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Eric Zemmour et Marion Maréchal, les noces de soufre
International 5 min. 02.10.2019

Eric Zemmour et Marion Maréchal, les noces de soufre

Un extrême provocateur: Eric Zemmour

Eric Zemmour et Marion Maréchal, les noces de soufre

Un extrême provocateur: Eric Zemmour
AFP
International 5 min. 02.10.2019

Eric Zemmour et Marion Maréchal, les noces de soufre

Gaston CARRE
Gaston CARRE
L'égérie de l'extrême droite new look revient sur scène et sort de son chapeau le polémiste le plus virulent du cirque politico-médiatique français.

Marion Maréchal revient. Petite-fille de Jean-Marie Le Pen, nièce de Marine Le Pen, l'égérie de l'extrême droite française «new look» était-elle partie? Non: la retraite politique dont elle s'est réclamée n'était qu'une feinte, un recul pour mieux rebondir, pour reparaître en temps voulu. Ce temps est advenu et le tour est bien joué: la jeune femme a attendu le moment où sa place dans l'arène politique serait dégagée, quand la confrontation idéologique serait circonscrite entre Macron et la droite la plus intransigeante – cette place désormais est nette, après effacement ou disqualification de tout tiers à gauche comme à droite.

Marion Maréchal est de retour donc, après n'être jamais partie. Et elle exhibe à ses côtés, tel le diablotin surgi de sa boîte, un Éric Zemmour en allié médiatique, Zemmour en intellectuel débridé, provocateur préféré des plateaux de télévision, où il scandalise par ses outrances et ses diatribes. C'est en ces outrances que Maréchal trouve son bâton le plus puissant, Zemmour lui permettant d'exprimer, par délégation, des exécrations que sa stratégie de dédiabolisation lui interdit de proférer en son propre nom. Eric Zemmour ainsi, c'est Marion Maréchal en toutes lettres, clamant haut et fort ce que les lepénistes nouveaux pensent bas: la décadence qu'induisent les mœurs nouvelles, la menace que l'islam fait peser sur la France, la menace de «l'étranger», en attendant pire. Qui est Éric Zemmour ?

Une tentative de récupération

Rappelons, d'abord, le cirque en quoi les duettistes se sont mutuellement adoubés. C'était samedi dernier à Paris. Marion Maréchal a organisé une «Convention de la droite», entendez une tentative de récupérer ce qu'il en reste, à commencer par les soldats en débandade du mouvement Les Républicains. Ce mouvement en forme résiduelle d'un parti qui jadis se nomma RPR, et qui deux jours plus tard, extraordinaire coïncidence, allait perdre en Jacques Chirac son fondateur.

Marion Maréchal lors de sa Convention à Paris. Zemmour lui permet d'exprimer à voix haute tout ce que le lepénisme «dédiabolisé» ne veut plus affirmer en son propre nom propre.
Marion Maréchal lors de sa Convention à Paris. Zemmour lui permet d'exprimer à voix haute tout ce que le lepénisme «dédiabolisé» ne veut plus affirmer en son propre nom propre.
AFP

La Convention de Marion Maréchal rassemble les ténors, le ban et l'arrière-ban de ce que la France nomme – délicat euphémisme – la «droite conservatrice identitaire», la droite hostile à l'avortement, au mariage pour tous, à l'immigration en particulier et à l'islam en général. Le but: coaliser la droite dure, qui de longue date a inscrit ces sujets dans son cahier de doléances, et une droite hésitante qui ne demande qu'à se laisser séduire par la précédente. Pour le dire autrement: rassembler la droite chiraco-sarkozyste en y intégrant à la fois la «bourgeoisie conservatrice» et des classes populaires tentées mais déçues par Marine Le Pen, dont le recul, depuis un calamiteux débat électoral avec Macron, est l'autre grand paramètre qu'attendait Maréchal pour parfaire son équation.

«C'est vous les esclaves»

Et dans cette équation, dans cette tentative de rassembler homophobes et islamophobes, voici Éric Zemmour. Qui lors de son intervention à la Convention se livre à des diatribes d'une virulence telle que la chaîne LCI, qui a retransmis son intervention en intégralité, s'attire les foudres de centaines de téléspectateurs ayant saisi le CSA, gardien en France de la bonne conduite audiovisuelle, pour se plaindre des outrances du turbulent intervenant.

Zemmour dénonce une «islamisation de la rue». Mise en œuvre par des immigrés «colonisateurs».
Zemmour dénonce une «islamisation de la rue». Mise en œuvre par des immigrés «colonisateurs».
AFP

Celui-ci dénonce une «islamisation de la rue». Mise en œuvre par des immigrés «colonisateurs». «Tous nos problèmes aggravés par l'immigration sont aggravés par l'islam», déclare Eric Zemmour, s'appuyant sur le sulfureux écrivain Renaud Camus et sa théorie du «grand remplacement» de la population blanche et chrétienne par les populations immigrées musulmanes. «C'est vous les esclaves, c'est vous les Indiens aujourd'hui» clame Zemmour à l'adresse du public mi-ravi mi-consterné. Le Premier ministre en personne, Édouard Philippe, va fustiger un discours «nauséabond et contraire à l'idée que nous nous faisons de la République».

Le mauvais génie

Les propos de Zemmour ont même écorché les oreilles du «Washington Post» outre-Atlantique, effarouché par une précédente saillie du polémiste, quand devant la France incrédule il reprocha à la chroniqueuse Hapsatou Sy de ne pas porter… un  «prénom issu du calendrier chrétien», et de faire, avec le prénom qui est le sien, «honte à la France». Celle-ci, observe le «Post», a trouvé en Zemmour son «mauvais génie».

Le «mauvais génie» a commencé sa carrière de journaliste dans la presse écrite, au Quotidien de Paris, de 1986 à 1994, avant de rejoindre en 1996 le service politique du Figaro. Écarté à la suite d'une polémique sur des propos tenus en 2009, il conserve une chronique hebdomadaire au Figaro Magazine. Sa notoriété grandit à partir du milieu des années 2000 du fait de sa participation hebdomadaire à certaines émissions télévisées. Il publie «Le Premier Sexe» (2006), «Mélancolie française» (2010) ou encore «Le Suicide français» (2014), son livre le plus retentissant, qui rencontre un important succès public et médiatique.

L'idiot utile?

La présence de Zemmour assure souvent des records d'audience pour les émissions où il apparaît. Plusieurs de ses déclarations publiques considérées comme racistes ou diffamantes lui valent d'être poursuivi par la justice, qui le condamne pour provocation à la discrimination raciale en 2011 et pour provocation à la haine envers les musulmans en 2018.

Certes, Eric Zemmour par ses provocations endosse la fonction de l'idiot utile, complaisamment mis en scène par un système médiatique friand des taux d'audience que le trublion génère. Certes, Zemmour surjoue sa propre caricature, et provoque d'autant plus qu'il consterne. Certes encore, Zemmour mène un combat contre le «politiquement correct» plus qu'à l'encontre de l'islam, et peut séduire par ses outrages à la bienséance plus que par ses attaques proprement dites.

Force de frappe

Signalons ici que Zemmour a voté Mitterrand en 1981 et 1988, ce qui prête à réflexion sur ces intellectuels français culturellement voire génétiquement de gauche qui par exaspération face au dogmatisme bien-pensant de cette même gauche finissent, volens nolens, sous le chapeau de la droite extrême. Il n'empêche que si Zemmour en lui-même est moins dangereux qu'il voudrait le paraître, les cercles auxquels il prête allégeance peuvent le transformer en force de frappe objective. Marion Maréchal, qui depuis des années essaye de se dépêtrer de la dimension grand-guignol que son grand-père a conférée au lepénisme, a trouvé en Zemmour qui, pour excessif qu'il soit, reste doté d'une aura d'intellectuel, une forme de prestige qui jusqu'alors faisait défaut aux lepénistes.