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«Il faut arrêter de nous prendre pour des imbéciles»
International 1 10 min. 29.09.2022
Grève nationale

«Il faut arrêter de nous prendre pour des imbéciles»

Ce jeudi, dans le courant de l'après-midi, à proximité de la place de la République.
Grève nationale

«Il faut arrêter de nous prendre pour des imbéciles»

Ce jeudi, dans le courant de l'après-midi, à proximité de la place de la République.
Photo: S.C
International 1 10 min. 29.09.2022
Grève nationale

«Il faut arrêter de nous prendre pour des imbéciles»

Charles MICHEL
Charles MICHEL
Ce jeudi, la France vit au rythme d'une grève nationale. À Metz, le coup d'envoi est prévu à 13h30 devant la gare. Bruno Henry, secrétaire du SNES-FSU, évoque les raisons de la colère.

En France, trois fédérations syndicales (FSU, CGT et Solidaires) ont lancé avant l'été un appel à la grève. Quel est le mot d'ordre?

Bruno Henry: L’augmentation des salaires. Mercredi soir, le gouvernement a annoncé un projet de loi de réforme des retraites avec un passage à 65 ans de l'âge légal. C'est une provocation. Le Conseil d'orientation des retraites (COR) a remis un rapport dans lequel il est stipulé qu'une réforme n'est pas nécessaire. Que le système est globalement équilibré. Le COR dit que les effets des précédentes réformes des retraites ne commencent seulement qu'à se faire ressentir et qu'il n'est pas nécessaire d'en durcir les conditions.


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Sur quoi repose, selon vous, cette détermination?

Le président de la République veut se donner l'image d'un réformateur. Il a absolument besoin d'une décision forte. Mais cette réforme des retraites n'est pas acceptable. Elle n'est ni juste, ni indispensable financièrement, et elle est surtout idéologique.

Lors de la dernière campagne présidentielle, Emmanuel Macron a utilisé le rapport du COR, comme argument d'autorité, en affirmant que cette réforme était nécessaire. Or, dans ce même rapport, le COR expliquait l'inverse...

C'est évident qu'il y a une volonté manifeste d'instrumentaliser le COR. J'ai un autre souvenir: en 2019, le président de la République portait une autre réforme, appelée systémique (par points) où il expliquait très longuement qu'une réforme paramétrique, c'est-à-dire allonger l'âge légal du départ à la retraite, serait très injuste et que c'était justement ce qu'il voulait absolument éviter de faire. Or, le discours de 2022, c'est «la réforme paramétrique, c'est très bien».

Nous sommes là face à une très forte contradiction. Un argument m'agace particulièrement. On dit qu'il serait obligé de faire cette réforme car c'était une promesse de campagne. On sait très bien qu'il a été élu au second tour pour faire barrage à l'extrême droite. Or, les choix politiques et l'attitude du pouvoir lors de son premier mandat n'ont eu de cesse d'alimenter l'extrême droite. C'est évident. Mais il se sert de sa victoire comme d'un plébiscite et revendique cette victoire électorale pour légitimer une réforme dont personne ne veut.

Le COR estimait que pour faire face aux risques de dépendance, un retraité devait percevoir une pension de 2.500 euros nets mensuels

Cette réforme des retraites serait donc avant tout politicienne?

En tant que syndicaliste, j'essaie d'être indépendant des partis politiques et du jeu politique. Donc, je me contenterai de dire que c'est une réforme injuste, car elle fait peser la question du rétablissement des comptes publics sur le dos des seuls salariés. Mais la question qu'oublie de poser le président de la République, c'est celle de la répartition des richesses. Aussi, dans son rapport, le COR stipule que la part du PIB consacrée au paiement des retraites est inférieure et resterait inférieure à 15%. Selon lui, le système est donc équilibré. 

Aussi, si cette part reste inférieure à 15% et ce alors que la part des retraités va augmenter, cela veut dire qu'on va assister à un appauvrissement des retraites dans les années à venir. 

Vous ne croyez pas au «cotisez plus pour gagner plus»?

Il y a quelques années, le COR estimait que pour faire face aux risques de dépendance, un retraité devait percevoir une pension de 2.500 euros nets mensuels. Or, les précédentes réformes font que les retraites qui seront  versées à l'avenir seront plus basses. On est passé à 43 années de cotisation pour une retraite complète. Soit la durée de cotisation la plus longue d'Europe. Un enseignant, qui démarre sa carrière vers 24-25 ans, ne pourrait pas, dans le meilleur des cas, prendre sa retraite avant 68 ans. 

S'il souhaite prendre sa retraite à 63 ans, il n'aurait donc que 38 années de cotisation. Or, cela représenterait 25% de moins sur sa retraite théorique. Bref, les dernières réformes font que: 1. beaucoup de collègues aimeraient partir en retraite, mais ne le peuvent pas. 2. on a une diminution des pensions car certains ne peuvent plus assumer ce métier. Il ne faut pas oublier que l'on n'enseigne pas à 64 ans comme on enseignait à 30... Moi aussi je veux une réforme des retraites: avec un retour de l'âge de la retraite à 60 ans et une diminution de la durée de cotisation. 

Si même nous, enseignants (...) avons des conditions de retraite défavorables, qu'est-ce que ça va être à l'avenir pour les moins qualifiés?

Que dites-vous à ceux qui vous rétorqueront que ce sont toujours les enseignants ou, plus généralement les fonctionnaires, qui bénéficient donc de la sécurité de l'emploi, que l'on voit faire grève?

Moi, j'assume la notion de progrès social. J'ai la conviction que lorsqu'un secteur d'activité gagne des droits nouveaux, ça ne peut que profiter aux autres par la contagion, par l'exemple, etc. Et si même nous, enseignants, qui sommes plutôt qualifiés, qui avons des situations que certains estiment privilégiées, avons des conditions de retraite défavorables, qu'est-ce que ça va être à l'avenir pour les moins qualifiés? Je ne veux pas que les enseignants soient mieux traités que les autres, mais j'assume qu'ils doivent jouer le rôle de moteur. Et puis, depuis 2000, les enseignants ont perdu en termes de pouvoir d'achat l'équivalent d'un quart de leur salaire. 

Qui dit baisse des salaires, dit baisse des cotisations, non?

Si on n'avait pas eu ce décrochage salarial de 25%, on aurait des cotisations retraite beaucoup plus élevées aujourd'hui et le système serait certainement mieux équilibré qu'il ne l'est déjà. En fait, on est en train de nous dire: comme vous avez été mal payé pendant 20 ans, on va vous réduire vos droits à retraite.  Le discours du gouvernement est de dire, on veut sauver le système des retraites par répartition, etc.

Mais, dans le même temps, on incite chacun à cotiser via un système de retraite par capitalisation, pour lequel on bénéficie d'exonération fiscale, ce qui vide un peu plus les caisses d'ailleurs... Et puis, il y a deux catégories de salariés: ceux qui peuvent se permettre de cotiser et les autres. À un moment donné, il faut arrêter de nous prendre pour des imbéciles et jouer au poker menteur. 

On nous dit sans nous le dire que les promesses ne seront pas tenues. Comme disent mes élèves, on nous a vendu du rêve...

Cette réforme est-elle encore plus lourde de conséquences pour les femmes...

Oui. On sait qu'y compris dans la fonction publique, elles ont des rémunérations plus faibles que celle des hommes. Pour tout un tas de raisons, elles s'arrêtent plus souvent de travailler et, in fine, ont des carrières très souvent incomplètes et des pensions de retraite inférieures. 

Le gouvernement a annoncé une augmentation du budget de 3,7 milliards dont 935 millions destinés à la revalorisation salariale, dont 635 millions prévus pour des hausses de salaires inconditionnelles à partir du 1er septembre 2023. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

On n'a rien compris ou alors on comprend très bien. Mais je rembobine: avril 2022, le candidat Macron dit: «on augmentera les enseignants de 10% sans contrepartie». Youpi! Mais voilà, en septembre, le président de la République écrit un mail à tous les enseignants et dit qu'il y aura une augmentation de 10% en moyenne... Déjà, ce n'est pas pareil. Et il continue en disant que dans les 10% en moyenne, il faudra inclure tout ce qui a déjà été fait par le passé. Donc, les augmentations destinées aux nouveaux entrants, ces deux dernières années, entrent dans ces 10%. Donc, quand je termine la lettre du président de la République, je ne comprends plus rien. 

Enfin, concernant les 635 millions, je demande à voir. On nous l'avait promis en avril, puis en septembre, puis en janvier... Mais pour augmenter la masse salariale de 10%, il ne faudrait pas 635 millions mais le double. Bref, on nous  dit sans nous le dire que les promesses ne seront pas tenues. Comme disent mes élèves, on nous a vendu du rêve... 

Et puis, pour enseigner, il ne faut pas uniquement des enseignants, mais aussi des AED (surveillants), mais aussi des accompagnants d'élèves en situation de handicap (AESH), qui sont les plus mal traités de l'Education nationale avec, souvent, du temps partiel imposé. Mais il y a aussi les conseillers principaux d'éducation (CPE), les psychologues... 

Justement, le gouvernement annonce la création de 4.000 équivalents temps plein pour les AESH...

Dans la fonction publique, on parle en ETP (équivalent temps plein). Donc, 4.000 TP, c'est une masse salariale. Cela veut dire que vous pouvez recruter 8.000 AESH à temps partiel... 

Depuis 2006, on a supprimé en collèges et lycées, pas moins de 26.680 emplois. Dans le même temps, on a eu une hausse des effectifs de 164.000 élèves.

Dans ce document, le gouvernement annonce la suppression de 1.985 postes en collèges et lycées en raison d'une baisse de la fréquentation. Cet argument est-il recevable?

Non. Dans le second degré, cela représente 500 suppressions qui s'ajoutent aux 7.900 des cinq années Blanquer. Alors, sous prétexte d'une légère baisse, on nous dit «vite, profitons-en pour réduire encore!» Et puis, la vraie question est la suivante: dans quelles conditions d'études place-t-on nos élèves? Au collège, le taux de classe à plus de 30 élèves a doublé ces dernières années... Bref, pour le dire simplement, les conditions d'enseignement sont mauvaises. 

Et au lycée?

En seconde, la règle, c'est 35 élèves par classe. Donc, un collégien subit déjà le choc du passage en lycée, mais aussi celui de se retrouver dans une classe surchargée où c'est très difficile d'individualiser, de soutenir les élèves qui en ont besoin. Mais toutes les études internationales le démontrent, le système français est particulièrement inégalitaire. L'origine sociale des parents détermine leurs résultats. Et ça, ce n'est pas acceptable. 

Depuis 2006, on a supprimé en collèges et lycées, pas moins de 26.680 emplois. Dans le même temps, on a eu une hausse des effectifs de 164.000 élèves. Bref, pour retrouver le taux d'encadrement de 2006, il faudrait créer 45.000 emplois... Pap Ndiaye, le ministre de l'Education nationale, a déclaré que certains enseignants pourraient être augmentés jusqu'à 25% s'ils acceptent des tâches supplémentaires. Premièrement, travailler plus pour gagner plus, ce n'est pas une revalorisation salariale... 

Ce message du ministre de l'Education nationale ne participe-t-il pas à cette image de l'enseignant qui, au fond, pourrait quand même travailler un peu plus?

Absolument! On nous demande de travailler plus, sans nous dire quoi faire... Quand on nous dit, par exemple, d'accompagner davantage l'orientation des élèves, quand on est prof principal, on le fait déjà. Ce qui pose problème car on n'est pas formé pour. Mais il faut que les gens sachent qu'on travaille plus qu'il y a 20 ans. Moi, en tant que prof d'Histoire-Géographie, j'ai une ou deux classes en plus. Donc cette augmentation du travail, on l'a déjà faite. 

L'Education nationale peine à recruter...

Cette année, ça a été particulièrement visible. Et, pour compenser, on recrute à la petite semaine. Le métier souffre d'une crise de l'attractivité. Dans les années 80, un enseignant gagnait plus de deux fois le SMIC. Aujourd'hui, un enseignant en début de carrière gagne 10% de plus... 

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