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Charb, Wolinski, Cabu et Tignous sont morts
International 10 min. 07.01.2015 Cet article est archivé
Attaque Charlie Hebdo

Charb, Wolinski, Cabu et Tignous sont morts

Attaque Charlie Hebdo

Charb, Wolinski, Cabu et Tignous sont morts

Photos: AFP
International 10 min. 07.01.2015 Cet article est archivé
Attaque Charlie Hebdo

Charb, Wolinski, Cabu et Tignous sont morts

Les dessinateurs Charb, Cabu, Tignous et Wolinski figurent parmi les douze personnes tuées dans l'attaque de l'hebdomadaire satirique Charlie Hebdo mercredi, a annoncé à l'AFP le parquet.

(AFP) - Les dessinateurs Charb, Cabu, Tignous et Wolinski figurent parmi les douze personnes tuées dans l'attaque de l'hebdomadaire satirique Charlie Hebdo mercredi, a annoncé à l'AFP le parquet.

Cette annonce résulte d'une identification faite sur place par un survivant, a précisé le parquet. Deux hommes encagoulés, lourdement armés et vêtus de tenues noires, sont entrés en fin de matinée dans les locaux où ils ont ouvert le feu, commettant un attentat au bilan inédit en France depuis au moins quarante ans. Sept personnes ont également été blessées, dont quatre grièvement, selon le parquet.

WOLINSKI, ROI DES DESSINATEURS DE PRESSE

Photo: AFP

Irrévérencieux et grivois, Georges Wolinski, tué mercredi dans l'attentat contre Charlie Hebdo à l'âge de 80 ans, était un dessinateur de presse mythique pour toute une génération, père du célèbre "Roi des cons", pilier de la bande de Hara-Kiri dans les années 60 puis de Charlie Hebdo.

L'humour toujours grinçant, bien dans la note de Hara-Kiri - "journal bête et méchant" -, il imaginait, en 2012, que l'on pourrait graver sur sa tombe ce mot de Cavanna, vieux compagnon de route: "Wolinski, on croit qu'il est con parce qu'il fait le con mais en réalité, il est vraiment con."

Wolinski était né le 28 juin 1934 à Tunis, d'un père d'origine polonaise, assassiné quand il avait 2 ans, et d'une mère originaire de Livourne, en Toscane. C'est en Tunisie que le petit Georgie, comme l'appelait sa grand-mère, découvre les comics grâce aux Américains débarqués en Afrique du Nord.

"Les autres enfants demandaient du chocolat et des chewing-gums aux GI, moi je leur disais: "Have you comics?", et ils me donnaient des comics mais aussi du chocolat et des chewing-gums!"

Arrivé à Paris en 1945 et "plus enclin à mater ses petites camarades et à dessiner qu'à réviser", il se passionne pour la BD et illustre le journal de son lycée, Le Potache Libéré... Il propose ses premiers dessins au journal Hara-Kiri en 1961 sous l'égide de Cavanna et du professeur Choron.

Après la courte expérience de "L'Enragé" au côté de Siné, il devient, après 68, l'un des piliers de "Hara-Kiri Hebdo". L'hebdomadaire satirique sera interdit et deviendra "Charlie Hebdo" à la suite de la polémique provoquée par le titre "Bal tragique à Colombey, un mort", lors du décès du Général de Gaulle en 1970. C'est lui aussi qui caricaturera Michel Debré, alors ministre de la Défense, avec un entonnoir sur la tête.

Dans Charlie, chaque semaine, Wolinski met en scène deux personnages, un maigre timide et un gros, dominateur et péremptoire, qui enchaîne les propos de comptoir: "Monsieur, je suis pour la liberté de la presse, à condition que la presse n'en profite pas pour dire n'importe quoi!"

Il participe également à l'aventure de "Charlie Mensuel", dont il est le rédacteur en chef de 1970 à 1981. "Charlie, le seul journal de bandes dessinées lu par des gens capables de lire autre chose que des bandes dessinées"...

Les hommes, les femmes et le sexe

Evoquant aussi ses grands copains, Reiser, Gébé, Cabu, Choron, ceux des années 60 et 70, de la fin du gaullisme et de l'ère Pompidou, Wolinski expliquait son approche: "Nous avons adapté la BD au dessin de presse. On en était encore à Jean Effel, des caricatures d'hommes politiques. Nous, nous avons utilisé la BD pour parler de l'air du temps, de la société, des femmes."

A partir des années 80, il travaille pour différents quotidiens ou magazines comme L'Humanité, Libération, Le Nouvel Observateur. Il abandonne petit à petit sa marque de fabrique, le côté grinçant et cynique, et adopte un style plus "bon enfant". Son mode de contestation a fini par faire partie du paysage français.

Amateur de Jaguars et habitant de Saint-Germain-des-Prés, il savait aussi se moquer de lui-même: "On a fait mai 68 pour ne pas devenir ce qu'on est devenu!"

En 1990, il entre au Journal du Dimanche puis à Paris Match et revient à Charlie Hebdo, qui renaît de ses cendres en juillet 1992, sous la houlette de Philippe Val. "Je suis un dessinateur de presse avant tout, un chroniqueur de l'actualité, de la politique, du temps qui passe", disait-il.

Le dessinateur a quelque 80 albums à son actif, des compilations de dessins d'actu et de vraies BD, comme les célèbres aventures érotico-farfelues de Paulette.

En 2005, il a été couronné par le Grand Prix du 32e festival d'Angoulême et en 2012 la très digne BNF lui avait consacré une rétrospective pour ses 50 ans de dessins. Il acceptait ces honneurs avec le sourire, comme il avait accepté la Légion d'honneur épinglée par le président Jacques Chirac.

Outre son autobiographie ("Mes aveux"), cet infatigable graphomane a aussi écrit pour le théâtre ("Je ne pense qu'à ça", "Le Roi des cons"...) et la télé ("Scoopette, la nympho de l'info", pour Canal+), en privilégiant son sujet favori: les relations hommes-femmes et bien sûr le sexe.

CABU, LE POURFENDEUR DES RELIGIONS ET DE LA BÊTISE NATIONALE

Photo: AFP

Pendant près de 60 ans, le dessinateur Cabu, 76 ans, tué mercredi avec d'autres dessinateurs dans l'attentat contre Charlie Hebdo, a épinglé les travers de son époque à la pointe acérée de son crayon.

Avec en ligne de mire les politiques, l'armée, toutes les religions... Et bien sûr, les "beaufs", ces caricatures de Français râleurs, chauvins, qu'il tendait comme un miroir à ses contemporains.

Anar rêveur derrière ses lunettes cerclées, le bonhomme à l'éternelle coupe au bol, pilier de Charlie Hebdo et du Canard enchaîné, avait gardé la hargne de ses débuts et n'avouait qu'un regret, celui de n'avoir pas toujours été assez féroce. Vis-à-vis du pouvoir, du conformisme, des sportifs ou de la télévision.

Ses caricatures de Mahomet publiées en 2006 étaient parmi les plus caustiques de celles qui avaient valu à l'équipe de Charlie des menaces de morts.

Soixante ans de carrière et plus de 35.000 dessins ont fait de lui l'un des grands caricaturistes pamphlétaires français, dans la lignée d'Albert Dubout et de "L'Assiette au beurre", le grand journal satirique du début du XXe.

Mais l'écologiste convaincu, nostalgique d'une France "où l'on pouvait se baigner dans le Marne", l'amoureux de Paris, l'amateur de jazz - sa grande passion -, savait aussi porter un regard tendre et joyeux sur la société, car, disait-il, "si l'écriture peut-être une souffrance, le dessin est un pur plaisir".

Jean Cabut - futur Cabu - était né le 13 janvier 1938 à Châlons-sur-Marne (Marne). Il publie ses premiers dessins à 15 ans dans l'Union de Reims et entame des études artistiques à Paris. Avant d'embarquer pour 27 mois de service militaire en Algérie, dont il revient avec un antimilitarisme radical.

A son retour, il entre dans le circuit des dessinateurs de presse, place ses crobards dans "Ici Paris" ou "Le Hérisson", puis rejoint François Cavanna qui lance un nouveau mensuel décapant. Ce sera "Hara-Kiri", en 1960, avec la dream team des caricaturistes de l'époque - Reiser, Topor, Fred, Wolinski... -, régulièrement menacé d'interdiction pour outrages aux bonnes moeurs.

Les beaufs et les religions dans le viseur

Passé à Pilote, l'hebdo dirigé par René Goscinny, Cabu crée "le Grand Duduche", le cancre révolté, sympa, qui l'accompagnera tout au long de sa carrière. "C'est le seul personnage positif que j'ai jamais dessiné, les autres sont des monstres", confiait-il à l'AFP lors de la sortie de l'intégrale de la série.

A côté de Sempé, le dessinateur du Petit Nicolas et de l'enfance heureuse, Cabu dessine les angoisses d'une jeunesse qui s'ennuie dans un monde de vieux. Et quelques "monstres" viennent étoffer sa galerie de portraits, comme l'insupportable "fille du proviseur" ou "l'adjudant Kronenbourg", le militaire tortionnaire buveur de bière, souvenir de ses années d'Algérie.

Mais son coup de maître sera son "beauf", apparu en 1973 dans Charlie Hebdo. Une caricature de Français gueulard, alcoolique, raciste, inspiré d'un patron de bistrot, dont il fait une vedette. Au point de le faire entrer dans le dictionnaire: "Beauf. Beauf-frère (d'après une B.D. de Cabu). Français moyen aux idées étroites, conservateur, grossier et phallocrate" (Le Robert).

Père du chanteur Mano Solo, disparu en 2010, travailleur compulsif, Cabu ne pouvait s'empêcher de dessiner. Dans la rue, les tribunes de l'Assemblée nationale ou son repère de Saint-Germain, où il s'était établi "à cause des boîtes de jazz".

De de Gaulle, sur qui il s'est fait les dents dans les années 1960, à François Hollande, il a malmené tous les présidents de la Ve République. Avec un faible pour Nicolas Sarkozy, qu'il dessinait en lutin frénétique avec des cornes de diablotin.

"Les dessinateurs vivent de la bêtise et ça ne régresse pas", constatait-il dans un fou-rire. Il avait simplement relooké son beauf à moustaches des années 1970, qu'il dessinait ensuite avec piercing et catogan, et lui avait même collé un fils, crâne rasé et crocs saillants, troisième génération de la bêtise nationale.

Le regard sombre, sans concession, que Cabu portait sur le monde moderne, la politique ou la consommation, s'accommodait souvent d'un dessin plus léger, souriant, comme un air de Charles Trenet qu'il vénèrait. "Le but, disait-il, c'est avant tout d'essayer de faire rire. Il faut voir ça du côté ensoleillé de la vie."