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«Sur internet, le sexisme s'auto-entretient par le silence»
Grande Région 14 min. 30.10.2022
Krysthal, streameuse

«Sur internet, le sexisme s'auto-entretient par le silence»

Joueuse en ligne depuis une quinzaine d'années, Krysthal a ouvert sa chaîne Twitch il y a deux ans et demi, et cumule aujourd'hui près de 8.000 abonnés.
Krysthal, streameuse

«Sur internet, le sexisme s'auto-entretient par le silence»

Joueuse en ligne depuis une quinzaine d'années, Krysthal a ouvert sa chaîne Twitch il y a deux ans et demi, et cumule aujourd'hui près de 8.000 abonnés.
Photo: Krysthal
Grande Région 14 min. 30.10.2022
Krysthal, streameuse

«Sur internet, le sexisme s'auto-entretient par le silence»

Laura BANNIER
Laura BANNIER
Quand on est une femme sur internet, inutile de justifier de centaines de milliers d'abonnés pour être confrontée au sexisme. Streameuse depuis plus de deux ans, Krysthal déplore le manque d'outils disponibles pour faire face à ce phénomène.

Insultes, menaces, photos dénudées non sollicitées... Lorsqu'elles s'exposent sur internet, les femmes deviennent inévitablement la cible d'une multitude de comportements sexistes. Loin d'être nouveau, le phénomène a fait l'objet d'une attention toute particulière cette semaine, suite aux témoignages de plusieurs vidéastes françaises.


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Ces dernières ont pris la parole suite au message de Maghla, l'une des streameuses les plus populaires de l'Hexagone, suivie par près de 700.000 abonnés sur Twitch, une plateforme permettant aux joueurs de jeux vidéos de se filmer et d'interagir avec les internautes. Victime de cyberharcèlement sexiste depuis des années, la jeune femme de 28 ans a décidé de témoigner sur son quotidien rempli de messages insultants et de photomontages pornographiques.

Si elle ne cumule pas autant d'abonnés, Krysthal, streameuse belge résidant non loin de la frontière luxembourgeoise, est tout autant confrontée au problème. Depuis ses premières parties de jeux en ligne, elle a été témoin de comportements déviants.

Vous avez commencé les lives il y a deux ans et demi. Comment avez-vous décidé de vous lancer dans le streaming?

Je joue aux jeux vidéo depuis que je suis petite, et depuis une quinzaine d'années, je joue en ligne. Le streaming, c'était un projet que j'avais depuis plusieurs années, mais pour lequel je n'avais pas trouvé le temps, jusqu'au confinement. Des amis qui étaient dans le monde du streaming et de YouTube m'ont encouragée. J'ai d'abord participé aux streams d'autres personnes avant de tenter l'expérience.

Quand on est sur des jeux où il y a une plus grande proportion d'hommes et qu'on intervient et que les gens se rendent compte qu'on est une femme, il y a toujours des petites remarques.

Mon format a beaucoup évolué en deux ans et demi, car j'ai testé beaucoup de choses avant de trouver une formule qui me plaise. Pour moi, le jeu vidéo, c'est vraiment un prétexte à la discussion, pour se réunir. Je suis sur un format de trois streams par semaine sur trois soirées que je consacre à ça. Deux d'entre elles sont réservées aux jeux vidéos et la troisième à la discussion, avec un invité avec lequel on parle d'un sujet que cette personne choisit, en interagissant avec le chat.

Lorsque vous vous êtes lancée dans le streaming, aviez-vous conscience de l'ampleur du phénomène de harcèlement en ligne, de sexualisation et plus globalement de sexisme dont sont victimes les femmes sur internet?

Cela fait donc plus de 15 ans que je joue en ligne et, déjà à l'époque, sans l'aspect caméra, c'était déjà extrêmement présent. Il y avait déjà ce côté assez misogyne au niveau du jeu vidéo. Quand tu rentrais en tant que femme sur un canal vocal, ça allait des blagues débiles aux insultes en passant par la drague. Ce qui faisait qu'énormément de femmes prétendaient ne pas avoir de micro parce qu'elles ne voulaient pas que l'on sache que ce sont des filles. Parce qu'elles voulaient s'épargner ça, éviter ce type de commentaire.

Et même après des années de jeu en ligne, ça n'a toujours, malheureusement, pas évolué. Quand on est sur des jeux où il y a une plus grande proportion d'hommes et qu'on intervient et que les gens se rendent compte qu'on est une femme, il y a toujours des petites remarques. Les blagues misogynes, sexistes, on apprend, finalement, à les entendre régulièrement parce qu'on vous fait comprendre que cela fait partie du jeu. Mais c'est vrai qu'avec le streaming ce phénomène a pris de l'ampleur.

Quand vous vous trouvez face à un comportement sexiste, est-ce que ce sentiment de lassitude, presque d'habitude, prend le dessus, ou arrivez-vous encore à réagir?

On apprend quelque part à tolérer. Dans le sens où on sait que c'est pas tolérable mais on n'a pas vraiment d'outils ou de moyens pour faire face à ça. Et comme quand on a tendance à répondre, cela peut très vite se retourner contre soi, on apprend à taire les choses. C'est d'ailleurs ce qui est recommandé dans tous les cas de harcèlement, car ce que ces personnes attendent, c'est une réaction. 


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Comme on n'a pas d'autre solution que d'ignorer la chose, ça passe inaperçu. Les gens ont l'impression que, finalement, ce n'est pas un problème, que ce n'est pas quelque chose que l'on vit. Et quand il y a des révélations qui sont faites, les gens tombent des nues. Parce qu'on apprend à encaisser, on apprend à se taire, car on sait très bien que si on ne le fait pas, ça peut être extrêmement pénalisant pour nous. C'est un phénomène qui s'auto-entretient par le silence. 

On ne peut pas s'habiller comme on veut. On ne peut pas parler comme on veut. On ne peut pas parler de sexualité. Parce que l'on sait que ça peut entraîner des comportements potentiellement déviants ou problématiques.

Et le harcèlement, le dénigrement, ça arrive à tous les niveaux, que tu aies 5 spectateurs ou 5.000. La seule chose qui change c'est la proportion de personnes. Ce n'est pas réservé aux personnes qui réussissent dans le milieu. Le pseudonymat qu'on a sur internet offre aux gens la possibilité d'avoir ces comportements très toxiques. Ce qui donne un terreau à ça, c'est d'être caché derrière son écran.

Mais le fait d'ignorer, de prendre sur soi et de garder ces propos dans un coin de sa tête n'est pas sans impact sur la santé mentale...

C'est pour ça qu'on arrive à des moments où le commentaire de trop est posté, et c'est sûr que ça craque. Et il faut que quelqu'un lance finalement le débat, on l'a vu avec #MeToo, pour que plein d'autres personnes disent que ça leur arrive aussi. Ce qui aide aussi, c'est d'en parler à l'entourage, ou entre créatrices, on essaye d'en discuter, mais même ces discussions n'amènent à rien dans le sens où l'on manque de solutions.

Quand on est une femme aujourd'hui, on ne peut pas être complètement soi-même devant la caméra. On ne peut pas s'habiller comme on veut. On ne peut pas parler comme on veut. On ne peut pas parler de sexualité. Parce que l'on sait que ça peut entraîner des comportements potentiellement déviants ou problématiques. Donc on est vraiment obligées, pour la plupart, à beaucoup filtrer ce que l'on dit et ce que l'on fait.


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Par exemple, énormément de streameuses, quand elles se lèvent, coupent leur caméra. Parce qu'elles savent que pendant ces deux minutes où elles vont aller faire un truc, il y a quelqu'un qui va faire un clip de leurs fesses dans leur jogging. On en est là. On passe toutes par là et on apprend toutes à prendre sur nous parce que l'on ne nous donne pas les outils pour pouvoir gérer ça de façon sérieuse. 

Même d'un point de vue juridique, on va nous répondre que c'est sur internet, donc que l'on n'a qu'à plus y aller. Mais c'est notre travail. Pour une bonne partie des personnes qui sont présentes sur ces plateformes elles ne peuvent pas arrêter, c'est leur gagne-pain. Il y a une incompréhension, une méconnaissance du milieu.

Les témoignages se sont multipliés cette semaine, émanant en particulier de streameuses et vidéastes françaises. Les avez-vous lus, et avez-vous été étonnée de leur contenu?

Je les ai lus, et non, je n'ai pas été étonnée. C'est malheureux de voir qu'encore aujourd'hui il y a des gens qui se permettent de rentrer dans ce genre de choses abjectes. Quand on essaye de partager quelque chose, qui est très souvent une passion, à travers ce type de média, ce n'est pas pour recevoir ce genre de retours. On est en 2022 et il y a des gens, qui ne se cachent parfois même pas derrière un pseudo, qui n'ont aucune pudeur d'envoyer des demandes intimes.

Ce que tu lis sur ta personne, ce que tu vois, ça reste dans la tête. Ce n'est pas quelque chose qui s'efface quand tu cliques sur «supprimer».

Les personnes qui disent qu'elles veulent être ton esclave, qui quémandent des photos de tes pieds... On en rigole entre créatrices, mais c'est très grave. Je ne me suis pas inscrite sur un forum de rencontre, pourquoi est-ce que j'ai des gens dans mes messages privés qui viennent me proposer une forme d'intimité que je ne recherche pas? C'est très déstabilisant, c'est dur de trouver des solutions à ça et on se sent fort démunies.

Un autre phénomène que l'on voit beaucoup, c'est la relation parasociale. Certaines personnes vont éprouver un attachement vis-à-vis de la créatrice alors qu'ils ne la connaissent pas. Ce sont des choses qui existaient aussi avec les stars de la chanson ou du cinéma, mais pour elles, il y a une forme d'inaccessibilité. Nous on est accessible, on est à un message privé. Les hommes savent généralement que l'on va regarder au moins tous nos messages, car ça peut être des opportunités professionnelles, donc ça les encourage dans ce genre de démarches.

Il ne s'agit pourtant pas de la toute première vague de dénonciation de comportements sexistes sur internet. Souvent, les streameuses et vidéastes sont d'ailleurs accusées de chercher le buzz, et sont rapidement décrédibilisées lorsqu'elles s'expriment sur le sujet. Comment pouvons-nous expliquer que ces témoignages soient encore moins pris au sérieux que d'autres prises de parole?

Tout simplement parce que les gens partent du principe que ce que l'on fait est virtuel. Ça crée une espèce de distanciation vis-à-vis du fait que ce que l'on vit n'est pas grave. Quand on en parle, c'est minimisé, car ça devrait être considéré comme «flatteur», ou «pas grave». Parce qu'ils pensent qu'avec un simple clic, cette personne, on en est débarrassé. Mais ce que tu lis sur ta personne, ce que tu vois, ça reste dans la tête. Ce n'est pas quelque chose qui s'efface quand tu cliques sur «supprimer». 


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Les gens vont avoir tendance à penser que c'est moins grave que dans la réalité. Sauf que sur internet ça peut s'accumuler beaucoup plus vite. Dans la rue, tu n'auras jamais dix mecs qui vont venir sur toi te dire «t'es bonne», alors que tu vas parfois ouvrir tes messages privés et ça va être un florilège de trucs comme ça.  

Les gens oublient le côté humain, que les streamers sont des gens avec leurs vécus, leurs sensibilités. On est des objets de divertissement sans sentiments, et du coup ce qu'on nous fait n'a pas de conséquence. Je pense que tout le monde, quel que soit son milieu, devrait avoir le droit dans son environnement de travail de se sentir en sécurité, épanoui, et ne pas avoir à ressentir cette pression, cette menace en permanence.

Quels outils mettez-vous en place pour vous protéger de ce phénomène ?

Au niveau des plateformes, les outils sont relativement sommaires. Il y a des systèmes de filtrage de certains mots, qui ne pourront pas être écrits dans le chat. Chez les femmes, on y rentre généralement tout le florilège des insultes féminines. On peut aussi bannir un utilisateur de notre chat, mais un compte sur Twitch cela se recrée en cinq minutes. J'ai eu le cas avec un harceleur qui s'est recréé six ou sept comptes différents sur une même soirée. 

Il devrait y avoir plus de sévérité et plus de contrôle. Je pense que la peur de sanctions réelles dans le monde réel serait un frein à certains comportements.

Quelques outils ont été mis en place sur Twitch pour empêcher les gens de se créer plusieurs comptes. Il est aussi possible de voir si un certain utilisateur a déjà été banni d'une chaîne, ou de savoir si un compte est potentiellement un autre compte d'un utilisateur qui a déjà été banni, mais c'est tout ce qu'on a. Il y a encore de grosses lacunes qui doivent être comblées pour qu'internet soit un espace sain pour tous et pour toutes. Malgré ce qu'elles en disent, les plateformes ne considèrent pas le bien-être des créateurs comme leur priorité. 

Notre protection nous revient, et surtout aux équipes de modération. Sur la plupart des chaînes, les modérateurs sont des personnes bénévoles, qui accordent de leur temps et qui sont généralement des personnes qui font partie de l'audience de la chaîne. Elles filtrent les propos qui sont tenus sur le chat, et font attention que les gens soient respectueux. Notre communauté est finalement notre première ligne de défense, prête à faire en sorte d'offrir un espace sain à tout le monde. Ce sont des personnes qui sont généralement dans l'ombre, mais qui sont très précieuses.

Justement, quelles mesures pourraient être prises, quels outils pourraient être mis en place pour contrer le phénomène?

Le fait d'avoir des sanctions plus sévères, on voit que cela devient doucement possible. Mais, c'est très lent, compliqué, et coûteux en énergie. Il devrait y avoir plus de sévérité et plus de contrôle. Je pense que la peur de sanctions réelles dans le monde réel serait un frein à certains comportements.


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Si une peine est assez sévère, cela crée une forme d'exemplarité pour les autres. Il faudrait que les gens se disent que s'ils se comportent de manière toxique, cela pourrait avoir des répercussions sur leur vie en tant que personnes et pas juste en tant qu'utilisateurs d'internet. Mais là, on est dans une forme d'utopie en se demandant qui sanctionne et comment? 

Pour moi ça passe par l'éducation. Cela passe par une sensibilisation des très jeunes au fait que les comportements sexistes, misogynes, homophobes, racistes, ce ne sont pas des choses qui sont tolérables. Ça commence à la maison, ça continue à l'école, et ça passe par des discussions sur les dangers d'internet, et sur le fait qu'on s'adresse à de vraies personnes derrière les écrans. 

Il faudrait peut-être des référents par rapport à ça au sein des plateformes, de vraies personnes qui traiteraient vraiment les problèmes. Mais je pense que ça ne doit pas venir de nous, mais des gens qui créent ces outils.

Pensez-vous que ces prises de parole récentes vont contribuer à une évolution vers un internet et des plateformes plus saines? 

Malheureusement, je pense que ce genre de témoignages sont indispensables. On espère toujours que ça va aller mieux. Je suis sur internet depuis que j'ai 14 ans, et je n'ai pas vu les choses évoluer dans le bon sens, au contraire. Et c'est quelque chose qui m'inquiète beaucoup par rapport aux générations qui viennent. 


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Ces témoignages, aussi terribles soient-ils, sont parfois nécessaires pour rappeler aux gens que ces problèmes sont là. Qu'il y a des gens qui vivent avec au quotidien dans le silence et dans l'attente que ça n'existe plus. On ne peut qu'être admiratifs du courage qu'il faut pour en parler. Ce ne sont pas des choses simples à évoquer. 

On espère toujours évoluer vers un internet plus sain pour tout le monde, que ce soit les hommes, les femmes, les enfants, toute personne de tout genre, de toute orientation, de toute ethnie, de tout âge. On ne peut qu'espérer, cela pour les générations futures.

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