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Ces voies ne sont pas impénétrables...
Grande Région 1 7 min. 30.06.2022
Ligne Metz-Luxembourg

Ces voies ne sont pas impénétrables...

La traversée des voies, pas forcément le meilleur dessein...
Ligne Metz-Luxembourg

Ces voies ne sont pas impénétrables...

La traversée des voies, pas forcément le meilleur dessein...
Photo: Charles Michel
Grande Région 1 7 min. 30.06.2022
Ligne Metz-Luxembourg

Ces voies ne sont pas impénétrables...

Charles MICHEL
Charles MICHEL
Intrusions, suicides et accidents. La ligne TER qui relie la préfecture de la Moselle à la capitale grand-ducale est régulièrement le théâtre d'actes délictueux qui entraînent, dans le meilleur des cas, de simples mais contraignants retards. Dans d'autres, des vies brisées.

Lundi, peu avant 16h, la modeste gare de Maizières-lès-Metz devient l'épicentre de l'attention d'une bonne dizaine de milliers de frontaliers: un homme d'une cinquantaine d'années vient d'y perdre la vie, percuté par un train des CFL. Si, très vite, la thèse du suicide fut démontrée, la question de la présence humaine sur les voies, des risques encourus et des incidents occasionnés pour les usagers, reste plus que jamais d'actualité. 


Plus aucun train ne partira ou n'arrivera à Metz dès ce mercredi soir à 21 heures.
Vers un été de galère pour les usagers du TER
Les frontaliers empruntant le train entre le sillon lorrain et Luxembourg le redoutaient, cela se confirme : l'été va être très compliqué. En raison de travaux menés par les CFL, les trains TER de la SNCF n'iront pas plus loin que Bettembourg et les horaires sont modifiés.

En effet, selon un rapport de la SNCF publié en 2020, «80 % des victimes (hors suicide) sont des personnes non autorisées s’étant introduites illégalement dans les emprises ferroviaires. Les 20% restants sont pour l’essentiel des victimes heurtées par des trains sur des passages à niveau.»  

Fin d'après-midi de juin, ligne Luxembourg-Metz. À la chaleur étouffante se mêle l'atmosphère oppressante des wagons bondés. Serrés comme des sardines - huile comprise - les voyageurs voient le convoi ralentir avant de s'immobiliser. Au milieu de nulle part. Au milieu de deux gares. «En raison de la présence de personnes sur la voie, notre train est à l'arrêt. Pour votre sécurité, veuillez ne pas ouvrir les portes...» 

La dernière fois, des gamins étaient couchés sur les voies...

Gérard, agent contrôleur à la SNCF

Avec les soupirs et jurons du nouvel usager contraste le flegme apparent des autres voyageurs. Une question d'habitude. Ou de résignation. Une heure plus tard, si la gare de Hagondange est fermée, Gérard* lui est encore sur le quai et s'échine à renseigner les plus désorientés. 

Badge de contrôleur fixé à la chemise, il devient la cible idéale de tous les retardés. Deux individus le tancent d'abord d'un «c'est toujours la même chose avec la SNCF!» puis d'un «c'est de pire en pire avec la SNCF!». Au final, quel slogan retenir? Aucun, à l'écouter: «Que voulez-vous qu'on fasse? La dernière fois, des gamins étaient couchés sur les voies...» Conducteur expérimenté, René* confirme: «90% des retards résultent d'incidents qui ne sont pas de notre fait... » 

À chaque «incident», un protocole de sécurité d'urgence se déclenche et engendre l'arrêt ou le ralentissement du train. René en recense les plus fréquents: «Ça va du gars qui accompagne son pote dans le wagon et qui tire la sonnette d'alarme pour redescendre, à celui qui bloque la porte pour pouvoir finir sa cigarette en passant par ceux qui traversent les voies et qui nous obligent au freinage d'urgence et, donc, à l'arrêt...» 

Lui et ses collègues redoutent tous de «taper quelqu'un». «Un train à 140 km/h met un peu plus d'un kilomètre pour s'arrêter donc si nous ne sommes pas avertis à temps ou que l'individu reste sur la voie, le choc est inévitable. Et à part gueuler dans sa cabine, le conducteur ne peut rien faire...»

10.000 intrusions chaque année!

Quand ces individus ne viennent pas gonfler les statistiques liées aux «accidents de personnes», ces fantômes des voies s'éclipsent avant l'arrivée de la police municipale - habilitée à intervenir dans ce cadre à en croire l'article L2241-1 du code des transports - ou de la sûreté ferroviaire et échappent donc à toutes poursuites.  

Pourtant, les lieux de passage sont connus. Pour Gérard, il s'agit surtout de «Woippy, Uckange et Hagondange, au niveau du parc Walygator». La raison? «Éviter de faire un détour ou alors simplement d'utiliser la passerelle...». Les grillages de protection ne dissuadent pas les plus téméraires. René: «Ils les arrachent ou les découpent à la pince..» 

Dans son esprit, le plus important était de ne pas rater son train, pas de ne pas se faire couper en deux...

René, conducteur

Contactée sur cette problématique, la mairie de Hagondange nous transfère vers sa police municipale dont l'un des agents nous encourage alors à contacter la... sûreté ferroviaire. Malgré nos multiples relances, aucun entretien ne nous a été accordé avec un représentant de cette entité composée essentiellement de la surveillance générale (Suge). 

Morgane Martinez, responsable du pôle communication pour la direction territoriale Grand Est de la SNCF, fait savoir que «10.000 intrusions sont constatées chaque année» et que «toute intrusion sur le domaine ferroviaire est illégale et passible d'une peine de 3.750 euros et 6 mois d'emprisonnement.»

Les vidéo 360 ne sont pas supportées. Voir la vidéo 360 dans l'app Youtube.

Lundi soir, gare de Maizières-lès-Metz. Assis sur un banc, dos tournés aux rails, quatre acolytes devisent sur l'incident qui s'est produit quelques heures plus tôt. L'un d'eux âgé d'une soixantaine d'années: «Bon, là c'est un suicide, c'est encore différent. Mais quand j'étais jeune, moi aussi je m'amusais à traverser les voies. C'était bête. Vraiment bête.»  

Parfois, l'âge ne fait rien à l'affaire, comme l'illustre cette anecdote de René, le conducteur de TER: «J'étais en gare, arrêté. Prise de panique voyant son train sur la voie d'en face prêt à repartir, une femme d'un certain âge traverse les rails devant moi sans même regarder... Dans son esprit, le plus important était de ne pas rater son train, pas de ne pas se faire couper en deux...»  

Heisdorf, train-surfing et 25.000 volts

Le Grand-Duché n'est pas épargné par ce type d'incidents. Le 22 octobre 2021, fauchée par un train, une jeune fille de 14 ans perdait la vie à Heisdorf. Une gare marquée par de nombreux accidents ces dernières années. Ainsi, le 23 mai 2013, un piéton de 56 ans était fauché sur le passage à niveau devant lequel les barrières de sécurité étaient pourtant baissées. Le 12 août, un homme de 41 ans y perdait la vie dans des circonstances similaires. Deux ans plus tôt, en février 2011, le secteur fut le théâtre de trois suicides (une mère et son enfant, un homme et une femme). 

Si en France, la SNCF répertorie la liste des «accidents de personnes» tout en les distinguant des suicides, il n'en est pas de même du côté des CFL. Ainsi, dans son rapport annuel de 2021, rien n'est mentionné à ce sujet. Tout juste apprend-on dans la section «cause des retards» que 3.663 minutes (soit une hausse de 283% par rapport à 2019) ont été perdues en raison d'«incidents/accidents», catégorie dans laquelle se mélangent «heurt de personne ou déraillement». Mais en décès ou blessés, ça fait combien?

Tom Ewert, responsable communication externe et digitale des CFL: «Au cours des dernières années, 2-3 suicides par an ont malheureusement dû être constatés, mais ce chiffre est décroissant comparé aux années précédentes. Quant aux accidents de personne, nous en déplorons 4 en 2021.» En termes de dégâts matériels, les données se veulent plus précises: «On compte 74 incidents auprès des passages à niveau, soit un à deux par semaine, dont 65 barrières endommagées». Pour éviter cela, les CFL ont mis en place une campagne d'information et de sensibilisation dans les écoles mais aussi sur Youtube. 

Les deux miraculés de Montigny-lès-Metz

Sur cette plateforme, on trouve trace d'un phénomène illustrant à merveille l'inconscience de certains: le train-surfing. Le concept est simple: «surfer » sur le toit d'un train en mouvement. «Heureusement, nous n'avons jamais eu ce genre de cas au Luxembourg», se réjouit Tom Ewert qui s'interroge sur ce que révèle cette pratique. «Certains n'ont absolument pas conscience du danger. Une caténaire (ndlr: ensemble des câbles porteurs situés au-dessus du train) c'est 25.000 volts, soit 110 fois une prise de courant... Et avec la brume ou la pluie, le danger est encore plus important!»


Si les TER seront de nouveau opérationnels ce mardi, les TGV devront attendre mercredi avant de circuler à nouveau entre les deux gares.
Les horaires complets des CFL pour cet été
Du 16 juillet au 7 août, en raison de travaux, aucun train ne circulera sur le tronçon Bettembourg-Luxembourg. Des bus de substitution seront mis en place entre Bettembourg et la gare centrale. Ils ne s'arrêteront pas à Howald ou à la Cloche d'Or.

Le 16 janvier dernier, à Montigny-lès-Metz, quatre adolescents s'amusaient un peu trop près d'une caténaire lorsque l'un d'eux, âgé de 14 ans, a été touché par un arc électrique. Grièvement blessé, le jeune garçon a été conduit au centre des brûlés de Lyon. Tout comme Lenny, cet autre adolescent qui, le 29 août 2018, au centre de triage Metz-Sablon, était lui aussi électrocuté. Brûlé à 86%, il a passé des semaines dans le coma et a subi, comme le relatent nos confrères de L'Est Républicain, «19 opérations». Depuis, ils ont chacun retrouvé le chemin de l'école. Deux miraculés.

 *Soumis au devoir de réserve, notre interlocuteur souhaite garder l'anonymat.

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