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«Depuis #MeToo, on est en train de crever un abcès géant»
International 8 min. 07.03.2022 Cet article est archivé
Rose Lamy

«Depuis #MeToo, on est en train de crever un abcès géant»

«Quand on épingle la formule ‘une femme’, ça peut faire sourire, rire, c’est absurde, mais le fait de ne pas nommer une personne induit d’emblée une déshumanisation, un continuum de violence permanente.»
Rose Lamy

«Depuis #MeToo, on est en train de crever un abcès géant»

«Quand on épingle la formule ‘une femme’, ça peut faire sourire, rire, c’est absurde, mais le fait de ne pas nommer une personne induit d’emblée une déshumanisation, un continuum de violence permanente.»
Photo: Megane Kambala
International 8 min. 07.03.2022 Cet article est archivé
Rose Lamy

«Depuis #MeToo, on est en train de crever un abcès géant»

Megane KAMBALA
Megane KAMBALA
Avec 206.000 abonnés sur Instagram, le compte «Préparez-vous pour la bagarre» de Rose Lamy est l’un des plus connus de la sphère francophone. Rencontre avec celle qui a fait de la lutte contre le sexisme son combat.

C’est à l’occasion du début de la promotion de son livre «Défaire le discours sexiste dans les médias» paru aux Editions JC Lattès que la Française Rose Lamy apparait pour la première fois à visage découvert le 10 novembre 2021. Depuis, l’ouvrage en est déjà à sa 4e réimpression, pour un tirage global de 15.000 exemplaires début février.


Male colleagues pointing fingers at upset female boss on meeting, tired sad woman leader experiencing gender discrimination at work, businessmen blaming bullying depressed businesswoman for mistake
Une femme sur deux est victime de sexisme au travail
C'est ce qui ressort d'un sondage réalisé par l'OGBL Equality, le département des femmes de l’OGBL. Deux victimes sur trois n'informent pas leur employeur de ce qu'elles subissent.

Pouvez-vous résumer votre travail et votre livre pour ceux qui ne vous connaissent pas?

«J’ai décidé de créer un compte Instagram en mars 2019, avec la volonté de collecter des éléments du discours sexiste dans les médias, et avec la résolution de tout mettre au même endroit. J’avais ce sentiment d’une indignation permanente à chaque fois qu’une affaire était remise en lumière ou révélée, alors j’ai voulu tout regrouper et surtout analyser. Faits-divers, éléments de sexisme ordinaire, propos de ‘philosophes’ réactionnaires.

Ces trois dernières années, avec ma communauté avec laquelle j’échange beaucoup, j’ai établi que l’ensemble de toutes ces déclarations et affaires n’était pas le fruit du hasard, ce ne sont pas des accidents isolés. C’est tout un système bien installé qui le permet et le permettra encore demain, puisque le sexisme médiatique est bien implanté. Il dévalorise les femmes au sens large. D’où mon livre. La page Instagram, le point de départ, était parcellaire, il manquait ce lien entre toutes les publications, tout ce qui sous-tend toutes ces choses.

Par exemple, quand on épingle la formule  ‘une femme’, ça peut faire sourire, rire, c’est absurde, mais le fait de ne pas nommer une personne induit d’emblée une déshumanisation, un continuum de violence permanente. ‘Une femme’, ça revient à dire que nous sommes toutes interchangeables. Ce qui est très paradoxal, car souvent on désigne ‘une femme’ pour parler de grandes réalisations (la première femme dans l’espace, la première femme à accéder à un grand poste…). J’ai voulu démontrer que quand une chose se répète, elle n’est pas le fruit de coïncidences, mais bel et bien le produit d’un système pernicieux bien installé.

Pensez-vous que l’initiative de Mediapart de nommer la journaliste Lénaïg Bredoux «responsable éditoriale aux questions de genre» soit à démocratiser dans les rédactions?

«Oui bien sûr, j’aimerais que ce soit démocratisé partout, d’autant plus quand cela concerne le traitement des violences quand elles sont divulguées. Il y a plusieurs strates à observer dans le sexisme médiatique: il y a d’abord la protection, l’omerta puis la phase quasi systématique où l’on va décrédibiliser une femme quand elle témoigne. On dira qu’elle parle trop tard, que sa démarche est intéressée, qu’elle l’a cherché…

Le tout est de pas détourner cette journée pour en faire un business sexiste avec des dérives qui dépolitisent des questions importantes: les fleurs offertes par les employeurs, les promotions pour les machines à laver, les réductions dans les magasins de cosmétiques... Ce n’est pas une célébration, c’est triste qu’il faille une journée pour les droits des femmes!

Rose Lamy, féministe et auteure du compte Instagram «Préparez-vous pour la bagarre»

Normalement les journalistes doivent enquêter et chercher la vérité et une fois que les faits sont établis et révélés à l’opinion, il faut bien traiter les informations. Aussi bien du côté des victimes que des agresseurs. De ce côté-là, depuis #MeToo, on est en train de crever un abcès géant. Il faut plus que jamais garder le cap, qu’on arrive à s'imposer dans l’opinion publique en tant que féministes, ainsi que dans les journaux, voire les maisons d’édition qui viennent maintenant vers nous, ce qui n’était pas aussi prononcé il y a encore dix ans.

Quel regard portez-vous sur la journée du 8 mars?

«Tant qu’on ne l’appelle pas la Journée de la femme, ça me va. En France, on parle de la Journée internationale des droits des femmes. C’est une journée de lutte, un moment pour se souvenir et un marronnier médiatique pour parler des droits des femmes. Le tout est de pas détourner cette journée pour en faire un business sexiste avec des dérives qui dépolitisent des questions importantes: les fleurs offertes par les employeurs, les promotions pour les machines à laver, les réductions dans les magasins de cosmétiques... Ce n’est pas une célébration, c’est triste qu’il faille une journée pour les droits des femmes!


L'observatoire, rattaché au ministère de l'Egalité entre les femmes et les hommes, doit centraliser les données sur les inégalités de sexe, notamment au travail.
De plus en plus de femmes dans le corps diplomatique
L'égalité entre les hommes et les femmes se fait ressentir depuis quelques années au sein du corps diplomatique luxembourgeois, même si les hommes restent majoritaires.

Les réseaux sociaux ne sont-ils pas autant un remède qu’un poison pour la cause des femmes? Sachant que vous êtes un vecteur de communication féministe, une sorte de veilleuse du sexisme médiatique, mais aussi une cible depuis la sortie de votre livre?

«Oui en effet… Je savais que ce serait violent, j’ai beau m’y être préparée, le fait est qu’on ne peut pas savoir ce que c’est d’être humiliée publiquement avant de l’être. On cherche à vous détruire, détruire l’idée que vous incarnez, et vous réduire au silence. Dès qu’on sort d’un carcan, la sanction tombe, on disqualifie ce que vous dites, c’est une véritable expédition punitive pour celles qui avancent des idées contraires à ce que d’autres qui se sentent plus légitimes pensent.

C’est un peu la cour du collège dans ce qu’elle a de plus affreux qui s’invite en ligne, mais ce ne sont pas des enfants qui écrivent…

Rose Lamy, féministe auteure du compte Instagram «Préparez-vous pour la bagarre»

Mais je tiens à le souligner, il y a aussi beaucoup de soutien, des tonnes et tonnes de message qui vous encouragent. Ça ne fait pas oublier le négatif, mais ça relativise les choses. Il faut vraiment la reconnaitre en tant que telle, toute cette violence. C’est un peu la cour du collège dans ce qu’elle a de plus affreux qui s’invite en ligne, mais ce ne sont pas des enfants qui écrivent… 

Ce qui revient le plus, ce sont les commentaires malveillants sur le physique et l’apparence, rarement sur les idées… On ne peut pas et on ne doit pas faire comme si ça n’existait pas. Cela fait partie d'un tout et il m’arrive de lire certains commentaires devant mes amis et quand je les vois éclater de rire, je me dis que tout ça, ça ne doit pas m’affecter au point de m’en rendre malade.

Pensez-vous que les plateformes des réseaux sociaux fassent bien leur travail de modération à l’égard du harcèlement en ligne?

«Je ne fais pas partie des gens qui ont assigné Instagram en justice, je n'ai pas fait de recherches sur le sujet.

Je dois reconnaitre que depuis quelque temps, de nouvelles options permettent de mettre en sourdine pendant une semaine, ce qui n’était pas le cas il y a encore quelques mois. On peut même limiter des commentaires sur Twitter maintenant.

Ce qui est assez contradictoire, c’est que les masculinistes reprochent au féminisme de porter atteinte à la démocratie, alors qu’ils accolent aux féministes ces termes affreux en consonance avec le nazisme, la ségrégation au sens large… Autant de choses négatives de notre histoire qui ont relevé… de la volonté d’hommes!

Rosy Lamy, féministe auteure du compte Instragram «Préparez-vous pour la bagarre»

Cependant, j’observe un double standard peu reluisant sur Instagram: Lorsque je reçois des publicités de jeux ultra sexistes, avec des femmes en petite tenue,  je les signale et à ma grande surprise, j’ai une réponse dans les deux heures pour m’informer que je ne recevrai plus ce genre de pubs et qu’elles ne répondent pas aux standards de la plateforme, tandis que si je signale un commentaire haineux, on me dira qu’il n’y a pas assez de modérateurs pour tout gérer ou on me dira 6 mois plus tard qu’ils n’ont rien fait car rien ne contrevenait à ces mêmes ‘standards’...

Moralité: tout ce qui a trait au commercial, ce qui fait perdre ou gagner de l’argent est digne de considérations et d’égards, alors que lorsqu’il s’agit d’humanité, de respect de l’autre, il n’y a plus de moyens à mettre en œuvre… Mon compte a failli sauter, mais j’ai dû finalement passer dans une sorte de catégorie protégée... 


A group of young university students on an experiments together in the lab.
Les universités belges face au sexisme ordinaire
Plusieurs affaires de harcèlement imposent aux autorités académiques de réinventer la relation professeur-étudiant

Quels sont les principaux termes péjoratifs à l’encontre des femmes à identifier sur les réseaux et à signaler selon vous ? 

«Il faut déjà bien distinguer la cible: les femmes et les féministes. Dans le premier cas, on peut retrouver des termes péjoratifs assez récurrent comme hystérie, incompétence, tout ce qui est rapport à la tonalité de voix, les tenues vestimentaires, et surtout, tout ce qui ramène les femmes à leurs corps (âge, poids, couleur ou texture de cheveux…).

Pour les féministes, des mots comme feminazie, apartheid, lapidation, lynchage, sorcières… Ce qui est assez contradictoire, c’est que les masculinistes reprochent aux féministes de porter atteinte à la démocratie, alors qu’ils accolent aux féministes ces termes affreux en consonance avec le nazisme, la ségrégation au sens large… Autant de choses négatives de notre histoire qui ont relevé… de la volonté d’hommes!» 

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