A relire

Quatre Luxembourgeois de Paris témoignent

Par Maurice Fick

«Rien que de vivre à Paris, ça vous met dans le lot de ceux qui sont touchés», sait bien Françoise Mathay qui vit à Paris depuis plus de dix ans. Ce n'est pas qu'une vision luxembourgeoise. Même si aucun d'entre eux n'a été victime des attentats du 13 novembre 2015, beaucoup de Luxembourgeois vivant à Paris connaissaient de près ou de loin une victime des attentats. Ils restent marqués par le Bataclan. Un an après, ils ne vivent pas dans la peur «mais on y pense tout le temps», assure Elisabeth Calmes. Ils racontent pourquoi.

Le «choc» du Bataclan, «je l'ai vraiment pris en pleine figure», se souvient trop bien, un an après les événements, Elisabeth Calmes. Installée tout près de l'Eglise Saint-Paul-Saint-Louis dans le 4e arrondissement, l'artiste-peintre luxembourgeoise vit à Paris depuis cinquante ans. Elle «en a déjà vécu des trucs à Paris». Des attentats terribles, comme celui contre le restaurant israélien Goldenberg dans la rue des Rosiers, qui s'était soldé par six morts et 22 blessés en 1982. «Il nous arrivait d'aller y dîner avec mon mari», pose Mme Calmes. De son atelier, elle regarde au-dessus des toits de Paris et balaye d'une main un passé émaillé d'autres dates d'attentats dans les années 1980 et 1990. Elle se souvient très bien aussi de ce jour où «sa voiture a été dynamitée dans la rue, elle était suspecte à cause de la plaque d'immatriculation. Le „L“ avait été assimilé à Libye et non à Luxembourg».

De près ou de loin, «chacun connaît quelqu'un qui a été touché» par les attentats, explique l'artiste-peintre Elisabeth Calmes.
De près ou de loin, «chacun connaît quelqu'un qui a été touché» par les attentats, explique l'artiste-peintre Elisabeth Calmes.
Photo: Maurice Fick

Il y a un an, le soir du vendredi 13 novembre 2015 «j'ai vu des gens hurler, pleurer, avec des couvertures de survie comme ça», se rappelle Elisabeth Calmes, en froissant l'objet métallique de couleur doré qu'elle vient de recycler dans une de ses dernières toiles. Juste sous ses fenêtres, avait été mis en place un centre de dispatching des blessés des attentats vers lequel affluaient les gyrophares des ambulances. «Depuis cette terrible nuit une image ne me quitte plus», confesse Elisabeth Calmes: «Une personne est couchée sur un brancard et un pompier tient sa jambe... à la verticale. Je me souviens de la manière dont il tenait cette jambe et de celle dont la personne hurlait». Elle en secoue encore la tête.

«Chacun connaît quelqu'un qui a été touché»

Deux jours après les attentats, elle contacte son coach sportif. Elisabeth Calmes apprend alors qu'il est, «avec sa copine, le seul survivant de la „Belle Equipe“ (il y a eu 19 victimes dans le bistrot de la rue de Charonne, ndlr). Il a fait le mort derrière le comptoir... Inutile de vous dire qu'il ne va pas très bien», lève-t-elle les sourcils. Elle marque un silence. De près ou de loin, «chacun connaît quelqu'un qui a été touché», glisse l'artiste-peintre.

C'est le cas de Françoise Mathay, 34 ans, également originaire du Luxembourg et qui vit à Paris depuis plus de dix ans. Elle y travaille dans une grande maison d'édition. En tant qu'éditrice, elle a côtoyé «un photographe qui a perdu sa femme dans un restaurant visé («La Belle Equipe»). Je n'étais pas spécialement proche de lui mais j'en ai pleuré», se souvient bien la jeune femme en quittant son sourire. Doucement, elle parle aussi de «cette connaissance qui était en fac avec elle et qui a pu être sorti indemne du Bataclan». Ce ne sont pas les seuls.

Françoise Mathay: «Il y a des vigiles partout qui ouvrent les sacs et te scannent. C'est quand il n'y en a pas que je me pose des questions.»
Françoise Mathay: «Il y a des vigiles partout qui ouvrent les sacs et te scannent. C'est quand il n'y en a pas que je me pose des questions.»
Photo: Maurice Fick

«Rien que de vivre à Paris, ça vous met dans le lot de ceux qui sont touchés», glisse Françoise. Une petite phrase qui résume un sentiment unanimement partagé par tous les Luxembourgeois rencontrés cette semaine à Paris. Un an après le Bataclan, elle n'a pas oublié l'état d'esprit dans lequel elle est retournée au travail le lundi matin, une boule au ventre: «Le plus dur était de revenir dans le métro pour me rendre au travail car je ne savais pas, en arrivant au bureau, si tous les sièges seraient occupés.» C'était heureusement le cas.

«Je n'ai pas peur de sortir»

Etudiant en 3e année de droit à l'université de Paris I Panthéon-Sorbonne, Nicolas Wurth, 23 ans, se souvient «ne jamais encore avoir été dans cette situation de se sentir aussi touché» par un événement dramatique que le soir du 13 novembre 2015. «J'ai été affecté parce que c'est ma ville», explique le jeune Luxembourgeois en insistant sur ce sentiment d'appartenance, renforcé dans les heures qui suivirent les attaques terroristes lorsqu'il a vu la Tour Eiffel illuminée en bleu-blanc-rouge.

Seul dans son appartement, non loin de la rue Mouffetard dans le 5e arrondissement, l'étudiant luxembourgeois a compris que «c'était sérieux» lorsqu'il a découvert toutes les questions posées par ses amis via les réseaux sociaux pour savoir si tout allait bien. Nicolas Wurth est d'avis qu'aujourd'hui que «la ville a retrouvé sa normalité». Mais «dans la tête des gens, le choc qui s'est passé, est resté. Je n'ai pas peur de sortir mais quelque chose est resté».

Nicolas Wurth, passe devant l'Université de Panthéon-Sorbonne où il étudie le droit. Depuis les attentats du 13 novembre 2015, il «n'a pas peur de sortir mais quelque chose est resté».
Nicolas Wurth, passe devant l'Université de Panthéon-Sorbonne où il étudie le droit. Depuis les attentats du 13 novembre 2015, il «n'a pas peur de sortir mais quelque chose est resté».
Photo: Maurice Fick

Journaliste et critique mais aussi co-organisatrice de soirées «Work in Progress» dans un bar du 11e, son arrondissement, Claire Leydenbach, 32 ans se souvient du déclic qui s'est produit très tôt le 14 novembre. Elle enfourche alors son vélo pour retourner enfin chez elle et «sur le chemin, je passe devant tous les lieux des attentats. Je vois alors de mes propres yeux, les images, dans le petit matin blême». Les mêmes images tremblotantes qui tournaient en boucle sur son écran durant toute cette longue nuit du 13 novembre durant laquelle elle s'est retrouvée claquemurée dans la salle de concert de l'Atelier du Plateau. C'est un coup de fil du Luxembourg et un mot déplacé qui la feront craquer.

Si un an plus tard, Claire assure «ne pas avoir une seule seconde, davantage peur qu'avant (les attentats)», Françoise, en revanche, conserve un brin de méfiance lorsqu'elle se déplace à Paris. Elle avoue «ne toujours pas être super à l'aise quand il s'agit de monter dans le métro». Depuis le Bataclan, il y a «des choses que j'observe, comme une valise. Je passe plus vite à côté. Je le fais encore parfois aujourd'hui.» La méfiance l'a conduite aussi à soupçonner des personnes sur leur simple apparence: «Il m'est arrivé d'essayer de retenir la tête d'une personne. En fait, je le fais malgré moi».

«Il y a des vigiles partout qui ouvrent les sacs»

Les deux premiers mois qui ont suivi les attentats, Françoise Mathay n'a pas mis les pieds dans les grandes galeries marchandes parisiennes. Aujourd'hui, c'est différent, «il y a des vigiles partout qui ouvrent les sacs et te scannent. C'est quand il n'y en a pas que je me pose des questions.» Du coup, elle se rend bien compte que ce qui lui semblait normal avant ne l'est plus aujourd'hui.

«Je n'ai jamais vu la rue de Lappe aussi vide que ce samedi soir», lendemain des attentats du 13 novembre 2015, se souvient bien Claire Leydenbach.
«Je n'ai jamais vu la rue de Lappe aussi vide que ce samedi soir», lendemain des attentats du 13 novembre 2015, se souvient bien Claire Leydenbach.
Photo: Maurice Fick

Nicolas Wurth note que si lui n'a pas modifié ses habitudes, certaines choses ont changé dans son quotidien. Comme «les contrôles à l'entrée de l'université» ou la présence journalière de militaires aux abords du Panthéon comme de tous les grands lieux touristiques de la capitale française. «Depuis un an, des soldats patrouillent dans la rue Mouffetard. Ils se baladent tous les jours dans mon quartier. C'est une réalité avec laquelle il faut vivre maintenant». Voilà un an que l'étudiant en droit vit dans la réalité de l'état d'urgence. «Je ne sens aucune restriction mais sur le papier ça réduit nos libertés», sait le jeune homme.

Ce qui embête profondément Elisabeth Calmes est que les terroristes du Bataclan «se soient attaqués aux jeunes et à la musique, c'est l'Art avec un grand A. C'est le fond qui est dramatique» aux yeux de la septuagénaire. Elle est d'avis que «L'Education nationale va mal, la politique dans le mauvais sens et qu'il y a moins d'investissement dans des valeurs spirituelles». Sa fille, Claire Leydenbach, rajoute: «... et collectives».

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