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Dans l'oeil du cyclone
International 6 min. 28.02.2020 Cet article est archivé

Dans l'oeil du cyclone

Dans la ville de Maarrat Misrin dans la province d'Idlib, évacuation d'un garçon blessé lors d'une attaque de l'armée syrienne.

Dans l'oeil du cyclone

Dans la ville de Maarrat Misrin dans la province d'Idlib, évacuation d'un garçon blessé lors d'une attaque de l'armée syrienne.
Photo: AFP
International 6 min. 28.02.2020 Cet article est archivé

Dans l'oeil du cyclone

Gaston CARRE
Gaston CARRE
2016, Alep en Syrie est sous les bombes. Hamza, jeune chirurgien, opère les blessés, son épouse Waad filme la guerre, pour Sama, leur fille, afin que plus tard elle sache.

Un sous-sol, dans la fumée blanche et grise des explosions, dans le fracas des obus qui sifflent et s’écrasent, et dans la pénombre des dalles jonchées de gravats, où l’on court dans la poisse du sang répandu.

C’est le sous-sol d’un hôpital voudrait-on croire mais c’est une sorte de cave, il n’y a plus d’hôpital, Bachar al-Assad bombarde les hôpitaux aussi, mais il reste des médecins, qui pour partie sont des étudiants formés dans l’urgence, des jeunes gens qui une nuit deviennent chirurgiens, parce que des blessés arrivent sans cesse, chairs déchirées, entre vie et mort souvent, qu’il faut opérer de suite, avec ce qu’on a, très peu, dans cette ville d’Alep en 2016, où se produit ce qui se produit à Idlib ces jours-ci, à savoir  le massacre par Al-Assad de sa propre population, par bombardements par barils, au napalm, au phosphore, comme le rappelle Raphaël Pitti, médecin urgentiste de France, qui en Syrie contribue à la formation des «chirurgiens» que l’on voit là, dans ce film «Pour Salma» dont Pitti a accompagné la projection en avant-première lundi au CNA à Dudelange.

La guerre en trois temps

Il faut ici, avant de revenir à ce film, ouvrir une parenthèse avec Pitti l’urgentiste, qui nous dit comment ça fonctionne cette guerre que le régime syrien, avec le concours de Poutine, mène depuis neuf ans.

Des panaches de fumée sur la ville de Saraqib également dans la province d'Idlib, après un raid aérien de l'armée de Bachar al-Assad.
Des panaches de fumée sur la ville de Saraqib également dans la province d'Idlib, après un raid aérien de l'armée de Bachar al-Assad.
Photo: AFP

La méthode est immuable, en trois temps. Temps 1: on encercle une ville – Alep hier, Idlib aujourd’hui. Temps 2: on tire, on bombarde, on provoque la panique et le chaos, tels que la ville affolée ne se prête plus à l’installation des «rebelles». Temps 3: on assiège, et on laisse le temps faire son œuvre. On affame en fait, comme à Alep, dont le siège a duré cinq mois, comme le montre, dans le film, cette scène navrante où la mère déborde de joie devant un fruit trouvé par le père.

C’est dire qu’en Syrie il faut soigner les blessés, certes, mais il faut soigner aussi les conséquences de la malnutrition, dans ce pays où le régime détruit méthodiquement les infrastructures sanitaires, où les maladies graves ne sont plus traitées, où les dialyses ne sont plus effectuées, où la rougeole des enfants s’étend de plus en plus vite.

Partir ou rester?

De l’enfer d’Alep cependant une échappée est possible: des évacuations parfois ont lieu, opérations incertaines pour des destinations plus incertaines encore. Faut-il en saisir l’opportunité? Faut-il partir ou faut-il rester? C’est la question que se posent Waad et Hamza, jeune couple qui vient de se marier, lors d’une petite fête  parmi la famille et quelques amis, ces Syriens dont le film au demeurant nous rappelle qu’ils sont drôles, attachants, admirables par l’inventivité qu’ils déploient – voyez cette scène où l’on incite des enfants à peinturlurer la carcasse d’un bus foudroyé, pour permettre à leur créativité de l’épanouir, pour conjurer cette guerre que ces enfants ne comprennent pas – nous non plus.

Waad al-Kateab, la réalisatrice du documentaire «Pour Sama», au nom du bébé qu'elle tient dans ses bras avec son mari Hamza, qui sera l'un des derniers chirurgiens à quitter la ville d'Alep sous les bombes.
Waad al-Kateab, la réalisatrice du documentaire «Pour Sama», au nom du bébé qu'elle tient dans ses bras avec son mari Hamza, qui sera l'un des derniers chirurgiens à quitter la ville d'Alep sous les bombes.
Photo: Filmperlen/dpa

Partir donc, ou rester? Waad et Hamza ont une impérieuse raison de partir: Sama, leur enfant qui vient de naître, que l’on voudrait arracher à l’enfer et porter en lieu sûr. Mais ils ont une impérieuse raison de rester aussi, et c’est la même: Sama encore, pour qui la mère sans cesse filme ce capharnaüm qu’est Alep, pour qu’un jour sa fille sache ce qu’Alep et ses habitants ont vécu, pour que Sama et le monde puissent voir ce qu’était Alep en 2016, Idlib aujourd’hui, épicentres d’un séisme qui va entrer dans sa dixième année, sous les coups odieux d’un régime syrien que depuis dix ans, comme le dit Raphaël Pitti, l’Europe et le monde «laissent faire».

Au coeur de la tourmente

Et l’on voit, en effet. La mère filme au plus près, au bras levé, tremblant quand les murs eux-mêmes tremblent. Le «spectateur» est assourdi par le vacarme des explosions, il étouffe dans la farine que répand l’explosion des obus. Il est terrifié par les bombes, atterré au vu des chairs lacérées, horripilé par les hurlements des mères quand elles emportent leurs enfants morts, on ne sait où, sous le regard navré mais pataud des hommes qui les laissent aller, et il retient son souffle quand on tente de retenir une vie qui n’est pas advenue encore – cette scène, bouleversante, d’un bébé qu’il faut prendre vite à sa mère, parce qu’elle ne survivra pas, ce bébé auquel on essaie alors d’arracher un premier cri, dans un temps en suspens durant lequel on sent, physiquement, la sidération du public dans la salle.

La guerre filmée au plus près.
La guerre filmée au plus près.
Photo: Filmperlen/dpa

Que faire face à ce drame? C’est la question qui s’impose à ce public face à ce film qui laisse sans voix. Eh bien voici : il faut le voir, le film, pour prendre acte de cette guerre. Accepter, ne fût-ce que 90 minutes durant, d’ouvrir les yeux sur cette guerre, c’est une forme de solidarité déjà avec ceux qui la subissent.

Un regard de femme

«Pour Sama» certes est un «documentaire amateur», incomplet de surcroît, montrant des civils dans un drame dont les acteurs, eux, sont invisibles – jamais ainsi n’apparaissent les «rebelles», on ne sait s’ils sont parmi la population, ou en marge d’elle, on ne sait ses sentiments face à cette rébellion qui attire les foudres que le régime fait tomber sur les uns et les autres.


TOPSHOT - Displaced Syrians ride in the back of a truck as they arrive to Deir al-Ballut camp in Afrin's countryside along the border with Turkey, on February 19, 2020 after fleeing regime offensive on the last major rebel bastion in the country's northwest. (Photo by Rami al SAYED / AFP)
Une crise humanitaire d'une ampleur jamais vue
Rencontre avec Raphaël Pitti, chirurgien urgentiste et témoin engagé de la crise syrienne, alors que 900.000 personnes ont fui la province d'Idlib.

Mais ce documentaire est d’une vérité rare, cru mais digne, sans emphase ni pathos, sur une guerre filmée sans grandiloquence, dans sa «banalité» si l’on ose dire, sa trivialité parfois. Il fallait un regard de femme sans doute pour parvenir à tant de «naturel», et il fallait un regard de mère pour filmer, comme ils l’ont été là, les bébés et gamins d’Alep sous les obus.

Les chirurgiens, ces héros

Un regard de femme-mère sur les hommes aussi que la guerre a révélés en ce qu’ils ont de meilleur. Ces «chirurgiens» qui opèrent dans des conditions inimaginables sous nos latitudes. La guerre en Syrie – c’est Raphaël Pitti encore qui nous le rappelle – est une guerre urbaine, ce qui signifie que les blessés  arrivent dans des hôpitaux civils, quand il en reste, où le personnel n’est pas préparé aux pathologies à traiter, blessures par explosion, brûlures, écrasements  de membres.

Ceux-là, Hamza et ses amis, s’y consacrent jusqu’à l’épuisement. Ce sont eux, dit Pitti, les «héros» de la Syrie – Hamza d’ailleurs y restera jusqu’au dernier jour, il sera le dernier médecin à quitter Alep.

«Pour Salma», par Waad al-Kateab, auteure, cameraman et coréalisatrice avec le Britannique Edward Watts. Œil d’or du documentaire au festival de Cannes 2019. Ce vendredi soir 19 heures au cinéma Starlight dans l’enceinte du CNA à Dudelange. On aura compris que des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs.


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