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«Chaque candidat s'adresse à des niches électorales»
International 10 min. 13.03.2022
Election présidentielle française

«Chaque candidat s'adresse à des niches électorales»

Le politologue Philippe Poirier s'attend à une recomposition des différents partis politiques en France après l'élection présidentielle.
Election présidentielle française

«Chaque candidat s'adresse à des niches électorales»

Le politologue Philippe Poirier s'attend à une recomposition des différents partis politiques en France après l'élection présidentielle.
Photo: Serge Waldbillig
International 10 min. 13.03.2022
Election présidentielle française

«Chaque candidat s'adresse à des niches électorales»

Thomas BERTHOL
Thomas BERTHOL
A quatre semaines du premier tour de l'élection présidentielle française, le politologue Philippe Poirier fait un point sur les rapports de force des différents candidats et sur la campagne électorale marquée par la guerre en Ukraine.

A un mois du premier tour de l'élection présidentielle, le politologue Philippe Poirier, directeur d’études du Master en études parlementaires à l'université de Luxembourg, livre son analyse sur la campagne de l'élection présidentielle.


In this grab taken from video released by France's Conseil Constiutionnel on March 7, 2022, former French Prime Minister Laurent Fabius announces candidates ahead of the forthcoming French presidential election in Paris on March 7, 2022. - The Constitutional Council validated on March 7, 2022, 12 candidacies for the first round of the presidential elections in April, as in 2017, including that of the NPA Philippe Poutou, on which there was still uncertainty, announced its president Laurent Fabius in a statement broadcast by video (Photo by Conseil Constiutionnel / AFP) / RESTRICTED TO EDITORIAL USE - MANDATORY CREDIT "AFP PHOTO / Conseil Constiutionnel  - NO MARKETING NO ADVERTISING CAMPAIGNS - DISTRIBUTED AS A SERVICE TO CLIENTS
12 candidats sur la ligne de départ pour la présidentielle
Le Conseil constitutionnel a validé les 12 candidatures pour le premier tour de l'élection présidentielle, dont celle de Philippe Poutou (NPA).

Pourquoi est-ce que cette campagne a du mal à percer dans l'opinion publique? 

Philippe Poirier: -«La campagne électorale ne semble pas intéresser. Si les acteurs sont en campagne, lorsqu'on voit les sondages d'intérêts et d'intentions de vote par rapport à d'autres élections présidentielles, c'est vrai que l'intérêt est moins fort et que l'abstention annoncée semble plus élevée.

D'où vient ce manque d'intérêt selon vous, c'est à cause du covid?

«C'est une tendance générale pour les élections, y compris pour le scrutin de la présidentielle, d'un plus faible intérêt pour la politique. C'est ce qu'on appelle la démocratie économique et élitiste, c'est-à-dire seuls des groupes sont surinvestis par la politique et les autres restent indifférents. Depuis une quinzaine d'années, tous les scrutins en France connaissent des taux d'abstention qui progressent. C'est une raison structurelle du fonctionnement de la démocratie qui est inquiétante. 

C'est vrai que l'intérêt est moins fort et que l'abstention annoncée semble plus élevée.

Philippe Poirier

Mais il est vrai qu'il y a aussi le covid. Nous avons eu deux scrutins depuis le début de la pandémie, les élections municipales et régionales, avec des taux d'abstention record en raison de la période du covid. Est-ce que l'effet covid a des conséquences sur la compréhension de la nouvelle campagne? Sans doute, c'est ce que montrent les enquêtes d'opinion.

Il faut aussi dire que chaque candidat s'adresse à des niches électorales et n'essaie pas de mobiliser au-delà. C'est par exemple le cas avec Yannick Jadot (EELV) qui se concentre sur le changement climatique ou Eric Zemmour (Reconquête) sur les questions identitaires. C'est le cas pour tous les candidats, chacun est dans la mobilisation sectorielle.

Vous venez de parler d'Eric Zemmour. Que signifie l'émergence du polémiste dans la vie politique française? 

«Il y a un affaissement des partis politiques. Eric Zemmour incarne l'une des formes de l'affaissement de la médiation en politique à travers les partis et les syndicats comme le montrait déjà Emmanuel Macron en 2017.

Depuis 2015 jusqu'à aujourd'hui, il y a aussi eu des inquiétudes dans une partie de la société française qui a des interrogations identitaires: la place de l'islam en France, la sécurité, le terrorisme, voire même la place de la France dans le monde. Donc Eric Zemmour témoigne aussi de cette inquiétude.

Avec le débat de second tour raté de Marine Le Pen en 2017, il apparaît aussi pour certains comme une alternative dans le «camp national».

Quelles différences voyez-vous entre Marine Le Pen et Eric Zemmour ?

«Eric Zemmour concentre principalement sa campagne sur ce qu'il appelle le changement de civilisation, donc dans une lecture identitaire et culturelle du politique. Mme Le Pen le fait sur l'immigration économique, encore très attachée à cette identité FN/RN de l'immigration. Mais on peut remarquer qu'elle essaye de venir sur le terrain des questions économiques et sociales importantes. Elle base une partie de sa campagne uniquement sur la question du pouvoir d'achat, d'allocations et de droit. Elle rejoue d'une certaine manière la question de la fracture sociale de Jacques Chirac en 1995 en montrant les laissés-pour-compte de la société. Ces derniers peuvent trouver ou non un rapport avec l'immigration.


Théâtre oedipien dans le clan Le Pen
Le regard hebdomadaire de notre chroniqueur Gaston Carré sur l’élection présidentielle en France.

C'est donc une différence programmatique de cible électorale, mais ça fait aussi une différence sociologique. En fait, entre ces deux candidats ce sont deux solitudes sociologiques. La solitude de certaines classes populaires de Mme Le Pen et pour Zemmour ce sont des gens plutôt de classe moyenne, voire moyenne supérieure et urbaine plus préoccupés de la question identitaire et culturelle.

Valérie Pécresse n'a toujours pas reçu le soutien de Nicolas Sarkozy et une partie de sa famille politique est partie chez Emmanuel Macron. La candidate LR est-elle coincée électoralement entre La République en marche et le Rassemblement national ?

«Ce qui me frappe, c'est le nombre de grands élus locaux, municipaux et régionaux qui appellent directement à voter Emmanuel Macron, alors que les Républicains contrôlent le Sénat et un grand nombre de villes en France. C'est le cas du maire de Saint-Etienne ou de Reims. Dans le Var, il y a une des plus grosses fédérations LR de France, mais la semaine dernière une centaine d'élus (!) des villes moyennes de ce département ont dit apporter leur soutien à Macron. C'est aussi le cas de la présidente du département des Bouches-du- Rhône, Martine Vassal.

Mais comment vous expliquez ces soutiens? C'est une forme de résignation?

«Le centre droit et la droite libérale pensent avec tout ce qui s'est passé depuis 2017, à tort ou à raison, que son candidat est assurément Emmanuel Macron. Valérie Pécresse est donc affaiblie d'un point de vue du réseau des élus qui partent vers le président sortant. 


French party Les Republicains (LR) presidential candidate Valerie Pecresse delivers a speech during a campaign rally in Metz, eastern France, on March 5, 2022. (Photo by Jean-Christophe VERHAEGEN / AFP)
Valérie Pécresse attaque Emmanuel Macron et son bilan
Valérie Pécresse a réservé ses attaques à Emmanuel Macron et son bilan, samedi soir à Metz, au cours d'un «petit meeting». Les électeurs continuent à défendre leur favorite malgré ses difficultés dans les sondages.

Mais elle est aussi affaiblie parce qu'une partie de l'électorat de droite libérale et/ou conservatrice est intéressée par Eric Zemmour, et dans une moindre mesure par Marine Le Pen. Indépendamment de sa campagne, de ses qualités et de ses défauts, il ne reste à Valérie Pécresse qu’une base sociologique plus affaiblie que jamais. Une deuxième défaite pour un parti qui a eu plusieurs présidents de la République, dont plusieurs élus sont partis et qui rencontrent aujourd'hui des problèmes d'identité, ça va être difficile. Ils ne sont pas autant dans le coma que le parti socialiste, mais ça va être compliqué, y compris pour les législatives.

La campagne d'Anne Hidalgo, actuellement à moins de 5% dans les sondages, montre-t-elle la fin du parti socialiste?

«Contrairement à Valérie Pécresse, Anne Hidalgo garde un vaste réseau d'élus, mais elle n'arrive pas à structurer son électorat. Le parti socialiste est devenu aujourd'hui, ce qu'étaient les radicaux, c'est-à-dire disposant encore d'un vaste réseau d'élus, surtout locaux, municipaux ou régionaux, mais il n'a plus l'autorité comme structure sur l'ensemble de la gauche que pouvait avoir le PS à l'époque de François Mitterand, Lionel Jospin ou François Hollande. 

Il y a banqueroute de la structure PS, mais pas de la sociologie électorale de gauche. Elle existe toujours et ça rassemble un tiers de l'électorat, toutes tendances confondues. La gauche n'est pas l'actrice principale de cette élection présidentielle, mais il n'en demeure pas moins que les gauches peuvent se réorganiser et peut-être qu'une nouvelle structure de gauche peut surgir.


Mélenchon, l’homme «utile»
Le regard hebdomadaire de notre chroniqueur Gaston Carré sur l’élection présidentielle en France.

Jean-Luc Mélenchon, candidat de La France insoumise, peut-il devenir le vote utile de la gauche?

«Il a gagné une dynamique dans les quinze derniers jours. Après l'abandon de Christiane Taubira, les organisateurs de la primaire populaire appellent à voter Mélechon, donc il peut encore connaître une nouvelle dynamique. Est-ce que c'est le vote utile de gauche? Je ne sais pas parce que c'est une certaine gauche quand même Mélenchon. Une partie du centre gauche a fait son choix, elle votera pour Macron.

Est-ce que la réélection d'Emmanuel Macron est déjà quasi acquise, alors que les actuels sondages le montrent encore toujours en tête des intentions de vote?

«Il profite des ralliements qui apportent mécaniquement certains types de votes. Donc, il est plutôt en bonne posture pour être élu et réélu. Mais une élection n'est jamais gagnée et il reste quand même une trentaine de jours. Il peut surgir tout un tas d'événements, comme la question sociale. Parce que les gilets jaunes, c'est toujours dormant. Et d'ailleurs, M. Mélenchon, Mme Le Pen, ou M. Roussel ou d'autres sont en partie les porte-voix de ces questions sociales avec leur idéologie. Mais c'est latent, les problèmes de pouvoir d'achat, c'est le problème numéro un de la campagne électorale.


(FILES) In this file photo taken on May 7, 2017, French president-elect Emmanuel Macron delivers a speech at the Pyramid at the Louvre Museum in Paris after the second round of the French presidential election. - Macron said will seek second term in French election in April, on March 03, 2022. (Photo by Patrick KOVARIK / AFP)
Emmanuel Macron se présente pour un second mandat
Le président français a officialisé ce jeudi soir sa candidature pour la prochaine élection présidentielle dans une lettre aux Français.

Donc, si des électeurs commencent à faire le lien entre pouvoir d'achat et coresponsabilité ou responsabilité, de Monsieur Macron, il peut faire un score moins élevé au premier tour et moins au second tour, alors ça dépend aussi sur qui il tombe à ce moment-là, donc je ne dirais pas que l'élection est gagnée d'avance. Mais de tous les candidats, il a quand même des avantages supplémentaires en termes sociologiques, structures et élus qui devraient mécaniquement l'apporter au deuxième tour.

Quelles sont les conséquences de la guerre en Ukraine pour l'élection française?

«Premièrement, il y a le réflexe du vote de la légitimité dont avait bénéficié en son temps François Mitterand pendant la guerre d'Irak par exemple. Donc ce genre de réflexe pour le pouvoir en place existe, quelle que soit sa couleur politique. On le voit bien Emmanuel Macron passe de 24, 25 % à 30% d'intentions de vote dans les sondages en quelques jours.


Macron, chef de guerre
Le regard hebdomadaire de notre chroniqueur Gaston Carré sur l’élection présidentielle en France.

Et parmi les candidats qui avaient des positions indulgentes envers Vladimir Poutine, M. Zemmour est le plus sanctionné. Avant la guerre d'Ukraine, il était entre 14 et 16% et depuis le conflit il a perdu entre quatre à cinq points selon les instituts de sondage.

Marine Le Pen, elle n'est pour l'instant pas vraiment handicapée. Elle a d'ailleurs finement joué sur la question des réfugiés ukrainiens. Tout de suite le RN a appelé à accueillir les réfugiés dans leur logique d'identité européenne contrairement à Zemmour.

La guerre peut mobiliser dans un sens comme dans l'autre pour sanctionner ou soutenir encore plus, tout comme la question du pouvoir d'achat.

Dans le contexte actuel faut-il reporter les élections?

«Constitutionnellement, c'est déjà trop tard depuis de nombreuses semaines. Je ne crois pas qu'il faille reporter les élections. Dans plusieurs pays européens des élections ont été maintenues pendant la crise du covid comme en Allemagne ou au Portugal. Pourquoi la France ne serait pas capable d'organiser son élection majeure? De toute façon, il y a toujours quelque chose.

L'élection présidentielle reste le scrutin qui mobilise le plus les Français?

«Avec les municipales, c'est l'élection qui mobilise le plus les Français. Si nous atteignons un taux de participation de 77 % au premier tour, ça serait un très bon taux au vu des circonstances. S'il est à 80%, c'est qu'il y a eu un déclic important. Mais même si on fait un faible score de participation autour de 68%, comme les sondages semblent donner, pour l'instant, ça reste l'élection où le taux de participation est le plus élevé.

Quelle est la sociologie du vote des Français vivant au Luxembourg?

«C'est un comportement plutôt centriste, droite libérale. Mais c'est quand même plus diversifié qu'il y a dix ans. Ce qui a changé c'est le rapport au sein de la gauche, avant c'était vers le parti socialiste et maintenant c'est plus centriste, écologiste, nouvelle gauche, gauche alternative. 

Si nous atteignons un taux de participation de 77 % au premier tour, ça serait un très bon taux au vu des circonstances.

Philippe Poirier

Mais pour comprendre les dynamiques électorales, il faut au moins 75% d'électeurs qui votent. Mais lors des législatives de 2017, ce ne sont que 12% des inscrits au Luxembourg qui ont voté et près de 18% pour l'élection consulaire. Parmi ces 18%, 70% votent soit pour En marche, soit pour Les Républicains, soit pour les divers droite, centristes de droite. Et puis 20-25%, ce qui était habituellement le score de la gauche, mais cette fois-ci au détriment du parti socialiste. Est-ce que c'est une nouvelle dynamique? C'est plutôt une nouvelle répartition.»

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