«Un Etat fort, c'est un Etat qui investit»
«Un Etat fort, c'est un Etat qui investit»
Conséquence de la crise sanitaire, la BCE détient désormais près de 25% de la dette publique de la zone euro. Vous plaidez pour qu’une partie de cette dette soit annulée dans une tribune publiée ce vendredi. Dans quel but?
Jézabel Couppey-Soubeyran - «L'idée est assez simple puisque si la banque centrale abandonnait une partie de ses créances, cela permettrait mécaniquement de diminuer le ratio de la dette sur le PIB des pays de la zone euro et donc de redonner de la marge de manœuvre budgétaire pour que ces pays réalisent les grands programmes d'investissement publics dont ils ont besoin. Cette tribune est une proposition d'annulation de la dette qui serait conditionnelle à des investissements dans la transition écologique, dans la santé ou dans l'éducation. Et donc de donner les moyens d'investir dans l'avenir.
Vous demandez donc qu'un choix politique clair soit pris au niveau européen pour permettre une application réaliste des décisions annoncées...
J C-S - «Oui, c'est clairement une question politique. Et une question qui est, techniquement, tout à fait réalisable. Sur le plan institutionnel, c'est sans doute un peu plus compliqué parce que cela va à l'encontre de l'esprit du Traité européen. Si l'article 123 du Traité n'interdit pas stricto sensu l'annulation de la dette de la BCE, il interdit le financement direct des Etats par la BCE. Or, si la banque centrale rachète des titres de dette publique et qu'ensuite elle les abandonne, cela revient à un financement gratuit.
Mais il faut préciser ici que les rachats d'actifs auxquels procède d'ores et déjà la banque centrale depuis plusieurs mois contournent aussi un peu l'esprit du texte. Ce qui signifie que nous avons besoin de remettre en question ce Traité pour doter l'Union européenne de bases institutionnelles et d'outils de politique dont elle a réellement besoin.
Parmi la centaine de signataires figurent cinq économistes luxembourgeois dont Serge Allegrezza (Statec), Muriel Bouchet (Fondation Idea) ou vous Stéphanie Ravat (CGFP). Pourquoi ce positionnement de la part d’acteurs d’un pays triple A, bon élève en matière de dette publique ?
Stéphanie Ravat - «Cette question de la dette publique concerne tous les pays européens et doit être pensée de manière globale. Car cette proposition, qui aurait comme contrepartie la mise en place de grands investissements dans la transition écologique, ne touche pas que le pays qui investirait. Si le Luxembourg investit dans son réseau de transport en commun, cela bénéficie aux pays voisins mais aussi à l'ensemble de la planète en raison des tonnes de CO2 épargnées par ces travaux. Le Luxembourg a donc un intérêt à ce que les autres Etats de l'UE, et en particulier de la zone euro, parviennent à sortir du surendettement tout en se donnant les moyens d’investir massivement dans la transition écologique .
Pour le moment, les règles budgétaires ont été assouplies pour pouvoir surmonter la crise sanitaire. Craignez-vous le retour de l'austérité un peu partout en Europe?
S R - «Oui, c'est un danger. C'est notamment la raison pour laquelle la Commission est en train, depuis quelques années, de lâcher la bride car elle a constaté que les pays qui ont maintenu un haut niveau d'investissement, comme le Luxembourg, ont eu un retour de la croissance plus rapidement que dans les autres pays. La Commission s'est donc rendu compte que l'austérité n'était absolument pas la solution.
J C-S - «Il faut rappeler qu'un Etat fort, c'est un Etat qui investit et qui se donne les moyens d'investir. Mais oui, le risque que ces règles soient rétablies, peut-être le seront-elles à un niveau différent de celui qui prévalait avant la crise, mais elles le seront très probablement. C'est pourquoi il faut se donner les moyens de ne pas être bridé par une dette qui empêcherait les pays de réaliser les investissements nécessaires. Et vu les défis qui nous attendent, il va falloir que les puissances publiques investissent beaucoup. L'annulation conditionnelle de la dette est une proposition, comme d'autres, mais elle a le mérite d'ouvrir le débat sur des questions de fond qui devront trouver des réponses. Et cela ouvre d'autres perspectives.
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