Changer d'édition

Billet: Questions à Madame
Dans une boutique de vêtements à Gaza.

Billet: Questions à Madame

AFP
Dans une boutique de vêtements à Gaza.
International 3 min. 18.05.2018

Billet: Questions à Madame

Peut-on considérer comme «terroristes» des gamins qui n'ont que leur haine et leurs cerfs-volants face à la puissante armée israélienne?

Madame Simona Frankel est une femme avenante, sensible et sensée, avec laquelle il est possible sans doute de mener de fructueux échanges sur les sujets les plus divers. Tous les sujets, sauf Gaza. Car Simona Frankel est ambassadrice d'Israël, pour la Belgique et le Luxembourg, et parler de Gaza avec une ambassadrice ou un ambassadeur d'Israël vous confronte, si l'on ose dire, à un mur.

Nous avons rencontré Madame, ici au Wort, lors de son entrée en fonctions: déjà elle tint, au mot près, le discours qui ces jours-ci lui a valu d'être convoquée par Jean Asselborn, outré que l'on puisse, après le sang qui vient de couler à Gaza, considérer l'ensemble des victimes comme des «terroristes». Pourquoi une telle généralisation, pourquoi une telle outrance?

Parce qu'elle ne peut faire autrement. Car Israël est un pays menacé, objectivement, psychologiquement, ontologiquement. Israël est menacé par définition, et se définit par cette menace. Cette menace, pour Israël, est radicale: face à Israël quiconque n'est pas ami est ennemi, cet ennemi me fait face et derrière moi il y a la mer: c'est lui ou moi dès lors, soit il me pousse à l'eau soit je l'abats avant. Ainsi conçue, la perception d'Israël par Israël ne permet aucune nuance discursive, aucun ajustement par l'argumentation, aucun, et ses représentants ne peuvent que répéter, encore et toujours, que tout Palestinien s'approchant de ses murs est un terroriste.

On voudrait, cela étant, poser à Madame Frankel les questions suivantes: Peut-on, vraiment, considérer comme «terroristes» des gamins qui certes ne veulent pas votre bien, mais qui cependant n'ont que leur haine, leurs cerfs-volants et leurs lance-pierres face à l'une des armées les plus puissantes et sophistiquées du monde?

Est-ce qu'une situation de menace, pour réelle qu'elle soit, permet à une armée de tirer, à balles réelles, sur une foule de gamins, au point de faire plus de cinquante morts en un seul jour, 50 morts et des centaines de blessés, très blessés?

On voudrait demander s'il était bien raisonnable, alors qu'Israël ces jours-ci fête le 70e anniversaire de sa création, alors qu'Israël donc fête son propre triomphe, et alors qu'à ce triomphe s'ajoute la consécration d'une reconnaissance de Jérusalem comme capitale par les Etats-Unis, et alors qu'Ivana Trump, tailleur de grand faiseur et toutes dents dehors, Ivana Trump qui sans doute croit que Gaza est le nom d'une plage égyptienne, ouvre l'ambassade américaine comme elle procéderait à l'inauguration d'une boutique de prêt-à-porter, s'il était bien raisonnable donc, en ces jours si particuliers, d'ajouter l'outrage à l'humiliation, le mépris au triomphe en qualifiant les jeunes, très jeunes morts palestiniens de terroristes?

Je connais la réponse bien sûr. Elle sera sans appel, ne souffrira aucune objection, elle sera à prendre ou à laisser, parce que c'est d'Israël qu'il s'agit.

Et je songe, en écrivant ces mots, que le conflit israélo-palestinien est cet objet polémique paradoxal qui depuis plus d'un demi-siècle suscite des discussions passionnées alors même que ces discussions se résument, de part et d'autre, à un lot extrêmement réduit d'assertions, toujours les mêmes, manichéennes, réductrices et définitives. Et l'on s'avise, alors, que ces caractéristiques-là, le manichéisme, la redondance, l'affirmation péremptoire sont, aussi, les attributs du terrorisme.