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Compostelle: un chemin pour mille cheminements
International 7 min. 22.09.2018

Compostelle: un chemin pour mille cheminements

Compostelle: un chemin pour mille cheminements

Photo: Shutterstock
International 7 min. 22.09.2018

Compostelle: un chemin pour mille cheminements

Thérapeutique, médiatique, artistique, le chemin de Compostelle ne se prête plus seulement à une démarche spirituelle. Retraités, malades, artistes renoncent à la sédentarité pour renaître à travers une expérience d'exception. Certains ne reviennent jamais.

Par Laurence d'Hondt

Lorsque Sophie Whettnall a pris le chemin de Compostelle, un matin à la fin de l’été 2007, elle a lacé ses grosses chaussures de marche et enfilé un T-shirt sans grâce. D’un coup de rein viril, elle a placé son sac à dos sur les épaules, bardé de lourdes fermetures zippées.

Elle a relevé la tête et est partie, parée comme il faut pour affronter les épreuves physiques d’une marche de plusieurs centaines de kilomètres. Mais l’artiste qu’elle est cherchait déjà d’autres signes derrière les exigences de son accoutrement. Manuel Oliveira, le directeur du centre d’art contemporain de Santiago de Compostelle, lui avait donné rendez-vous à Compostelle pour que le chemin lui soit source d’inspiration. Il s’agissait donc pour elle d’arriver à la rencontre à pied.

Partie de la ville de Léon, elle a marché 15 jours pour que s’opère dans le secret de son être la transformation du chemin en une proposition artistique. Mobilisée toute entière par les exigences du chemin, Sophie n’a trouvé sa proposition qu’en dernière instance.

Deux histoires remontant à l’époque médiévale et récoltées auprès d’autres pèlerins l’ont frappée: la première raconte comment certains – seigneurs souvent – envoyaient des hommes faire le chemin et expier à leur place; la seconde parle de la présence de prostituées dont les hommes étaient plus friands parce que tout juste lavés de leurs péchés.

A 53 ans, Claire Colette s'engage dans son cheminement avec une douloureuse maladie, la fibromyalgie.
A 53 ans, Claire Colette s'engage dans son cheminement avec une douloureuse maladie, la fibromyalgie.
Photo: Privé

Ces deux histoires véhiculaient un détournement de l’usage du chemin qui a frappé l’artiste. Une idée lui est alors venue: et si, le détournant à son tour, elle restaurait au grand jour sa part de féminité enfouie dans son sac à dos?

C’est donc vêtue d’une robe légère et perchée sur des talons, incarnant «la femme iconique», loin des pénitentes, que Sophie a poursuivi le chemin jusqu’à son extrême terme, le «finisterra». Accompagnée d’une caméra la prenant de dos et d’une autre placée à hauteur de son regard, l’artiste a sur 100 km initié une voie nouvelle reliant, non sans peine, femme et marche, féminité et démarche spirituelle.

Partir ou mourir

St-Jacques-de-Compostelle n’a jamais été un tracé figé. Depuis que le pèlerinage est apparu, vers l’an 1000, pour honorer les reliques de l’apôtre saint Jacques, il est devenu aux côtés de Rome et de Jérusalem le plus important chemin spirituel d’Europe.

Redécouverte dans les années 50, cette épine dorsale de la chrétienté s’est laïcisée, accueillant en 2017 plus de 300.000 pèlerins parvenus jusqu'à leur but. S’ils sont loin d’avoir seulement des motivations religieuses, tous se caractérisent par une chose: rompre avec la sédentarité de leur existence et explorer la brèche qui se tient dans le silence de chaque existence. 

Révélée à l’occasion d’une rupture, d’une lassitude, d’un deuil, d’une maladie, d’une perte de situation, elle met le pèlerin en marche. Une fois franchies les portes de sa demeure, il s’ouvre à ce qui vient – l’épreuve physique d’abord, ensuite, selon les mots de Jean Christophe Rufin dans son livre «Immortelle randonnée»*, «la délivrance des tourments de la pensée et du désir… pour devenir un homme qui marche… et cherche son salut».

Si je n'étais pas partie, je ne serais sans doute plus en vie

Pour Claire Colette, ces propos ne sont pas que de vaines phrases. Elles ont une résonance vécue. Dans «La saveur du chemin»**, cette assistante sociale au passé chargé d’échecs raconte comment elle quitte un matin sa maison de Louvain-la-Neuve pour s’engager dans un périple de trois mois jusqu’à Compostelle.

A 53 ans, elle laisse derrière elle une maison, un travail et des enfants, mais emmène la plus symbolique des épreuves de sa vie: la fibromyalgie, une maladie épuisante qui rend tout effort musculaire et articulaire particulièrement douloureux.

Faire le chemin de St- Jacques avec cette maladie s’apparente à vouloir lancer un javelot sans bras. Mais peut-être est-ce précisément cette impossibilité apparente qui tente Claire Colette, pressentant que rien de grand ne naîtra d’une petite épreuve. Tout au long des 2.400 km qui la séparent de son point d’arrivée, elle va engager un corps-à-corps qui va bouleverser son âme.

Grafik: LW

«Si je n’étais pas partie, je ne serais sans doute plus en vie», raconte-t-elle, elle qui était arrivée à un point de la vie où il fallait «soit changer, soit mourir», selon les mots de Luc Adrian, un autre pèlerin et journaliste. Au retour, la maladie l’a quittée, donnant naissance à ce qu’elle appelle sa seconde vie.

Abandonnant d’abord cigarettes et alcool, ainsi que sa dépendance à tous les canaux de la fausse urgence que sont les téléphones portables et les médias en général, elle retourne à la vie professionnelle en accompagnant désormais des personnes déficientes mentales. Elle prolonge également l’aventure au sens intime, celui de la vie intérieure qu’elle cherche à faire croître et à partager.

La mort d'un mythe?

Ce récit d’une résurrection ordinaire est contagieux. Depuis quelques années, le chemin est de plus en plus souvent parcouru par des personnes en quête de soins. «Il est devenu un outil thérapeutique», explique l’une des meilleures spécialistes du chemin, Gaële de la Brosse, «mais il est aussi outil de communication: nombreuses sont les personnes qui marchent pour faire connaître une cause».

Un pèlerinage original: Sophie Whettnal 
a voulu incarner la féminité «iconique» 
par une marche en robe légère et talons
hauts, loin des pratiques traditionnelles 
de la pénitence.
Un pèlerinage original: Sophie Whettnal 
a voulu incarner la féminité «iconique» 
par une marche en robe légère et talons
hauts, loin des pratiques traditionnelles 
de la pénitence.
Photo: Privé

Malades, marginaux, originaux s’y retrouvent, créant dans leur sillage une sociabilité réparatrice qui peut déboucher sur une ouverture spirituelle. Mais celle-ci n’est pas toujours, loin de là, la motivation première des pèlerins.

Même Jean-Pierre Duquenne, qui a aujourd’hui 90 ans et se dit chrétien pratiquant, n’est pas parti pour «le salut de son âme». Lorsqu’il s’est engagé pour la première fois sur les chemins en 1993, du Puy-en-Velay en France jusqu’à Compostelle, il répondait simplement à un désir ancien qu’il n’avait pas eu le temps de satisfaire avant l’heure de la retraite.

«J’ai surtout découvert une liberté extraordinaire», confie le «jeune» homme qui n’a même pas souffert d’une ampoule au pied durant sa marche. «En rentrant j’ai eu du mal à me réadapter. Le chemin vous change, mais je ne peux pas dire comment: c’est très profond et très subtil».

Comme tout dépend du regard que l’on porte sur les choses, l'éloge du chemin n’est cependant pas unanime. Suzanne Dubois et André Linard sont partis de Bruxelles en 2008. Leurs raisons?

«Toute proportion gardée, il y avait peut-être une forme de contestation de l’idéologie dominante», risquent les deux auteurs. La traversée de la France est enchanteresse: 50 jours de marche comme une longue traversée heureuse, jusqu’à ce qu’ils atteignent le Camino Francés, la portion de chemin en territoire espagnol.

Là, c’est le choc. «Pour la première fois, nous avons l’impression d’être sur une autoroute à pèlerins», racontent-ils. En quelques heures, ils rencontrent plus de pèlerins qu’en deux mois en France.

Mais ce n’est pas tant le nombre qui les gêne que les comportements qui les accompagnent: dès 14 heures, c’est la ruée vers les hébergements pour avoir une place, qui parfois est toute entière occupée par des «coquillards», ceux qui profitent des hébergements bon marché, sans parcourir le chemin.

A l’heure du repas, les pèlerins se bousculent dans les cantines, pour la douche ou l’achat d’une cannette à un distributeur.

André et Suzanne se désolent et se demandent si le chemin ne va pas en mourir. Dans leur livre «Compostelle: la mort d’un mythe?»*** ils s’interrogent sur le possible déclin du chemin et rejoignent la critique de Jean Christophe Rufin qui dénonce sa transformation en un «produit offert à la consommation dans le grand bazar post-moderne».

Mais leur livre semble écrit pour conjurer un sort funeste plutôt que pour se détourner du chemin. Car André et Suzanne ont longtemps caressé le rêve de s’installer un jour le long du chemin de Compostelle et ont entrepris, depuis lors, la via francigena, qui va de Canterbury à Rome. Pour eux, le chemin ne s’est pas arrêté à Compostelle, ni à l’expérience espagnole. Comme pour nombre de pèlerins, il n’aura jamais de fin.

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* «Immortelle Randonnée», Jean Christophe Rufin, éditions Guérin / Gallimard, 2013, 258 pages, 19,50 euros
** «Compostelle, la saveur du chemin», Claire Colette, Academia / littérature, 2015, 244 pages, 22,50 euros
***«Compostelle, La mort d’un mythe», Couleur livres, 2010, 131 pages, 14 euros.

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