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«Comment les gens font-ils pour joindre les deux bouts?»
Grande Région 8 min. 17.11.2022
Les Gilets jaunes fêtent leurs quatre ans

«Comment les gens font-ils pour joindre les deux bouts?»

Manifestations de Gilets jaunes à Metz le 16 décembre 2018.
Les Gilets jaunes fêtent leurs quatre ans

«Comment les gens font-ils pour joindre les deux bouts?»

Manifestations de Gilets jaunes à Metz le 16 décembre 2018.
Photo: Gerry Huberty
Grande Région 8 min. 17.11.2022
Les Gilets jaunes fêtent leurs quatre ans

«Comment les gens font-ils pour joindre les deux bouts?»

Charles MICHEL
Charles MICHEL
Samedi 17 novembre 2018, près de 300.000 Gilets jaunes manifestent en France contre la vie chère. Quatre ans plus tard, que reste-t-il de ce mouvement? Réponse avec Nathalie Maier, militante de la première heure sur le rond-point d'Aumetz.

«Qui nous en veut à ce point pour faire ça? On ne sait pas. On sait juste que c'est la vingtième fois qu'elle est détruite. Cette fois, elle a été incendiée...» Pour Nathalie Maier, fataliste, cette cabane érigée sur la D16, au croisement de la D906 et de la D952, en direction de Esch-sur-Alzette ne devrait pas renaître de ses cendres. De toute manière, elle n'avait pas vocation à durer. Ses bâtisseurs voyaient à travers cet assemblage de bric et de broc, le symbole d'une lutte éphémère, mais forcément victorieuse.  Ce jeudi 17 novembre, le mouvement des «Gilets jaunes» souffle ses quatre bougies. Mais s'agit-il d'un anniversaire ou d'une commémoration? 

Ce même jour, en 2018, pour faire valoir leur ras-le-bol face à la hausse du coût des carburants - et plus généralement de la vie - 282.000 Français décident de bloquer le pays. Pour ce faire, ils s'emparent des ronds-points. Ce jour-là, la France tourne au ralenti. Nathalie Maier, elle, est à plein régime. Pour cette Boulangeoise, employée alors dans une station-service à Esch-sur-Alzette, c'était une évidence. «Cela faisait des années que je ressentais cette colère alors, le 17 au matin, je suis allée voir Jean-Pierre, mon voisin, en lui disant ''prends un thermo de café, on va faire un tour en voiture et on roule jusqu'à ce qu'on tombe sur des Gilets jaunes.» Sa première rencontre avec ces irréductibles se fera vingt bornes plus loin. À Briey. 

Les revendications, je les comprenais très bien, mais de là à passer des jours et des nuits sur un rond-point...

Alex Maier

«Quelques jours plus tard, se souvient Nathalie, j'apprends qu'un groupe s'est créé à Aumetz. J'y suis allée, comme ça, pour voir. Et j'y suis toujours...» Du haut de ses 51 ans, cette mère célibataire est restée fidèle à la cause. Une union à laquelle était opposée Alex, sa fille, alors âgée de 24 ans. «À l'époque, je ne travaillais pas et me disais qu'avec la proximité du Luxembourg, on n'était pas à plaindre. Les revendications, je les comprenais très bien, mais de là à passer des jours et des nuits sur un rond-point...» «C'est vrai que deux fois par semaine, je rentrais du travail pour récupérer Laika, mon Rottweiler, et je filais au rond-point. Pas vraiment pour y dormir, mais pour marquer notre présence et protéger la cabane. Et ce jusqu'à 8h où une autre équipe prenait le relais. Quand j'y pense, Laika nous a bien aidés quelques fois...» 

Le 8 janvier 2022 à Metz.

Spiritueux et spirituel

Entre Nathalie et Alex, cette incompréhension va déboucher, comme dans beaucoup de foyers, sur une rupture. «On a fini par ne plus se parler», confie la seconde, un brin gênée de voir sa mère rejoindre un univers à ses yeux plus spiritueux que spirituel. Sa mère nuance: «Moi, je ne me reconnaissais pas là-dedans et, très vite, entre ceux qui venaient pour picoler et les pique-assiette, on a dû faire un écrémage. Mais le mal était fait, les médias ont joué là-dessus pour nous décrédibiliser...» 

Quand on entend quelque chose sur une chaine d'info, on part du principe qu'il faut comprendre le contraire...

Nathalie Maier

Des médias, Nathalie s'en méfie comme du Covid-19. Sa préférence va aux «indépendants» ceux où «il y a encore de vrais journalistes, qui font leur vrai boulot». Sinon, Nathalie dit s'informer «autrement». «Grâce à Facebook, on a des vidéos de l'Assemblée nationale et de ce qui s'y passe... En général, on ne croit pas tout ce qu'on nous dit. D'ailleurs, quand on entend quelque chose sur une chaine d'info, on part du principe qu'il faut comprendre le contraire... Nous, on va beaucoup plus loin, on va chercher l'information à la source. Souvent, on va sur les médias étrangers. Eux, ils sont neutres et indépendants...»

Aumetz dans le New York Times

Août 2019. Pour comprendre le phénomène des Gilets jaunes, le New York Times dépêche Norimitsu Onishi à Aumetz. Nominé en 2017 au Prix Pulitzer pour un reportage consacré aux personnes âgées au Japon, le reporter va se fondre dans le décor. «Durant trois jours, il est resté avec nous, à discuter, à nous écouter pour nous comprendre. Lui, il a vraiment fait un super reportage!», s'enflamme Nathalie, convaincue que le passage dans les colonnes du célèbre quotidien américain illustre l'indélébilité du mouvement: «Les Gilets jaunes ont marqué l'Histoire». Sans en modifier le cours, serait-on tenté d'ajouter. «Pas faux, concède-t-elle sur un ton aigre-doux. À l'époque, le mouvement s'était mis en place parce que le diesel tournait aux alentours de 1,50 euros. On ne peut pas dire que ça s'est arrangé...»

Quand les gens s'arrêtent, qu'ils prennent le temps de discuter, ils sont souvent vite surpris de voir qu'on parle normalement...

Nathalie Maier

L'une de ses satisfactions, c'est d'avoir vu sa fille comprendre son engagement au point d'embrasser à son tour la cause. «Le Covid nous a rapprochées», déclare Alex, devenue mère à son tour, dont les premiers pas, gilet jaune sur le dos, remontent à l'obligation du port du masque dans les écoles. «Je ne me voyais pas laisser ma petite fille avec un masque en classe. Alors, j'ai rejoint une manifestation, puis une autre et encore une autre...»

Pour Alex, c'est donc une révélation: «J'ai compris pourquoi ma mère passait tant de temps avec eux. Pourquoi elle avait besoin de les voir. Ils sont devenus comme des membres de notre famille. Voire même plus que notre propre famille. C'est peut-être des gros mots, des mots forts, mais je passais quasiment tous mes week-ends avec eux...»

Le café avec les gendarmes

Une «famille» choisie et assumée contre vents et préjugés. À ce propos, se sont-elles senties étiquetées comme «infréquentables»? «On a cette image de cassos, d'alcoolique et de fainéant... Mais quand les gens s'arrêtent, qu'ils prennent le temps de discuter, ils sont souvent vite surpris de voir qu'on parle normalement...» Des dialogues, il y en a eu. Notamment avec les forces de l'ordre. «Quand ils passent près de la cabane, confie Nathalie, les gendarmes du coin allument les gyrophares, nous font coucou et s'arrêtent même parfois boire le café et discuter un peu. Que nous disent-ils? Je ne veux pas trahir leur devoir de réserve, mais disons qu'ils nous comprennent...» 

Avec la police et les CRS, le dialogue semble comme rompu. «J'ai toujours été une farouche défenseuse de la police, mais après avoir vu ce que j'ai vu lors des manifestations, ce n'est plus possible...» Sur les «violences policières», terme que reconnaîtra Emmanuel Macron lui-même, Nathalie ne s'éternise pas et s'amuse presque d'avoir retrouvé, un jour, un jeune gendarme qu'elle avait soigné quelques semaines plus tôt lors d'une manifestation à coups de sérum physiologique. «Il s'était fait gazer par les policiers. Il ne voyait plus rien...»

En tant que frontalière, je ne suis pas censée me battre pour les retraites puisque c'est le Luxembourg qui me versera la mienne

Nathalie Maier

À ce propos, comment Nathalie voit-elle l'avenir? «En tant que frontalière, je ne suis pas censée me battre pour les retraites puisque c'est le Luxembourg qui me versera la mienne. Mais ce qui me révolte, c'est l'injustice. Sur Metz, je vois des gens dormir dans leur voiture, d'autres faire les poubelles pour manger et ce alors qu'ils travaillent!», s'insurge-t-elle tout en regrettant la propension, parait-il propre aux Français, de parler beaucoup, mais d'agir peu. 

Klaxons, «peste jaune» et crachats

«Sur les réseaux, j'en vois beaucoup qui se plaignent de leur petit salaire, de leur petite retraite... Et ce, alors que ce sont les mêmes qui parlaient de ''peste jaune'' et nous crachaient dessus à la moindre occasion», dit-elle sans cacher son amertume. «J'ai de la rancœur contre ces gens. Et puis, à tous ceux qui passent et klaxonnent en guise de ''soutien'', s'ils étaient descendus dans la rue avec nous au lieu de klaxonner, on n'en serait pas là aujourd'hui...»

Mais «là» pour un Gilet jaune, c'est où exactement? Pour Nathalie Maier, la récente grève des raffineries fut une nouvelle occasion manquée pour les «petites gens» de se faire entendre. «Que s'est-il passé? Le gouvernement a fait en sorte de monter les gens contre les grévistes en les faisant passer pour des fainéants ou pour des gens trop bien payés... Mais si le mouvement avait duré, le gouvernement aurait été très mal.  Mais il s'en est sorti une nouvelle fois en jouant la carte de la division.» 

Quand on lui demande comment elle voit l'avenir des Gilets jaunes en général, et ceux d'Aumetz en particulier, Nathalie Maier semble être dans l'expectative. «Je ne sais pas... Moi, la question que je me pose est la suivante: comment les gens font-ils pour joindre les deux bouts? Moi, je touche le SMIC luxembourgeois auquel s'ajoutent les week-ends. Bref, j'ai de la chance.»

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