immense hommage populaire à Jacques Chirac
Deuil national, messe à Saint-Sulpice et inhumation dans la stricte intimité: la France fait ses adieux ce lundi à Jacques Chirac auquel des milliers de personnes ont rendu hommage aux Invalides tout ce week-end.

L’actif de Mitterrand cependant est riche, sur le plan large de l’Histoire en marche. Il a brillé par ses contributions au processus communautaire, ayant joué un rôle décisif dans la relance européenne avec le traité de Maastricht, la création du grand marché unique et l'euro. Le 20 septembre 1992, il soumet à référendum le traité de Maastricht qui prévoit la mise en place de celui-ci. Le «oui» l’emporte, mais de justesse, on prétend que Mitterrand aurait démissionné en cas d'échec. 

Il est un fervent artisan du «moteur» franco-allemand avec le chancelier Helmut Kohl. C’est le temps de la commémoration de Verdun (22 septembre 1984), quand Mitterrand et Kohl célèbrent, main dans la main, scène magnifique, l'entente retrouvée entre deux anciens belligérants.

D'abord réservé et inquiet face à la réunification de l'Allemagne après la chute du Mur de Berlin en novembre 1989, Mitterrand finit par l'accepter. Il fera preuve de solidarité, atlantique et occidentale, en soutenant l'installation des fusées Pershing en Allemagne, et prononcera l’une de ces phrases qui laisseront de Mitterrand l’image d’un président au verbe haut – «le pacifisme est à l'Ouest, les euromissiles sont à l'Est», dit-il en 1983. C’est Mitterrand par ailleurs qui engage la France dans la guerre du Golfe aux côtés des États-Unis, en 1991.

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La fin d'une époque
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Photo : AFP

Peu à peu le président s’efface toutefois, et c’est un être tout autre qui advient, tout en intériorité douloureuse, une sorte de sage ambigu. Lors de ses derniers voeux à l’Élysée le 31 décembre 1994, le président évoque les «forces de l’esprit» et sa «culture chrétienne».

Nous sommes en janvier 1996. Depuis deux jours, les proches savent que c'est la fin. A 79 ans Mitterrand va plier devant le mal qui le ronge, ne s'alimente plus. Lui qui a longtemps refusé sédatifs et antalgiques, parce qu’il voulait garder «toute sa tête», vient de renoncer au traitement de son cancer de la prostate. Mitterrand a des mots encore: «Je vais mourir mais ça n'est pas une affaire». Contre tous les avis, il a passé le dernier Noël en Egypte avec sa fille Mazarine puis le Nouvel An avec Danielle et leurs deux fils dans sa bergerie landaise de Latché.

Mais nous sommes en janvier donc, et Mitterrand ne quitte plus son lit dans l'appartement près de la tour Eiffel, mis à sa disposition après l'Elysée. Le dimanche 7 au soir, son épouse passe le voir, sa compagne, Anne Pingeot, dort sur place et le médecin lui tient la main jusqu'au dernier souffle. Il meurt au petit matin. Une fois encore le peuple de gauche est dans la rue, rose à la main. Mais c’est, cette fois, pour dire adieu. Devant un immense portrait, Barbara Hendricks entonne Le Temps des cerises, avant de scander «merci François».

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