Changer d'édition

Billet: Une vocation
International 2 min. 07.05.2020 Cet article est archivé

Billet: Une vocation

Billet: Une vocation

Photo: AFP
International 2 min. 07.05.2020 Cet article est archivé

Billet: Une vocation

Gaston CARRE
Gaston CARRE
Le virus exauce nos rêves les plus secrets, les plus anciens et les plus inavouables.

Nous étions enfants, dessinant notre avenir. Tel camarade serait docteur, tel autre voulait être savant ou pompier. Je voulais moi aussi me dévouer: je voulais devenir danger. Danger public, comme on dit assistance publique, un danger pour les autres.

Vint l’âge adulte, je fis l’inventaire des moyens. Quelles filières? Quels débouchés? Comment devenir danger pour les autres?

Je songeai au tabac. Ce qu’on nomme le «tabagisme passif». C’est redoutable dit-on, ça fait des victimes mais je n’y crois pas: essayez donc d'abattre quelqu’un en lui soufflant dessus.

Je pensai à la conduite automobile. On dit que la route tue, mais c’est l’automobile qui tue, ou le type qui la conduit. En regard du tabagisme la méthode est sûre mais risquée. Un accident est vite arrivé et telle n’est pas mon ambition – je veux être danger et le rester.

Un danger durable est la littérature. On dit qu’il y a des maux qui tuent. Goethe ainsi fut un danger pour ses lecteurs, des centaines d’entre eux furent poussés au suicide par les Souffrances du jeune Werther. Or la méthode est élégante mais anachronique, la modernité n’est pas romantique, c’est sur facebook désormais que tuent les maux.

Le papier musique par contre peut mettre en danger: un requiem en si mineur, molto lamentoso, peut déprimer les mélomanes les plus aguerris, dont certains se jetteront du balcon. Je serais un chef hypocondriaque, en gants blancs pour diriger des pièces sombres, avec des anacrouses et des anapestes. Mais on peut avancer là aussi le bémol de l’anachronisme: se jeter du balcon pour un requiem, en 2020, peut sembler ringard.

J’allais me jeter pourtant, désespéré, en musique ou en silence. Car les années passaient et je n’étais rien, ni pour moi ni pour autrui, qui en ma présence n’avait rien à craindre. On disait de moi: «il ne ferait pas de mal à une mouche», ça me donnait le bourdon.

Puis vint le virus, et depuis lors j’existe. Enfin! Le principe de contamination m’érige en menace pour autrui, en fléau potentiel, en danger. Je suis porteur de potentiel, et pourrais le transmettre, ça donne une certaine importance. Oui, le virus exauce nos rêves les plus secrets, nos aspirations les plus anciennes.


Environ 1.000 battues sont organisées annuellement, principalement pour chasser les sangliers.
Billet: Le retour de la bête
L’intrus, avec le virus, pourrait changer de camp. Imagine une gigantesque transhumance, qui conduirait le règne animal en ville et l’humanité aux abois.

Seule contrariété: le virus, magnanime, se donne à tout le monde. Nous tous sommes porteurs potentiels et menace virtuelle – chacun est un danger pour chacune, il y a une démagogie de la pandémie, qui flatte les nantis comme les démunis, à gauche comme à droite. Porter le virus dès lors n’est pas un privilège, non, mais une responsabilité: l’autre en ma présence court un risque, j’ai trouvé quant à moi une assurance. La certitude de pouvoir partager.

C’est exaltant, oui. Il y a une ivresse du partage, – je songe à cette Américaine, surprise à lécher tout un rayon de produits dans un supermarché. C’est excessif, je n’irai pas jusque-là, il suffit à mon bonheur de savoir qu’autrui enfin peut compter sur moi.

Je ne demandais qu’à être reconnu en somme. En ôtant mon masque.

Suivez-nous sur Facebook, Twitter et abonnez-vous à notre newsletter de 17h.


Sur le même sujet

Billet: Le retour de la bête
L’intrus, avec le virus, pourrait changer de camp. Imagine une gigantesque transhumance, qui conduirait le règne animal en ville et l’humanité aux abois.
Environ 1.000 battues sont organisées annuellement, principalement pour chasser les sangliers.