Changer d'édition

«Brigand, nazi, il est pire qu'Hitler!»
International 4 min. 25.09.2022
Ukraine

«Brigand, nazi, il est pire qu'Hitler!»

Un casque accroché au canon d'un fusil dans la ville de Kupiansk, après que celle-ci a été reprise aux forces russes.
Ukraine

«Brigand, nazi, il est pire qu'Hitler!»

Un casque accroché au canon d'un fusil dans la ville de Kupiansk, après que celle-ci a été reprise aux forces russes.
Photo: AFP
International 4 min. 25.09.2022
Ukraine

«Brigand, nazi, il est pire qu'Hitler!»

Certains rescapés ukrainiens de la Seconde Guerre mondiale s'inquiètent de la détermination affichée par Vladimir Poutine. Témoignages.

(AFP) À 83 ans, Roman Gherstein a échappé à la Shoah, qui fit 1,5 million de morts en Ukraine. Il se sait donc bien placé pour récuser la justification donnée par le Kremlin de l'invasion de son pays: «Il n'y a pas de nazis ici». Dans la logique de Vladimir Poutine, le pouvoir ukrainien, accusé d'orchestrer un prétendu «génocide» de russophones dans l'est de l'Ukraine, est tout aussi vil et meurtrier qu'Adolf Hitler. 


A woman walks along a bridge over the Moskva river near the Kremlin during a sunny winter day in Moscow on February 2, 2017. / AFP PHOTO / Kirill KUDRYAVTSEV
«La démocratie, mon ami, n'existe pas»
Depuis 1998, le correspondant du Luxemburger Wort Stefan Scholl vit en permanence en Russie. Mais presque personne n'a fait l'effort de le comprendre, lui, l'Occidental. Il nous livre son expérience.

Si des unités militaires et groupes se réclamant de l'extrême droite existent en Ukraine, le phénomène n'a rien de généralisé. Néanmoins, le Kremlin estime que le pays tout entier doit être «dénazifié».

L'œil taquin derrière ses lunettes rondes, M. Gherstein porte un costume bien trop large pour sa frêle corpulence. Il ponctue souvent d'un grand éclat de rire le récit de sa vie. Celle d'un homme qui, vaille que vaille, a eu beaucoup de chance, notamment face aux vrais nazis. «Je fais partie des rares personnes à avoir été évacuées deux fois de Tchernobyl», sourit-il. La première, lorsque les nazis s'emparèrent de sa ville dans le nord de l'Ukraine. La seconde 45 ans plus tard, lors de la pire catastrophe nucléaire de l'Histoire à la centrale nucléaire éponyme.

Tous les juifs demeurés sur place ont été torturés et assassinés

Lioubov Petoukhova (99 ans)

Né en 1939, Roman n'a que deux ans quand son père l'installe dans un bateau, avec ses trois autres enfants, pour fuir la Wehrmacht. Depuis la rivière Pripiat, ils rejoignent le fleuve Dniepr, puis Kiev, puis le Tadjikistan. Ils restent trois ans. À leur retour à Tchernobyl, explique-t-il, la communauté juive n'est plus: «Ceux qui ont décidé de rester reposent sous terre pour toujours. Sept cents personnes : des femmes, des enfants, des personnes âgées...»

Lioubov Petoukhova, 99 ans pour deux mois encore, est à peine adulte quand les siens quittent précipitamment la région de Vinnytsia, direction l'Ouzbékistan. Dans son village de Botvino, qui n'existe plus aujourd'hui, «tous les juifs demeurés sur place ont été torturés, assassinés», dit, le regard dur, la babouchka voûtée, marchant à tout petits pas dans son appartement humblement meublé de Kryvyï Rig.

Felix Mamot, 84 ans, évoque sa famille nombreuse avant la Shoah. Son arrière-grand-mère avait 16 enfants, bien plus de petits-enfants encore et même des arrière-petits-enfants. Soixante-douze d'entre eux reposent à Babi Yar, un ravin de Kiev dans laquelle 70.000 à 100.000 Ukrainiens, pour la plupart juifs, ont été exécutés.

Le grand-père de Zelensky, soldat dans l'armée rouge

Entre 1941 et 1944, quelque 1,5 million de juifs ont été massacrés, souvent par balles, en Ukraine. En 2019, seuls 48.000 à 140.000 Ukrainiens étaient de confession juive, selon une étude de l'université hébraïque de Jérusalem. Parmi eux, leur président et chef de guerre Volodymyr Zelensky, petit-fils d'un vétéran de l'armée rouge durant la Seconde Guerre mondiale.

À l'inverse, 2 à 3 millions de soldats ukrainiens combattant pour l'armée rouge ont péri face à celle d'Hitler, tout comme 3 à 5 millions de civils, affirme Anton Drobovytch, le directeur de l'Institut national de la mémoire.

Qualifier l'Ukraine de pays nazi, comme le fait la Russie aujourd'hui, n'a «aucun sens et relève d'une réécriture de l'Histoire pour justifier l'invasion du pays», tonne-t-il. L'insulte est d'autant plus amère qu'après 1945, les Juifs ont été confrontés à «une politique officielle d'antisémitisme en URSS», ajoute Anton Drobovytch.

Nous lui avons donné une raison en 2014 de faire ce qu'il fait aujourd'hui

Félix Mamot (84 ans)

Felix Mamot, fringant dans ses habits sportifs, se souvient que son père, d'abord «personnellement accepté par Staline» et jouissant d'une bonne situation à Moscou, a été menacé par la purge visant sa communauté, l'obligeant à fuir la capitale pour l'Ukraine.

Roman Gherstein se remémore, lui, comment l'un de ses frères et sa sœur sont privés d'études supérieures «à cause de leur nom». Depuis l'indépendance de l'Ukraine, la situation s'est grandement améliorée, affirme-t-il. «Sous l'ère soviétique, les discriminations étaient énormes, mais cela n'existe plus. Il n'y a qu'à regarder qui est notre président pour le comprendre», souligne le vieil homme. «Il n'y a pas de nazis en Ukraine», s'indigne donc Lioubov Petoukhova, utilisant les mêmes mots que M. Gherstein. 

Aux deux vieillards de conspuer le président Poutine: «Brigand, nazi, il est pire qu'Hitler!». Felix Mamot est seul à juger que la mort d'une quarantaine de manifestants prorusses dans des affrontements en 2014 à Odessa a mis de l'eau au moulin de Poutine: «Nous lui avons donné une raison en 2014 de faire ce qu'il fait aujourd'hui». 

Reste que les fosses communes et exécutions sommaires découvertes en Ukraine à Boutcha, Irpin ou Izioum ne sont pas le fait d'une armée de nazis ukrainiens, mais des forces russes, relève le rabbin de Kryvyï Rig Liron Ederi. «Ce ne sont plus seulement des juifs, mais tous les Ukrainiens qui sont tués.»

Suivez-nous sur Facebook, Twitter et abonnez-vous à notre newsletter de 17h.


Sur le même sujet

De la star britannique de la pop Ed Sheeran à la légende du basket Shaquille O'Neal, des célébrités ont accepté de proposer en ligne certains de leurs objets personnels pour collecter des fonds en soutien de l'OMS en Ukraine.
Ed Sheeran avait déjà reversé l'ensemble des revenus récoltés d'un de ses clips tourné en Ukraine en 2021 à l'association Ukraine Humanitarian Appeal.
Le Premier ministre britannique Boris Johnson a affirmé dimanche que la Russie préparait «ce qui pourrait être la plus grande guerre en Europe depuis 1945», au moment où les Occidentaux craignent plus que jamais une invasion russe en Ukraine.
This handout picture taken and released on February 19, 2022 by the press service of the General Staff of the Ukrainian Armed Forces in an unknown location in Ukraine, shows a soldier examining a Swedish-British portable anti-tank guided missile NLAW that was transferred to the units as part of Britain's military-technical assistance. (Photo by Armed Forces of Ukraine / AFP) / RESTRICTED TO EDITORIAL USE - MANDATORY CREDIT "AFP PHOTO / Ukrainian Armed Forces   - NO MARKETING NO ADVERTISING CAMPAIGNS - DISTRIBUTED AS A SERVICE TO CLIENTS