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«Vous avez consulté ma fiche auprès de la DGSI?»
Grande Région 1 16 min. 28.11.2022
Rencontre avec Gilbert Thiel

«Vous avez consulté ma fiche auprès de la DGSI?»

Ne vous fiez pas aux apparences, Gilbert Thiel ajuste toujours ses lunettes de tir...
Rencontre avec Gilbert Thiel

«Vous avez consulté ma fiche auprès de la DGSI?»

Ne vous fiez pas aux apparences, Gilbert Thiel ajuste toujours ses lunettes de tir...
Photo: Yves Quemener
Grande Région 1 16 min. 28.11.2022
Rencontre avec Gilbert Thiel

«Vous avez consulté ma fiche auprès de la DGSI?»

Charles MICHEL
Charles MICHEL
Natif de Metz, juge d'instruction à la retraite depuis 2014, Gilbert Thiel (74 ans) vient de publier son septième livre, «Faites entrer l'acquitté (et quelques autres criminels)». Attention, interrogatoire serré...

Vous avez récemment publié Faites entrer l'acquitté (et quelques autres criminels), un titre en forme de clin d'œil à une célèbre émission dont vous étiez un invité régulier...

Gilbert Thiel: Moi qui refuse médailles et autres distinctions, j'accepte celle de champion du monde de «Faites entrer l'accusé». J'y ai participé à cinq reprises, avec Christophe Hondelatte ou Dominique Lantieri, qui lui a succédé. C'était pour les affaires Simone Weber, Guy Georges, le bagagiste de Roissy, Erignac-Colonna et une autre émission intitulée «Poker macabre à Corte». Alors, au moment d'écrire ce bouquin, le titre m'a paru évident. 

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Vous dites ne pas rechercher la lumière, pourquoi avoir accepté de vous retrouver sous les projecteurs de cette émission?

Parce que j'étais invité et connaissais Dominique Rizet (Ndlr: consultant justice de l'émission) mais, surtout, parce que c'était une émission sérieuse, rythmée et qui donnait la parole à divers intervenants. Elle était précurseure dans le traitement des faits divers. Bon, Christophe Hondelatte l'était aussi à sa manière en se mettant en scène. Aujourd'hui, dans la profession, c'est devenu normal. Je regrettais l'époque où le journaliste s'effaçait devant ses invités ou tout simplement son sujet... 

Le fait divers met en lumière l'ambiguïté de la nature humaine: comment, alors qu'il est mon semblable, a-t-il pu commettre des horreurs pareilles?

Quel regard portez-vous sur le traitement médiatique actuel des faits divers?

Il y a une dérive. Je comprends que le fait divers ne soit plus l'apanage du chroniqueur judiciaire. Mais, aujourd'hui, on a quasiment le déroulé policier ou juridique d'une affaire en temps réel. Cela met une pression terrible sur la justice et pose la question du secret de l'instruction qui, on ne va pas se mentir, n'existe plus. Et cela ne date pas d'hier. Dans l'affaire Grégory, «L'Est Républicain» avait un jour informé ses lecteurs d'une perquisition prévue le matin même. L'effet de surprise disparu, celle-ci a été annulée...

On s'aperçoit dans votre livre que le fait divers a toujours été un sujet de fascination. Comment l'expliquez-vous? Cette attirance révèle-t-elle de nous quelque chose de malsain?

Pour celui qui passerait sa vie à lire «Le nouveau détective», peut-être, mais autrement c'est vieux comme le monde. C'est un balancier: d'un côté, il y a la fascination, de l'autre la répulsion. Le fait divers met en lumière l'ambiguïté de la nature humaine: comment, alors qu'il est mon semblable, a-t-il pu commettre des horreurs pareilles? Je ne sais plus qui disait que la différence entre un honnête homme et un criminel, c'est que ce dernier décide de passer à l'acte et de faire ce que le premier a toujours rêvé de faire. Bon, pas sûr que ça s'applique aux violeurs d'enfants... 

La justice n'est pas une institution qui flotte dans l'air mais qui est bien ancrée et dépendante des contingences de son époque

À propos de fascination, vous rappelez que Henri Désiré Landru, coupable de onze meurtres, a tout de même reçu quelque 800 demandes en mariage...

C'est de l'hybristophilie. Guy Georges a reçu également le courrier de nombreuses femmes, tout comme le docteur Petiot. Il y a un certain nombre de femmes, je ne sais pas comment elles sont «câblées», mais qui sont fascinées par ce type d'hommes. D'ailleurs, Salah Abdeslam (Ndlr: un des auteurs des attentats du 13 novembre 2015 à Paris) s'est marié en prison... 

Autre exemple: Eugène Weidmann, un ressortissant allemand, profite de l'exposition universelle de 1937 pour se rendre à Paris. Auteur de six meurtres, ce bellâtre, qui faisait succomber bon nombre de femmes, est condamné à mort. Lors de son exécution publique, devant la prison de Versailles, certaines femmes se seraient précipitées vers la guillotine pour tremper leurs mouchoirs dans son sang... 

Et vous, avez-vous été l'objet de fascination?

Après la parution de mon premier bouquin On ne dérange pas un juge qui dort, j'ai reçu beaucoup de courriers. J'avais le droit à des félicitations pour mon travail, mais aussi pour mon indépendance, ce qui va de soi. Or, j'ai simplement fait mon métier du mieux possible, sans coups d'éclat particuliers. Mais recevoir ce type de courrier est valorisant. J'en ai gardé quelques-uns dans le tiroir.

Dans ce livre, vous évoquez les auteurs de crimes qui sont passés entre les mailles de la justice de 1871 à 1945. Pourquoi vous être concentré précisément sur cette période?

Des acquittements étranges, il y en a un sacré paquet, mais je n'avais pas vocation à écrire une encyclopédie. Je me suis concentré sur trois périodes  - La Belle Époque, les Années folles et la Libération -, ce qui me permet de montrer à quel point la justice n'est pas une institution qui flotte dans l'air mais qui est bien ancrée et dépendante des contingences de son époque. Aujourd'hui, dans un monde transparent où tout se sait - ou du moins où l'on croit tout savoir - à la vitesse de l'éclair, certaines choses ne pourraient plus avoir lieu...   

Le juge d'instruction se prenait pour un journaliste, les flics aussi pour des journalistes et des journalistes pour des enquêteurs voire des juges...

À quelle affaire pensez-vous notamment?

Par exemple, l'affaire Henriette Caillaux. Le 16 mars 1914, cette mondaine assassine d'un tir de pistolet Gaston Calmette, directeur du journal «Le Figaro». Mais, malgré les preuves et ses aveux, elle est acquittée par la Cour d'assises. Aujourd'hui, on saurait immédiatement que le président de celle-ci était un proche de la famille de l'accusée; on saurait également tout des manœuvres du ministre des Finances pour éviter la prison à Henriette Caillaux, qui n'était autre que sa femme...

De nos jours, la justice serait-elle réellement imperméable aux pressions politiques?

Je n'ai pas dit ça... D'ailleurs, on a vu il y a une dizaine d'années, dans les affaires de santé publique, des enquêteurs être promus ou mutés  et devoir abandonner le dossier... Cela fait perdre un temps considérable au juge d'instruction qui s'entend dire ensuite: «Vous n'avez pas été capable de tenir les délais et arriver à un résultat satisfaisant...»

Parmi ce que l'on ne verrait plus, l'affaire Jeanne Weber est éloquente. Soupçonnée de la mort de dix enfants, dont les siens, par asphyxie, elle ne sera jamais condamnée malgré des marques de strangulation sur le cou des victimes...

Nous sommes en 1905 et l'on se trouve alors aux balbutiements de la médecine légale. Dans cette affaire Weber, il y a toujours de véritables querelles d'experts. Entre les Parisiens et les provinciaux, mais aussi entre les différentes écoles. Ça existait également au niveau de la psychiatrie médico-légale. Mais, il y a une affaire dans les Vosges qui date de bientôt 40 ans où les expertises en comparaison d'écritures initiées au début de l'enquête ont abouti à des conclusions totalement contradictoires. 

Vous faites référence à l'affaire Grégory...

Oui. Une fois, le corbeau (Ndlr: auteur des lettres de menaces et de revendications du meurtre de Grégory Villemin) était Bernard Laroche, une autre fois c'était Christine Villemin, et ça continue maintenant puisque d'après la «stylométrie», l'auteur des lettres serait Jacqueline Jacob, la grand-tante du petit Grégory... Avec les «sachants» ou les «pseudos-sachants», il faut être très attentif et très vigilant quant aux conclusions parfois péremptoires et démenties quelque temps plus tard par d'autres conclusions tout aussi péremptoires...

Dans cette affaire, un homme s'est retrouvé sous le feu des projecteurs pour finalement se retrouver affublé du surnom de «Petit juge», c'est le juge Lambert. Quel regard portiez-vous sur lui et peut-être sur les difficultés propres à cette enquête? 

Quand on se plonge dans les racines profondes des histoires de famille, l'enquête se veut forcément difficile... Et ce dans la mesure où le juge d'instruction se prenait pour un journaliste, les flics aussi pour des journalistes et des journalistes pour des enquêteurs voire des juges... Ce mélange des genres, avec un parquet étrangement absent au moment où les choses ont mal tourné pour les instances judiciaires, a débouché sur une catastrophe industrielle. La seule chose qui pourrait permettre de résoudre cette affaire serait une preuve incontestable sur le plan scientifique.

Il y a des choses qui irritent, mais il faut savoir se maintenir et, surtout, se tenir à distance et rester digne lors de l'instruction

Dans votre livre, il y a une autre affaire Grégory, celle de Louis Grégori qui tente d'abattre le capitaine Dreyfus le jour du transfert des cendres d'Émile Zola au Panthéon. Pouvez-vous nous présenter ce Louis Grégori? 

Journaliste, Louis Grégori s'inscrit dans la mouvance de Léon Daudet et Charles Maurras, celle de l'extrême droite nationaliste et antisémite de l'époque. Les articles de cette presse sont quasiment des appels aux meurtres. Or, Grégori n'a pas goûté à la révision du procès du capitaine Dreyfus ni à sa réhabilitation. Au moment où Dreyfus rend hommage à Zola, il sort alors son flingue et tente de l'abattre. Il fait feu à deux reprises, mais voilà, Grégori est un mauvais tireur. Le frère du capitaine Dreyfus se jette sur lui et parvient à le maîtriser. 

Malgré le flagrant délit, les avocats de Louis Grégori plaident la «légitime défense» mais aussi «l'amour de la France»...

Oui et il sera finalement acquitté. Très courageux, l'avocat général propose de le condamner pour coup et blessure volontaire avec arme alors qu'il s'agit d'une tentative d'assassinat dans toute sa splendeur. Ce climat antisémite permettra, en 1919, à Raoul Villain, l'assassin de Jean Jaurès, d'être également acquitté.

Vous rappelez, dans votre livre, que cette ligne de défense des avocats de Grégori a été plus ou moins employée par les avocats du meurtre du préfet Érignac dont vous étiez juge d'instruction. Comment vit-on ce genre de défense?

Il y a des choses qui font mal aux oreilles... Le système français veut que le juge d'instruction ne puisse pas participer au jugement des affaires qu'il a instruites. C'est la séparation des autorités de poursuite, du parquet et de jugement. Mais durant l'instruction, on sait déjà plus ou moins quelles sont les stratégies des avocats de la défense. Pour en revenir à l'affaire Erignac, l'avocat de la défense disait que son client n'avait rien contre cet homme, qu'il ne voulait pas abattre l'homme mais le symbole de l'Etat colonial, quitte donc à trouer la peau de cet homme... 

Quant à ce que je peux ressentir, je dirais que dans leur système de défense, les avocats ne privilégient pas la morale... Je me souviens en avoir vu des vertes et des pas mûres avec Jacques Vergès et quelques avocats nationalistes corses. Mais il faut savoir se maintenir et, surtout, se tenir à distance et rester digne lors de l'instruction.

Je n'ai ni dogme, ni idole, mais j'ai une grande admiration pour Georges Brassens, ses écrits et l'homme qu'il était.

Durant votre carrière, avez-vous fait l'objet, notamment dans les dossiers politiques, de pression médiatique? 

Je me souviens de cette affaire mêlant des activistes italiens, je savais que j'allais me faire étriller par le journal Libération. Je savais très bien qu'en raison de la ligne éditoriale dictée par le tandem Jean-Marie Colombani - Edwy Plenel, le journal Le Monde serait quant à lui assez critique dans le contentieux nationaliste corse... Cela révèle la prise de partie, ou le parti pris, de celui qui écrit. Et je ne parle pas des quotidiens ou radios corses qui vous «tirent» systématiquement dessus. 

Cette pression médiatique a-t-elle eu des répercussions sur votre travail?

Vous êtes parfois amené à lire des choses qui ne vous font pas plaisir, d'autres qui pourraient vous faire bondir d'autant que vous y voyez une volonté de retourner l'opinion publique en faveur des thèses de la défense. Ça peut, aussi, vous amener à reconsidérer certaines choses, mais ça doit se limiter à ça. Cela étant, il faut savoir se maîtriser et rien ne doit modifier votre comportement.  Mais ça doit se limiter à ça. Comme disait Paul Lombard : «N'écoutez pas l'opinion publique qui frappe à la porte de cette salle. Elle est une prostituée qui tire le juge par la manche, il faut la chasser de nos prétoires, car, lorsqu'elle entre par une porte, la justice sort par l'autre.»

L'humour est omniprésent dans votre livre. Un compagnon indispensable de survie?

J'ai vu beaucoup d'horreurs dans ma vie professionnelle: le sang, le sperme, la merde... Vous vivez dans le drame humain, qu'il soit provoqué par des idéologies - par trop réductrices dans un sens ou l'autre - par les passions humaines, par les dérèglements humains - psychiatriques - par les infractions qui révèlent la volonté à tout prix de faire du fric ou qui sont à l'origine de problématiques sexuelles... On n'est pas dans le monde des bisounours, alors chacun se protège à sa manière. Je n'ai pas décidé un jour, de prendre tout ça avec humour, détachement et, pour ma propre personne, un peu d'autodérision. Non, cela dépend de votre éducation, de vos traits de personnalité qui vont se révéler dans le cadre de l'exercice de cette étrange profession... 

La Légion d'honneur, c'est pour les combattants de la République, pour ceux qui risquent leur peau. Pas pour ceux qui font uniquement leur travail.

Derrière cet humour et cette autodérision, ne se cache-t-il pas surtout l'amateur de Georges Brassens?

(Il rit) Oh, mais je vois que vous êtes bien renseigné. Vous avez consulté ma fiche auprès de la DGSI? Je n'ai ni dogme, ni idole, mais j'ai une grande admiration pour Georges Brassens, ses écrits et l'homme qu'il était. Quand on regarde son historique, il était quand même un peu mal parti, voyou sur les bords... Il en a tiré des leçons de vie. Brassens était tellement anarchiste qu'il ne pouvait même pas adhérer durablement à une institution anarchiste. C'était le libertaire à l'état pur qui a traité de toutes les passions des hommes avec une poésie exceptionnelle et un sens du rythme. Je l'ai vu une fois à Clermont Ferrand en 1973 après J-C. Il y avait Eric Nicolas et sa contrebasse, et Georges. C'est dans son œil qu'on voyait son immense bonté, son humanité et sa bienveillance. 

À propos d'humour, dans votre livre, on apprend que Henriette Caillaux, auteure le 16 mars 1914 du meurtre de Gaston Calmette, alors directeur du Figaro, dit: «Je l'ai tué pour lui apprendre à vivre»...

Madame Caillaux, qui ne se prenait pas pour une femme du peuple, dit ça avec humour mais aussi sous le coup d'une intense émotion. Elle estime que les «138 articles en 95 jours» publiés par Le Figaro sur son mari avaient pour dessein d'instruire son procès. Or, à ses yeux «cela ne se faisait pas» pour employer une expression courante. 

Vous dégagez une forte humilité. Au vu des affaires que vous avez dirigées, n'est-ce pas de la fausse modestie?

Je comprends que vous me posiez la question. Des gens qui font mon admiration, j'en ai vu au GIGN... Pour quelles raisons devrait-on m'admirer? Pour ma pugnacité? C'est bien la moindre des choses, pour un juge d'instruction, de ne pas lâcher le morceau trop rapidement. Pour avoir vécu sous protection policière durant 19 ans? (Il rit) Oui bon, un épidémiologiste qui va voir ses malades prend aussi des risques... 

Pour moi, ce rôle dans Engrenages, c'était l'occasion rêvée d'envoyer des messages subliminaux à ma hiérarchie...

En 2003, vous avez refusé la Légion d'honneur. Pour quelles raisons?  

La Légion d'honneur, c'est pour les combattants de la République, pour ceux qui risquent leur peau. Pas pour ceux qui font uniquement leur travail. Et puis, dès qu'on arrive à un certain niveau de hiérarchie, on est couvert de médailles. À tel point que dans la magistrature, les entrées solennelles font penser au défilé de l'armée sur la place Rouge.

Vous avez participé à la série Engrenages. Vous avez même incarné un haut magistrat qui met des bâtons dans les roues du juge François Roban. Un rôle à contre-emploi, non? 

Quand Anne Landois, que j'ai rencontrée par l'intermédiaire d'un ami patron de bistrot, m'a proposé de collaborer à la série comme consultant, je lui ai demandé une petite faveur: jouer le rôle d'un premier vice-président qui tance le juge Roban. C'était l'époque où je venais d'être mis au placard. Pour moi, ce rôle dans Engrenages, c'était l'occasion rêvée d'envoyer des messages subliminaux à ma hiérarchie... 

Retrouvez-vous, à travers le personnage de François Roban, interprété par Philippe Duclos, le juge d'instruction plein d'humour que vous étiez? 

Il paraîtrait qu'Anne Landois se serait en partie inspirée de ma personne pour le personnage... 

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