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«La durée de vie était de 90 jours...»

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«La durée de vie était de 90 jours...»

«La durée de vie était de 90 jours...»
Reportage au camp du Struthof

«La durée de vie était de 90 jours...»


15.12.2022

Un peu plus de 60 ans après l'exécution d'Adolf Eichmann, en charge de la «solution finale», Virgule s'est rendu au KL Natzweiler-Struthof. Seul camp de concentration nazi sur le sol français. Sa particularité? Avoir une chambre à gaz...

Textes: Charles Michel. Photos/vidéos: Christophe Karaba et Thomas Berthol. 

Virgule, Reportage au Camp du Struthof-Natzwiller, Centre européen du résistant déporté, Foto: Chris Karaba/Luxemburger Wort
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Eichmann, de Berlin à Jérusalem via Natzweiler
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Virgule, Reportage au Camp du Struthof-Natzwiller, Centre européen du résistant déporté, Foto: Chris Karaba/Luxemburger Wort
Chris Karaba

Vendredi 15 décembre 1961. À plus de 4.000 kilomètres de Natzwiller (Alsace), et 17 ans après la découverte du camp de concentration de Natzweiler (version allemande), le 25 novembre 1944 par la 3e division d'infanterie américaine, la Cour suprême du tribunal de Jérusalem condamne à mort Adolf Eichmann pour «crimes contre le peuple juif, contre l'humanité, ainsi que des crimes de guerre».  

Parmi les chefs d'accusation, l'ex-officier SS, en charge de l'aspect logistique de la «solution finale», est reconnu coupable d'avoir «ordonné aux autorités compétentes d'Auschwitz de fournir des Juifs, vivants et morts, pour la ''collection de crânes et de squelettes''» de l'université du Reich de Strasbourg. Et satisfaire le projet d'un certain August Hirt, responsable de l'institut d'anatomie au sein de la «Reichsuniversität Straßburg», fondée le 23 novembre 1941. 

«Une humanité inférieure»

Dans une lettre adressée à Heinrich Himmler, le professeur Hirt, membre de l'Ahnenerbe Forschungs und Lehrgemeinschaft (Société pour l'étude du patrimoine ancestral allemand)*, parvient à convaincre le chef des SS de la pertinence de ses travaux. Il insiste sur l'importance de conserver la trace d'une population «juive bolchévique» vouée à l'éradication et qui, selon lui,  «personnifie une humanité inférieure, repoussante, mais très caractéristique».

À l'été 1944, 86 personnes de confession juive furent gazées par Josef Kramer, le chef du camp, en mélangeant des sels cyanhydriques à de l'eau. Selon les travaux réalisés par le journaliste-historien Hans-Joachim Lang, auteur de «Die Namen der Nummern» (des noms derrière des numéros), aucun Luxembourgeois ne se trouve parmi ces victimes.

* Institut de recherches SS fondé en 1935 par Heinrich Himmler, qui a pour mission d’étayer, par la science, les théories raciales nazies.  

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KL Natzweiler, l'enfer sur terre
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Jeudi 8 novembre 2022. À quelque 800m d'altitude, le Konzentrasionlager (KL) Natzweiler-Struthof surplombe la vallée de la Bruche. La vue est dégagée, et le silence assourdissant, dans cet ancien lieu de villégiature situé face au massif du Donon. 

«C'est bien fait, non?»

De mai 1941 à octobre 1943, 436 détenus effectuent des travaux de terrassement et d'aménagement sur le versant nord afin de créer une dizaine de paliers sur lesquels sont répartis 17 blocs. Ils assemblent aussi les baraques préfabriquées, de 45 m de long sur 12m de large. Le tout sur un rectangle d'à peine un hectare, entouré de barbelés, destiné officiellement à accueillir 3.000 déportés. En réalité, ils seront entre 6.000 et 7.000 à s'y entasser.  

De ce camp de détention* (Sonderlager) se dégage une sensation froide et dérangeante. «C'est bien fait, non?», nous dit une visiteuse avant de se reprendre aussitôt: «Enfin, je voulais dire dans la réalisation... On voit que c'est allemand... C'est ordonné...»   

Malgré cet enfer concentrationnaire, on partage la sensation de la jeune femme. L'escalier central aux marches toutes irrégulières - volonté des officiers SS afin de rendre le travail des déportés plus exténuants - illustre le machiavélisme d'un plan architectural destiné à briser les corps et les esprits. 

Cette pente à 20%, c'est un véritable chemin de croix pour tous les détenus mais plus encore pour ceux chargés d'amener, depuis la cuisine située tout en haut du camp, des bouteillons de vivres aux baraquements. Souvent, les détenus d'à peine 40 kilos pliaient sous leur poids et finissaient par les renverser. Dans ce cas, les pensionnaires du bloc à qui ils étaient destinés étaient privés de repas. 

Du sang, du café et du schnaps

«On a des illustrations où l'on voit des détenus se jeter à même le sol pour laper quelques gouttes», raconte René Chevrolet, responsable documentation et recherche historique au centre européen du résistant déporté (CERD). «Au camp, poursuit-il, la moyenne calorique était d'environ 1.500 calories par jour. Or, au vu des conditions de vie et du travail de force qui étaient les leur, on estime qu'un détenu avait besoin de... 3.500 calories. C'est simple, un ancien ''Nacht und nebel'' (Ndlr: Nuit et brouillard) parle d'un camarade qui, à son arrivée en juillet, pesait 100 kg. Après cinq mois, il n'en faisait plus que 40...»

Dans le camp, «si on ne parlait pas allemand ou que l'on n'appartenait pas à un réseau, la durée de vie était de 90 jours», confie Henri Mosson (98 ans), l'un des tout derniers rescapés français encore en vie (voir chapitre 5).

Après la libération, le Luxembourgeois Ernest Gillen témoigne, dans le détail, de l'exécution de 400 Français: «Le sang coulait à flots et le kapo chargé de brûler au plus vite les corps se tenait dans une mare de sang qui lui arrivait aux chevilles. La nuit s'avéra courte et les SS durent se presser pour tuer les 400 condamnés. Les assassins se firent apporter du café et du schnaps de la cuisine du camp pour tenir le coup. Ils s'y acharnèrent jusqu'au petit matin : leur œuvre était accomplie; ils avaient soit pendu, soit fusillé, soit battu à mort puis brûlé 400 personnes. Epuisés et ivres, ils quittèrent le crématorium en titubant.»  

* Le camp de concentration, lui, était plus vaste.


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«Ces Juifs étaient destinés à des carrières de cobaye»
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Epistémiologiste et historien des sciences, Christian Bonah (57 ans) est également membre de la commission indépendante qui a enquêté sur les activités de l'université du Reich de Strasbourg. Il évoque la présence et l'utilisation de la chambre à gaz par des médecins nazis.  

En novembre 1942, le KL Natzweiler-Struthof se dote d'une station expérimentale, la Sonderabteilung H, en vue d'y mener des expériences médicales à visées militaires. La présence d'une chambre à gaz au KL Natzweiler-Struthof, qui était un camp de concentration, relevait-elle de la rareté ?

Christian Bonah: Au KL Natzweiler, même si la mortalité y était énorme, il n'y avait pas de dispositif de mise à mort de masse. Cette chambre à gaz pourrait être qualifiée de dispositif médical de recherche. Sa spécificité tient d'abord dans sa taille, restreinte, mais aussi sa création sur demande, non pas des médecins du camp, mais de professeurs de la faculté de médecine de Strasbourg.

À quand remontent les premières expériences au Struthof?

Les premières séries expérimentales se déroulent en novembre 1942, dans le bloc 5, soit la première baraque sanitaire. Bien avant donc l'ouverture de la chambre à gaz, en avril 1943. Ces expériences sont réalisées sur des détenus du camp. Par exemple, certains d'entre eux recevaient des rations alimentaires complémentaires durant quelques jours afin d'être en «bonne» forme avant d'être exposés à l'ypérite. Et ce, afin de voir de quelle manière les organismes réagissaient.

Ses expérimentations étaient-elles effectuées à la demande du régime nazi?

Non. Cette initiative d'August Hirt, responsable de l'institut d'anatomie, entre dans ce que les historiens appellent des espaces de recherche déregulés. Cela se faisait aussi à Buchenwald, Ravensbruck, Dachau... Ce qui est particulier ici, c'est que ce sont des professeurs de l'université de médecine de Strasbourg qui investissent directement le camp. Le Struthof devient alors leur espace de recherche. 

Hirt obtient l'autorisation de sélectionner, à Auschwitz, un certain nombre de personnes particulièrement représentatives, à ses yeux, de la «race juive»

D'où lui vient l'idée de la création de la chambre à gaz?

Début 1942, Hirt assiste à une conférence du docteur Sigmund Rascher qui, à Dachau, effectue des expérimentations sur le froid. Hirt se dit qu'il peut en faire de même au KL Natzweiler et reçoit d'ailleurs le soutien de Rascher. Mais les premières expériences dans la chambre à gaz se dérouleront au printemps 1943 et seront l'œuvre d'Otto Bickenbach qui, pour tenter de trouver un antidote au phosgène, va exposer des détenus du camp à ce gaz. 

Ces expérimentations dans la chambre à gaz se dérouleront à l'été 1943 sur 86 personnes (57 hommes, 29 femmes) de confession juives venues d'Auschwitz. Quels étaient les critères de sélection?

En fait, cette chambre à gaz est transformée pour devenir une chambre de mise à mort. À ce moment-là, August Hirt obtient l'autorisation de sélectionner, à Auschwitz, un certain nombre de personnes particulièrement représentatives, à ses yeux, de la «race juive». Et ce, afin d'alimenter son projet de collection (corps, squelette, crâne) d'une «race» qu'il imagine bientôt éteinte afin de les inclure dans la collection des musées à l'institut d'anatomie. Il envoie donc deux anthropologues, Bruno Beger et Hans Fleischhacker, à Auschwitz procéder à la sélection. 

Un détenu pouvait-il être sujet à plusieurs expérimentations?

Encore à l'heure actuelle, la liste des individus soumis à celles-ci n'est pas totalement arrêtée. Les tests étaient réalisés aussi sur des détenus commandés au camp d'Auschwitz. Ainsi, 189 Tziganes que Haagen voulaient en «bon état» se sont retrouvés à Natzwiller pour ces essais. Les 100 premiers sont renvoyés à Auschwitz puisque leur état de santé était jugé trop précaire. Pour ne pas «risquer de compromettre» les résultats, ils retournent à Auschwitz et Haagen en «commande» 89 autres.

Ceux qui survivaient aux effets du typhus étaient ensuite réutilisés pour les essais sur le phosgène d'Otto Bickenbach. La logique est assez sinistre : transférés d'Auschwitz au Struthof à des fins d'expérimentations, ils étaient destinés à des carrières de cobaye…

Certains corps étaient découpés et il a fallu les recomposer.

Ces expériences ont-elles permis de réaliser des avancées scientifiques?

Oui dans le cas du phosgène. Les données le concernant étaient encore utilisées par les Américains dans les années 80.

Que se passe-t-il pour les 86 Juifs?

Ils sont envoyés dans la chambre à gaz où ils meurent par inhalation de cyanure. Mises à mort le soir, les victimes sont envoyées le lendemain matin à l'université de Strasbourg où elles se retrouvent plongées dans des cuves de formol. 

Quand les découvre-t-on? 

Strasbourg est libéré par les Américains le 23 novembre 1944. Le 1er décembre 1944, un officier français découvre 200 cadavres dans les caves de l'université.  Très vite, la justice militaire française procède à l’ouverture d'une enquête sur d'éventuels crimes de guerre. Il n'est pas anormal d'avoir des corps dans des bacs à formol dans une université médicale. En revanche, il fallait déterminer les causes de leurs décès. Certains corps étaient découpés et il a fallu les recomposer. Durant cinq jours, à raison de douze heures par jour, trois médecins légistes vont s'y atteler...

Eugen Haagen et Otto Bickenbach n'ont jamais compris en quoi ils étaient coupables

De quelle manière a-t-on réussi à identifier les 86 victimes juives?

Auteur de «Die Namen der Nummern» (des noms derrière des numéros) le journaliste historien Hans-Joachim Lang a pu, en 2004, authentifier l'identité des 86 victimes venues d'Auschwitz grâce à leur matricule tatoué sur le bras. Mais aussi à leur donner une biographie.  

Et sur le plan judiciaire? 

L'instruction va durer quatre ans. En 1952, lors de leur procès devant le tribunal militaire français à Metz et Lyon, Eugen Haagen et Otto Bickenbach n'ont jamais compris en quoi ils étaient coupables. Ils avaient l'impression d'être de simples professeurs d'université qui avaient juste fait leur travail. À cette époque, August Hirt, qui tenta de rejoindre la Suisse sans succès, a totalement disparu de la circulation. Il est alors condamné le 23 décembre 1952 à la peine de mort par le tribunal militaire de Metz. Or, on apprendra qu'il s'est suicidé à Schönenbach (Forêt Noire) le... 2 septembre 1945.

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416 ou 480 Luxembourgeois?
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Pas moins de 51.684 déportés furent immatriculés au KL Natzweiler dont 60% comme «détenus politiques». Sur une plaque commémorative figurent les noms de 416 Luxembourgeois. «Mais on estime qu'il y en a eu aux alentours de 480», précise Valérie Drechsler-Kayser, historienne et ex-directrice du CERD (2005-2011). «Des détenus ont pu passer à Natzweiler sans y être immatriculé tout simplement parce qu'ils provenaient d'un autre camp, précise-t-elle. Ça a été le cas par exemple d'un Luxembourgeois venu de Dachau.» 

«Au total, 88 sont décédés durant leur détention, dont 59 dans les camps annexes. 37 se sont évadés lors de l'évacuation du camp principal et 11 ont été relâchés», dénombre Pierre Huss, président de l'Amicale Natzweiler-Struthof de Luxembourg, fondée le 30 janvier 1966 par Robert Krieps, ex-ministre de l'Education, et grand-père de Vicky, récemment sacrée meilleure actrice aux European Film Awards.

Une liste, de l'alcool et un mouchard...

«Ernest, mon père, et Nicolas, mon oncle, ont bien connu Robert. Ils étaient ensemble...» «Ensemble» dans ce «calvaire» débuté suite à une indiscrétion de l'un des membres de la Ligue patriotique luxembourgeoise (LPL) qu'Ernest et ses frères rejoignirent à l'hiver 1941-42. «Lors de leur cérémonie d'assermentation, explique Pierre Huss, ils ont inscrit leurs noms sur un bout de papier avant de le signer et d'être affublés d'une nouvelle identité. Le fameux papier était ensuite brûlé en présence de tous.»

Pierre Huss et ses fils Lex et Jerry.
Pierre Huss et ses fils Lex et Jerry.
Photo: dr

L'un des chefs de la LPL dressa une liste des adhérents qu'il conserva «dans le double fond d'un tiroir de son buffet de cuisine». Une cachette dont il révèlera lui-même l'existence lors d'un «festin bien arrosé dans un café local». L'information tomba dans l'oreille d'un mouchard qui s'en alla, illico presto, voir la Gestapo. 

Le 20 mai 1942, la police politique du 3e Reich procéda à l'arrestation de Nicolas. Sous la menace d'une nouvelle rafle, Ernest se rendit à la Villa Pauly, siège de la Gestapo. «Ernest et Nicolas sont envoyés à Hinzert avant d'être transféré, le 26 janvier 1943 à Natzweiler», relate Pierre Huss.

Il y avait un réseau de résistance assez costaud dans le camp et le fait de maîtriser l'allemand a permis aux Luxembourgeois d'obtenir quelques ''faveurs''

René Chevrolet (responsable documentation et recherche historique au CERD)

Menuisier qualifié, Ernest était affecté à la construction des baraques comme charpentier. Tailleur, Nicolas était affecté à la confection d'habits pour les enfants et les femmes des officiers SS. Passés ensuite par Obernai, Geislingen et Heidenheim, ils ont profité, le 23 avril 1945, de l'évacuation du camp et d'un moment d'inattention du personnel, pour s'évader avec d'autres Luxembourgeois. Le 5 mai, trois ans après leur arrestation, les matricules 2268 et 2269 retrouvaient leur maison natale de Christnach.

Au KL Natzweiler, le bloc n°5 était, dit-on, le «bloc des riches». «Il y avait un réseau de résistance assez costaud dans le camp et le fait de maîtriser l'allemand a permis aux Luxembourgeois d'obtenir quelques ''faveurs''», estime René Chevrolet, responsable documentation et recherche historique au centre européen du résistant déporté (CERD). Pierre Huss confirme: «Ils recevaient des colis de la part de leur famille que les SS laissaient passer tout en se servant au passage...»

Ces faveurs supposées sont à relativiser au vu de cet enfer au quotidien et de leur courage. Pour preuve, ce 19 mai 1944, un jour après leur arrivée au Struthof, onze hommes, dont sept Luxembourgeois (François Goldschmit, Marcel Jung, Ernest Lorang, Edouard Morbé, Georges Tholl, Albert Ungeheuer, Charles Wiesen), sont fusillés à la Sablière, la carrière située à 800m du camp. La suite, on la découvre sous la plume d'Ernest Gillen, ancien déporté et auteur de «Sou wéi ech et erlieft hun» (Comme moi je l'ai vécu) : «Une douzaine de détenus, au risque de leur vie ont arraché les restes des cendres à l'anonymat, les ont dissimulés dans une caisse en bois, elle-même entreposée sous le plancher de la baraque des artisans.»

En juillet 1945, lors d'une commémoration au Struthof, Edouard Barbel -  auteur de D'Komeroden vum KZ (Zu Lëtzebuerg stong...) l'hymne des déportés luxembourgeois du KL Natzweiler-Struthof - se rend au baraquement où les cendres étaient restées cachées et les récupère. Depuis le 6 août 1945, elles reposent au cimetière de Differdange.

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Les Mosson, ou le poids de l'héritage
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Dijon, mercredi 7 novembre 2022. Sur son canapé, Henri Mosson se remet doucement d'une fracture du col du fémur. Ses béquilles à portée de main. Le 5 janvier prochain, il fêtera ses 99 ans. Pas de quoi en faire le doyen des rescapés français encore en vie, titre revenant à Jean Villeret tout juste centenaire.

À son âge, Henri aurait le droit de passer de paisibles journées. Mais cet ancien résistant, arrêté à 19 ans par la Gestapo, emprisonné puis condamné à mort avant de voir sa peine commuée en déportation, n'a jamais réellement trouvé la paix. Ni le jour, ni la nuit. «Il n'a jamais dormi plus de trois ou quatre heures», confie Gérard, son fils, membre depuis cinq ans de la section française du Conseil d'administration de l'Amicale du KL Natzweiler.  

Vivisection, «NN 6290» et Formule 1

Si les deux hommes ont le même regard cristallin, celui du père se veut plus dur. Celui de son fils, âgé de 69 ans, laisse apparaître une fêlure. «Il y a une différence entre une famille normale et une famille comme la nôtre... On avait face à nous des sujets tabous, des non-dits. Une sorte de secret de famille», confie Gérard un brin maladroit au moment de prendre son père par l'épaule pour la photo. «Je n'ai pas été habitué...»  

Cette dureté, Gérard en a souffert, mais la comprend. «C'est la même qui lui a permis de survivre... Et puis, il faut bien comprendre qu'à leur retour, les déportés n'avaient personne vraiment à qui parler. À qui se confier. Beaucoup mettaient leur parole en doute, alors, à quoi bon? Et puis, à qui d'autre qu'à un autre déporté, pouvaient-ils véritablement évoquer les horreurs subies au Struthof?» Ou celles qu'il a vues lorsqu'il était employé de la désinfection de la salle de vivisection. «Les SS avaient ordonné à un déporté belge de le faire. Dans le civil, il était chirurgien...»

Henri Mosson, c'est aussi un pseudonyme de résistant (Raoul Desbois) mais aussi un matricule («NN 6290»). «J'ai choisi Desbois parce que j'étais forestier», s'amuse ce résistant arrêté par la Gestapo. Pendant une semaine, il se fera interroger tous les jours. «Une fois, ils m'ont pendu par les pouces à la porte d'une armoire bourguignonne. Le matin, mes pieds ne touchaient pas le sol, le soir si...» Henri Mosson raconte cela avec un sourire aux allures de victoire finale. Celui d'être parvenu, non seulement, à s'extirper de la nuit et du brouillard, mais aussi d'avoir parcouru le monde en tant qu'ingénieur au sein de la Fédération internationale automobile (FIA). «J'ai fait 57 pays! », dit-il en montrant les clichés où on le voit aux côtés de pontes de la Formule 1.

«Henri est un homme chaleureux, gentil, un soutien infaillible depuis des années», s'enthousiasme Valérie Drechsler-Kayser, ex-directrice du CERD (2005-2011), qui procéda à son inauguration le 3 novembre 2005 en présence de Jacques Chirac et de Simone Veil.  «Henri, c'est aussi toute une famille: ils incarnent la transmission intergénérationnelle. Jamais dans le pathos, mais avec sens et humanisme, beaucoup de sourires pour surmonter les épreuves. Gérard, Stéphanie, Benjamin… tous sont derrière lui. J'aime ce qu'ils représentent!» 

Déposer une gerbe une fois par an, c'est bien, mais ce n'est pas suffisant. Il faut témoigner et continuer d'expliquer...

Pierre Huss (Président de l'Amicale

Les Mosson, ou l'histoire d'un héritage un peu trop lourd mais qu'ils s'évertuent à entretenir. À l'image de Thibaut (18 ans), l'arrière-petit-fils, le 11 septembre dernier, lors de la cérémonie internationale du souvenir. Dans son discours, il remercia «les résistants déportés qui ont témoigné auprès des jeunes» mais aussi lança un appel: «Intégrez-nous davantage, nous les jeunes dans ces cérémonies. Impliquez-nous pour nous permettre de nous exprimer comme je le fais.»

Henri et Gérard parcourent collèges et lycées. «Et je parle sans notes», précise le père habitué à de longues digressions où il est souvent question de chemins, de route et de rails. «Transmettre est une nécessité, affirme son fils. On le voit avec ce qui se passe en Ukraine où l'on découvre les charniers. L'extrême, de quelque bord qu'il soit, est toujours dangereux. La bête n'est pas morte.» 

Pierre Huss, président de l'Amicale luxembourgeoise du KL Natzweiler-Struthof, parcourt lui aussi les établissements scolaires. «On en fait une dizaine par an. C'est indispensable et ce, d'autant que beaucoup de jeunes n'ont pas la moindre connaissance de cette période de l'Histoire. Déposer une gerbe une fois par an, c'est bien, mais ce n'est pas suffisant. Il faut témoigner encore et encore...» Non pas pour vivre dans le passé, mais éviter que celui-ci revienne à l'avenir.

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