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La face cachée des chantiers luxembourgeois
Grande Région 3 5 min. 18.11.2019

La face cachée des chantiers luxembourgeois

Des restes de chantiers se frayent un chemin illégal jusqu'en France, parfois en pleine nature.

La face cachée des chantiers luxembourgeois

Des restes de chantiers se frayent un chemin illégal jusqu'en France, parfois en pleine nature.
Photo : Alexander Abdelilah
Grande Région 3 5 min. 18.11.2019

La face cachée des chantiers luxembourgeois

Alexander ABDELILAH
Alexander ABDELILAH
Alors que la croissance du pays booste les secteurs du bâtiment et des travaux publics, plusieurs dépôts sauvages de déchets apparaissent et font l'objet de plaintes en France. Le phénomène inquiète des deux côtés de la frontière et coûte cher aux contribuables.

Des banquettes, coussins et pots de peinture partiellement brûlés jonchent le sol. Un tas d'ordures à première vue banal, sauf qu'il provient d'un restaurant italien à Luxembourg-Ville ayant pignon sur rue et qu'il repose dans une forêt de la vallée de la Fensch, en Moselle. A quelques dizaines de kilomètres de la frontière luxembourgeoise, bien loin de son point de départ, à quelques encablures du Royal Hamilius

Le phénomène prend de l'ampleur, conséquence de la forte croissance économique qui a vu décoller le nombre d'habitants du pays et fait pousser les grues comme des champignons. Et qui dit chantiers, dit déchets. Près de six millions de tonnes de rebuts sont produites chaque année, selon les chiffres du Groupement des entrepreneurs du bâtiment et des travaux publics. Si une majorité passe par le circuit officiel du retraitement, une part croissante atterrit dans la nature, selon l'Office national des forêts (ONF). Ce qui alerte les autorités lorraines.

Les dépôts se multiplient le long de l'autoroute qui relie la Lorraine au Grand-Duché.
Les dépôts se multiplient le long de l'autoroute qui relie la Lorraine au Grand-Duché.
Photo : Alexander Abdelilah

Maxime Dagand, patron d'une unité territoriale ONF, désigne avec tristesse les détritus à ses pieds, pour la plupart issus de petits chantiers ou de commerces, et non de grands chantiers comme celui de la Cloche d'Or ou du Kirchberg. Au cours de la dernière décennie, ce type de dépôts sauvages s'est multiplié. «Aujourd'hui, nous avons besoin de louer des bennes puis de les évacuer en déchetterie.» Si les auteurs de ces délits encourent jusqu'à 75.000 euros d'amende et deux ans de prison selon le droit français, cela ne semble pas les décourager. 

Exemple de cette tendance : la présence de menus, dépliants et autres serviettes flanqués du nom d'une trattoria du cœur de la capitale luxembourgeoise. Des déchets qui ont résisté aux flammes allumées par le ou les auteurs de cette opération clandestine.

Ces pratiques prennent leurs racines dans l'essor économique luxembourgeois et sa production de déchets, ainsi que dans le manque de moyens de l'ONF. Dans les effectifs de l'office français, seules dix personnes surveillent 1.200 hectares de forêt aux environs de Thionville. Soit un garde-forestier pour 120 ha. Impossible, dans ces conditions, de contrôler chaque véhicule utilitaire qui s’aventure sur les chemins forestiers.

A une minute de voiture de l'autoroute A31, ce coin champêtre est en train de devenir un lieu couru pour les déchets illégaux. Non loin des petits tas de détritus lâchés à la va-vite, plusieurs mètres cubes de troncs et branchages ont été déposés. «Ils n'ont pu être transportés qu'en camion», selon le fonctionnaire lorrain des forêts. La trace d'un véritable business organisé.

Des camions entiers débarquent leur cargaison illégale dans la forêt française pour économiser le coût du recyclage.
Des camions entiers débarquent leur cargaison illégale dans la forêt française pour économiser le coût du recyclage.
Photo : Alexander Abdelilah

Que ce soit sur Facebook ou sur les plateformes de petites annonces (comme Le Bon Coin en France ou Seconde Main en Belgique), le trafic de déchets fait les affaires de dizaines de personnes, issues pour certaines du secteur du bâtiment. Avec comme principal leitmotiv la volonté «d'arrondir les fins de mois», de l'aveu de l'un d'eux. 

Sur internet, les propositions à bas prix de débarras de détritus ou de restes de chantier pullulent, offrant d'intervenir au Grand-Duché ou dans les pays frontaliers. Des agissements que Pol Faber, secrétaire général du Groupement des entrepreneurs du bâtiment et des travaux publics «condamne fermement». Et de préciser ne pas avoir connaissance «de telles pratiques de la part d'entreprises luxembourgeoises».

Les annonces proposant de faire disparaître des déchets se multiplient sur cette plateforme de petites annonces.
Les annonces proposant de faire disparaître des déchets se multiplient sur cette plateforme de petites annonces.
Photo : Le Bon Coin

Pour Eric Marochini, directeur de cabinet de la communauté d'agglomération du Val de Fensch, ce mode d'action s'explique par «la grande différence du prix de traitement des déchets entre le Luxembourg et la Lorraine». Du simple au double dans les faits. Le traitement d'un mètre cube revient en moyenne à 25 euros pour un entrepreneur luxembourgeois, contre 56 euros pour son homologue lorrain. 

En bout de course, c'est le contribuable français qui assume les conséquences de cette course aux prix les plus bas. Pour l'ONF, financé au niveau national à hauteur de 140 millions d’euros par l'Etat, les coûts du nettoyage de ses forêts ont explosé en dix ans. Rien que pour les parcelles gérées par l'unité de Maxime Dagand, ce poste est passé de quelques centaines d'euros en 2009 à plus de 10.000 euros depuis le début de l'année. 

La traque prend forme

En moyenne, les sentinelles découvrent de 50 à 100 dépôts par an sur le secteur du Thionvillois, du simple sac poubelle aux imposants gravats de construction. Face à ce trafic grandissant, la résistance s'engage. Des pièges photographiques ont été installés depuis quelques mois aux abords de «zones connues de dépôts». Une stratégie qui doit encore démontrer son efficacité.

Autre changement majeur, l'ONF annonce vouloir faire appel à la gendarmerie pour traquer les auteurs des dépôts sauvages, puisqu'à ce jour aucun pollueur n'a encore pu être identifié. Le tas de détritus issus du Grand-Duché fera d'ailleurs prochainement l'objet de la première plainte formelle de la part de l'ONF en Moselle. 


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A31 Metz Thionville Luxembourg, Peage, Foto Lex Kleren