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L'éternel exode des chauffeurs de bus
Grande Région 9 min. 13.07.2022 Cet article est archivé
Transports en commun

L'éternel exode des chauffeurs de bus

En octobre 2021, 3.500 chauffeurs travaillaient pour les entreprises de transports de voyageurs privées du Grand-Duché.
Transports en commun

L'éternel exode des chauffeurs de bus

En octobre 2021, 3.500 chauffeurs travaillaient pour les entreprises de transports de voyageurs privées du Grand-Duché.
Photo: Anouk Antony
Grande Région 9 min. 13.07.2022 Cet article est archivé
Transports en commun

L'éternel exode des chauffeurs de bus

Laura BANNIER
Laura BANNIER
De part et d'autre des frontières, les chauffeurs de bus semblent être une denrée rare. Alors que la Moselle connaît déjà une situation critique, le Luxembourg craint d'être plongé dans une pénurie aggravée de conducteurs.

Entre les problèmes d'absentéisme et ceux de recrutement, le Syndicat mixte des transports urbains Thionville Fensch (Smitu) peine à s'organiser. Si le manque de conducteurs de bus n'est pas nouveau, la situation a assurément empiré pendant la pandémie. De telle sorte que les usagers doivent composer avec des horaires dégradés, et devront s'en accommoder jusqu'à la fin de l'année, au moins.


9.10.2018 Luxembourg, ville, Kirchberg, Verkehr, Bus, Busse, private Busunternehmen, Kollektivvertrag, Beruf, Sales-Lentzphoto Anouk Antony
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«Depuis de nombreux mois, la société Keolis, qui organise et réalise le service de transports en commun, souffre d'une explosion de l'absentéisme. On en arrive aujourd'hui dans des situations ou, quotidiennement, il manque plus d'un tiers de l'effectif», alerte Bernard Veinnant, vice-président du Smitu. Une situation si récurrente qu'elle empêche parfois la société d'assurer son plan de transport pourtant déjà réduit.

Lorsqu'un chauffeur de bus ne se présente pas à son poste, et entraîne une annulation de la course, des pénalités sont appliquées à la société Keolis. «Nous sommes aujourd'hui arrivés à plus d'1,5 million de pénalités», révèle le maire de Basse-Ham. Et le montant de la facture continue d'augmenter. «Dans le plan de transports adapté, on considérait 14 conducteurs absents. Avec l'absentéisme supplémentaire, on supprime aujourd'hui d'autres services.» 

Une fuite vers le Luxembourg

Pour être assurée dans son intégralité, l'offre de transports de Thionville et du Val de Fensch nécessite la présence de 196 conducteurs. Avec des journées lors desquelles jusqu'à 72 chauffeurs ne se présentent pas au travail, difficile de satisfaire tous les usagers. «L'exploitant pare au plus pressé, et a donc occasionnellement été obligé de toucher à des transports scolaires», regrette Bertrand Veinnant.


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Mais l'absentéisme n'est pas le seul coupable de cette situation inédite. L'entreprise fait aussi face à d'énormes difficultés pour stabiliser ses effectifs. «Depuis début 2021, 81 embauches ont été réalisées. Lors de cette même période, 78 conducteurs ont quitté l'entreprise, la plupart pour aller travailler au Luxembourg, qui connaît aussi un fort besoin en conducteurs», souligne le vice-président du Smitu. Face à l'appel du gain, Keolis est dans l'incapacité de s'aligner.

«Ce phénomène d'aspiration a commencé il y a plus d'un an, et continue de s'aggraver avec des campagnes de recrutement ciblées de la part des compagnies luxembourgeoises», explique Bernard Veinnant. Une pilule qui peut sembler difficile à avaler pour la société qui a payé le permis des nouvelles recrues et assuré leur formation. «Parfois, au bout de deux mois seulement, les conducteurs s'en vont, car il n'existe pas de clause disant qu'une fois que l'on a payé leur formation, ils doivent rester.»

On est face à une situation sans précédent qui concerne l'intégralité du territoire national, et le phénomène est aggravé près des frontières.

Bernard Veinnant, vice-président du Smitu

Dans cette optique, Bernard Veinnant propose l'idée d'un retour financier de la part de la personne formée envers l'entreprise formatrice. «Il n'y a aucune animosité entre les deux pays. On considère le Luxembourg comme une réelle opportunité, mais il serait judicieux de mettre en place une règle du jeu pour éviter que les choses ne se fassent au détriment de l'un ou de l'autre.»

Malgré les annonces d'embauche qui se sont multipliées sur les réseaux sociaux ces derniers mois, le recrutement est au point mort chez le Smitu. «On peut parler de véritable crise de vocations. À la rentrée de septembre, ça va tanguer. On est face à une situation sans précédent qui concerne l'intégralité du territoire national, et le phénomène est aggravé près des frontières.»

Une concurrence interne

Si l'on traverse la frontière franco-luxembourgeoise, il n'est pas plus facile de trouver chauffeur à son pied. En particulier lorsque l'on prend en compte le critère linguistique nécessaire à l'exercice du métier. «Depuis une dizaine d'années, nous recrutons des chauffeurs qui ne sont pas trilingues, mais on commence même à avoir des problèmes avec des conducteurs qui ne maitrisent pas parfaitement l'une des trois langues du pays», fait savoir Hendrik Kühne, le secrétaire général de la Fédération luxembourgeoise des exploitants d'autobus et d'autocars.

La réorganisation du réseau RGTR ayant entraîné une forte augmentation des besoins en chauffeurs de bus, les entreprises privées sont passées de 3.100 conducteurs en octobre 2020 à 3.500 en octobre 2021. «Si la situation reste gérable, les lignes RGTR qui relient le Luxembourg nous causent un casse-tête permanent en raison des barèmes sociaux et fiscaux qui s'appliquent aux travailleurs frontaliers. Par conséquent, nous devons faire rouler les chauffeurs français en Allemagne et vice-versa», poursuit Hendrik Kühne.

De plus en plus, les entreprises font des campagnes pour trouver du personnel originaire d'autres régions d'Europe comme l'Espagne ou l'Europe de l'Est.

Alex Kies, directeur de l'Administration des transports publics

Certaines entreprises luxembourgeoises se retrouvent par ailleurs mieux loties que d'autres lorsqu'il s'agit d'attirer des conducteurs de bus. C'est le cas des trois sociétés étatiques ou semi-étatiques du pays, les CFL, le TICE (transport intercommunal de personnes dans le canton d'Esch-sur-Alzette) et les autobus de la Ville de Luxembourg (AVL). «Le secteur privé et le secteur étatique sont en concurrence, mais comme les réseaux sont stables, ils ne vont pas recruter énormément, donc je ne vois pas ce risque grandir, à part pour les départs à la retraite», estime Alex Kies, directeur de l'Administration des transports publics.


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Si ce dernier indique que pour le moment, les chauffeurs nécessaires sont recrutés, il évoque lui aussi des complications. «Dans le temps, on recrutait plutôt au Luxembourg et dans la Grande Région. De plus en plus, les entreprises font des campagnes pour trouver du personnel originaire d'autres régions d'Europe comme l'Espagne ou l'Europe de l'Est. Sachant que nous cherchons des personnes qui parlent au moins l'une des trois langues officielles, cela limite le bassin de recrutement.»

Une solution éprouvée par le voyagiste Emile Weber. «On travaille avec une firme allemande qui recrute des chauffeurs en Espagne, leur paye le permis, des cours d'allemand et un logement mais cela ne marche pas du tout car c'est très dur de s'adapter avec la langue», témoigne Emile Weber. Le transporteur possède également une société outre-Moselle où il rencontre le même problème de recrutement de conducteurs. «Dans notre entreprise allemande, on a recruté beaucoup de Roumains et de Polonais mais, avec la guerre, certains sont rentrés, ce qui nous a forcés à annuler des courses.»

Un retard en formation

Pour tenter de franchir la barrière de la langue qui existe entre voyageurs et conducteur, l'entreprise a fait installer des écrans permettant de répondre à des questions fréquemment posées par les clients grâce à un système de préenregistrements. «C'est pratique, mais dès qu'un problème technique survient, c'est fini.»

Pour les besoins de son entreprise luxembourgeoise, Emile Weber recrute désormais des chauffeurs originaires de la région parisienne. Cette situation inédite, le transporteur l'attribue en partie à la crise sanitaire. «Pendant le covid, les gens n'ont pas eu le moyen de se former, alors on a deux ans de retard dans la formation de chauffeurs», explique celui qui peine à trouver des conducteurs pour les courses du nord du pays.


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Outre les départs à la retraite qui risquent de peser sur les effectifs de l'entreprise, Emile Weber souligne également l'inflation galopante comme un autre facteur contribuant à cette crise de vocation. «Les chauffeurs qui viennent de loin, par exemple d'Allemagne, risquent de faire le calcul des prix de l'essence qui augmentent, et de ne plus vouloir venir, mais également d'augmenter le taux d'absentéisme.»

De son côté, la société Voyages Vandivinit fait face à une situation moins pressante. Situé à Ellange, le dépôt de l'entreprise attire facilement les chauffeurs français et allemands. «Je reçois tous les jours des CV et beaucoup de demandes d'embauche qui proviennent d'un rayon de 20km», note Charel Vandivinit. Ce dernier prend particulièrement soin à ne pas recruter des conducteurs déjà sous contrat, mais également à respecter la parité entre travailleurs résidents et frontaliers dans son entreprise. 

«On ne peut pas encore parler de pénurie, mais nous avons tout de même de grosses difficultés à recruter des chauffeurs luxembourgeois. Ils sont cependant indispensables pour la réalisation du transport scolaire», poursuit Charel Vandivinit, qui entrevoit difficilement une solution à ce problème complexe. «Il est difficile de réduire les amplitudes horaires des chauffeurs, car le métier est comme il est, avec des heures de pointe durant lesquelles il faut emmener et aller chercher les gens au travail.»

Emile Weber, pour sa part, a bien une petite idée pour tenter de venir à bout du problème. Et selon lui, il faudrait avant tout se pencher sur l'éducation. «Aujourd'hui, les jeunes, dans les écoles luxembourgeoises, ne peuvent pas choisir de devenir conducteur de bus. Ils doivent attendre leurs 21 ans, quand en Allemagne, il est possible de commencer la formation beaucoup plus tôt, dès 18 ou 19 ans.» Le transporteur se positionne en faveur de formations professionnalisantes à destination des jeunes adultes. «En sortant, ils seraient presque sûrs à 100% d'avoir un boulot, ce qui peut aider autant de leur côté que de celui des entreprises.»

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