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«Tout est fait pour que les usagers s'énervent»
Grande Région 7 min. 06.07.2022 Cet article est archivé
Grève de la SNCF

«Tout est fait pour que les usagers s'énervent»

Retards, suppressions, dysfonctionnements... Les problèmes s'accumulent sur la ligne Nancy-Metz-Luxembourg.
Grève de la SNCF

«Tout est fait pour que les usagers s'énervent»

Retards, suppressions, dysfonctionnements... Les problèmes s'accumulent sur la ligne Nancy-Metz-Luxembourg.
Photo: bty
Grande Région 7 min. 06.07.2022 Cet article est archivé
Grève de la SNCF

«Tout est fait pour que les usagers s'énervent»

Charles MICHEL
Charles MICHEL
Après une soirée de mardi cauchemardesque, les usagers du TER Metz-Luxembourg doivent composer, ce mercredi, avec une grève nationale. Jean Riconneau, secrétaire général CGT cheminots de Metz, tape du poing sur la table.

Mardi, 19h, gare de Luxembourg-ville. Le quai n°8 est un théâtre de désolation. Les yeux rivés sur les écrans de contrôle, les centaines de frontaliers constatent l'annulation de leur TER en direction de Metz. Officiellement, et à en croire le compte Twitter TER Nancy-Metz-Lux, les raisons seraient multiples: «défaut d'alimentation électrique» et «panne de train à Zoufftgen». De quoi faire dire à un internaute: «Une panne électrique quelques heures avant la grève comme par hasard.» Une grève dont le préavis était fixé à 19h. 


Les passagers n'auront plus à changer de rames en gare de Thionville. Une des bonnes nouvelles du déconfinement.
La ligne Nancy-Metz-Luxembourg largement impactée ce mercredi
Les usagers du rail auront bien du mal à effectuer leur trajet domicile-travail dans de bonnes conditions ce mercredi 6 juillet, en raison d'une grève SNCF entraînant une annulation massive de trains.

Les esprits s'échauffent, les corps aussi. Certains parlent de «chaos» et de «prise d'otage»; d'autres s'engouffrent dans un train dont l'heure de départ est «indéterminée» avec l'espoir de le voir partir. En vain, ils finiront par devoir en sortir. Des agents de police évacueront les plus récalcitrants.

Chacun trouvera finalement un moyen de regagner ses pénates, parfois au bout de la nuit, avec parfois quatre heures de retard et, avec à l'esprit que ce mercredi, ce serait «l'enfer».  Secrétaire général de la CGT cheminots de Metz depuis 2018, Jean Riconneau évoque les raisons de ce mouvement social.

Jean Riconneau
Jean Riconneau
Crédit: D.R.

Les quatre syndicats représentatifs de la SNCF - CGT, Unsa, SUD-Rail et CFDT - ont appelé à une grève nationale ce mercredi. Quelles sont vos revendications?

Jean Riconneau: «Un rattrapage concernant le pouvoir d'achat, en lien avec la conjoncture économique, et une augmentation générale des salaires puisqu'ils sont gelés depuis 2014. Début juillet, nous sommes sur une inflation de 6% et selon les prévisions on se dirigerait vers les 9% d'ici la fin de l'année. Il est donc grand temps que la SNCF réévalue la grille salariale. Ce mercredi après-midi, lors de la table ronde à Paris qui débute à 14h30, la CGT va revendiquer à minima le rattrapage du pouvoir d'achat (8%) et, si l'on cumule avec les huit années de gel de salaire, on serait sur une augmentation des salaires de l'ordre de 15%.

La question des salaires explique-t-elle les difficultés de recrutement que connaît la SNCF?

«Non seulement la SNCF a beaucoup de mal à recruter, mais en plus elle doit faire face à une vague de démissions sans précédent dans notre entreprise. En 2021, pas moins de 1.200 cheminots ont démissionné! Des gens qui ont 25 ans d'entreprise décident de partir. Et cela touche l'ensemble des métiers.

La SNCF doit faire face à une vague de démissions sans précédent

On imagine que les raisons de ces démissions ne sont pas uniquement pas d'ordre salarial...

«Non. Sur le plan social, la SNCF est très abîmée. On constate une augmentation très sensible de cas de burn out, des gars qui n'ont plus les moyens de travailler, qui subissent des pressions très très fortes en termes de management. On digitalise de plus en plus de choses. Par exemple, pour les conducteurs et les contrôleurs, un logiciel appelé Orion basé sur l'intelligence artificielle recalcule toutes les 24h la durée journalière de travail. Et ce pour construire des journées de service les plus productives possible. Conséquences: on appelle les agents tous les jours pour modifier leur planning. Ça crée de l'instabilité tant sur le plan professionnel que familial. Et il y a un ras-le-bol qui monte.

Quel est le salaire de base d'un employé?

«Cela dépend de la position, de la qualification et de l'ancienneté ce à quoi s'ajoutent des primes. Mais il faut savoir que 24% des salariés de la branche ferroviaire sont en dessous du SMIC. Ce qui est illégal. Alors, pour le toucher, on ajoute des primes... Vous imaginez bien que si on était si bien payé, on n'aurait aucun problème à recruter...

24% des salariés de la branche ferroviaire sont en dessous du SMIC. Ce qui est illégal.

Et depuis le 1er janvier 2020, suite à la réforme de 2018, tout personnel embauché ne bénéficie plus du statut de cheminot mais est contractuel. Or, quand un salarié du privé travaille le dimanche, il est payé le double. Chez nous, il touche un peu plus de 4 euros de plus par heure. Une entreprise qui augmente ces tarifs, mais qui n'augmentent pas ses salaires se traduit par une augmentation de sa marge. En 2021, le groupe SNCF a fait 890 millions d'euros de bénéfices... 

Ce manque de personnels met-il en péril le bon fonctionnement du TER Metz-Luxembourg cet été?


Si les TER seront de nouveau opérationnels ce mardi, les TGV devront attendre mercredi avant de circuler à nouveau entre les deux gares.
Les horaires complets des CFL pour cet été
Du 16 juillet au 7 août, en raison de travaux, aucun train ne circulera sur le tronçon Bettembourg-Luxembourg. Des bus de substitution seront mis en place entre Bettembourg et la gare centrale. Ils ne s'arrêteront pas à Howald ou à la Cloche d'Or.

«Je préfère prévenir tout de suite qu'au-delà des perturbations de trafic liées aux travaux entre Bettembourg et Luxembourg, les mois de juillet et août vont être très compliqués car si on cumule les douze rames à l'arrêt pour des problèmes d'amiante, un manque de personnel dans les techni-centres et les congés, on a de grosses craintes... Concrètement, cela va se traduire par moins de trains.

Ces trains, à les voir, ne sont-ils pas en fin de vie?

«Ils arrivent en opération «mi-vie». Ça consiste à désosser l'ensemble de la rame et à changer les gros organes... Ça prend énormément de temps et ça a un impact sur l'offre de service. Il faut savoir que nous sommes toujours en flux tendu. 

Combien coûte une rame?

«Entre 15 et 20 millions d'euros.

Le soir, les trains en partance de Luxembourg pour la France sont littéralement bondés. L'offre semble clairement insuffisante...

«Là, c'est du ressort de l'autorité organisatrice... Parallèlement à ça, la région  Grand Est a lancé un appel d'offres à la concurrence et ouvre les vannes financières pour donner des garanties aux futurs opérateurs qui y répondraient. À titre d'exemple, les lignes transfrontalières ouvertes à la concurrence, la région s'est engagée à financer des rames neuves pour à peu près 580 millions d'euros. Elle va financer à hauteur de 90 millions d'euros de nouveaux techni-centres comme celui de Montigny-lès-Metz... De l'argent, il y en a pour les futurs opérateurs privés, mais elle ne s'est jamais engagée à la même hauteur pour la SNCF.


Ces voies ne sont pas impénétrables...
Intrusions, suicides et accidents. La ligne TER qui relie la préfecture de la Moselle à la capitale grand-ducale est régulièrement le théâtre d'actes délictueux qui entraînent, dans le meilleur des cas, de simples mais contraignants retards. Dans d'autres, des vies brisées.

Sur l'axe Luxembourg, des rames cinq caisses vont arriver de Normandie, mais il faudra les équiper du système ERTMS (European Rail Traffic Management System). Elles pourront être mises en unité multiples soit à dix caisses. Mais cela va prendre encore du temps. Mais bon, à la CGT, ça  fait longtemps qu'on évoque cette problématique de capacité. Car, on le sait, le nombre de frontaliers ne va cesser d'augmenter.

Sait-on le nombre de frontaliers qui prennent le train?

«Je n'ai pas le chiffre exact, mais je crois que nous sommes autour des 20.000 usagers.

Il existe aujourd'hui un dogme qui est de briser le service public

Quel regard portez-vous sur les discussions et tractations politiques?

«Dans le transport ferroviaire, a contrario de tous les autres transports, c'est l'offre qui crée la demande. Avant la fusion des régions, la Lorraine était l'une des régions où le TER était le moins cher tant pour les abonnés que pour les usagers ponctuels.

Que répondez-vous aux usagers qui se disent excédés par les trains supprimés et par cette grève?

«Toutes les grèves que l'on fait sont aussi dans l'intérêt des usagers. Ces derniers doivent comprendre qu'on ne fait pas ça par plaisir, mais parce qu'on perd de l'argent et qu'on est attaché au service public et à la qualité qu'on doit leur rendre. Mais quand vous avez une région qui ne veut pas investir et multiplier l'offre sur le sillon mosellan, le plus important de la région Grand Est...

Y a-t-il une volonté de privatisation du secteur?

«Bien sûr. Que ce soit sur le plan national et régional. Tout est fait pour que les usagers s'énervent et demandent à ce que la concurrence arrive, mais ils doivent savoir que si, demain, un nouvel opérateur arrive, il va récupérer le même matériel et le même personnel qu'aujourd'hui. C'est la loi. Après, il y a de gros problèmes d'infrastructures. 


Thionville, Diedenhofen, A31,  Autobahn, Stau, Foto: Lex Kleren/Luxemburger Wort
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Quand l'Etat donne 2,5 milliards par an, mais qu'il en faudrait 800 millions de plus, le train peut être rouge, jaune ou bleu et lui donner le nom que vous voudrez, ça ne circulera pas mieux... Bref, beaucoup d'argent est mis pour appâter la concurrence. Il existe aujourd'hui un dogme qui est de briser le service public. Et ce dans tous les domaines. Au final, ça ne coûtera pas moins cher, mais plus cher et pour une qualité de service qui va se dégrader. L'Angleterre, pays très libéral, après avoir renationalisé son réseau, va faire de même pour ses compagnies.»

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