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S'assurer contre le changement climatique
Économie 6 min. 23.08.2019

S'assurer contre le changement climatique

S'assurer contre le changement climatique

Photo: OKO
Économie 6 min. 23.08.2019

S'assurer contre le changement climatique

Mara BILO
Mara BILO
La start-up israélo-luxembourgeoise OKO s'engage dans le domaine des assurances agricoles en Afrique.

Tempêtes, sécheresses ou inondations – le changement climatique a pour suite une quantité plus importante de phénomènes météorologiques extrêmes à travers le monde. Et si les dommages causés peuvent affecter des millions de vies, ils touchent aussi l'économie de pays entiers. Ainsi, différentes sociétés de réassurance – les assureurs des assureurs, dont le business est particulièrement touché par les phénomènes météorologiques puisqu'ils interviennent surtout lorsque d'importants sinistres ont lieu – constatent que le changement climatique coûte des milliards. 

Le réassureur Swiss Re estime que le total des pertes économiques mondiales dues aux catastrophes naturelles et d'origine humaine s'est élevé en 2017, l'année la plus coûteuse de l'histoire, à 337 milliards de dollars américains, dont 144 étaient couverts par une assurance. Face à ces chiffres mirobolants, de nouveaux produits d'assurance émergent tous les jours sur le marché. Notamment dans le domaine des assurances agricoles: particulièrement affectés par les conditions climatiques extrêmes, les agriculteurs éprouvent le besoin de plus en plus important de faire assurer leur production. 

Stratégie mobile first

Pourtant, couvrir les risques des petites exploitations, souvent localisées dans des zones reculées, n'est pas une mince affaire. D'une part, la charge de travail, notamment pour qu'un représentant de la compagnie d'assurance se rende sur place et évalue les dommages, est trop importante et rend le business peu profitable pour les assureurs. D'autre part, le principe de mutualisation des risques est difficile à mettre en oeuvre; lors d'un phénomène météorologique extrême, tous les agriculteurs d'une même région sont souvent touchés et comptent donc en même temps sur le paiement de leur indemnité.

Et pourtant des solutions innovantes existent. La start-up israélo-luxembourgeoise OKO a ainsi développé un nouveau produit d'assurance combinant le paiement mobile à la micro-assurance. Le principe: exploiter des données météorologiques pour simplifier et automatiser le paiement des indemnités et proposer ainsi aux agriculteurs un produit d'assurance plus abordable et payable via leur mobile.

Simon Schwall, fondateur d'OKO.
Simon Schwall, fondateur d'OKO.
Photo: Twitter

L'histoire d'OKO commence il y a trois ans. Son fondateur Simon Schwall est d'origine luxembourgeoise; il est resté au Grand-Duché jusqu'à son adolescence. Après des études à la prestigieuse École des hautes études commerciales (HEC) à Paris, son parcours professionnel le conduit à parcourir le monde entier: de l'Angleterre à Singapour en passant par la Papouasie-Nouvelle-Guinée. En Angleterre, il commence par travailler pour des sociétés de médias et télécommunications. 

«C'est là que j'ai été exposé au monde du paiement mobile, qui permet aux personnes qui n'ont pas de compte bancaire d'effectuer des paiements à distance via leur téléphone», explique M. Schwall. «C'est une véritable révolution en Afrique; le paiement mobile est utilisé pour l'achat de services, de biens, s'envoyer de l'argent, régler des factures, etc.» En travaillant par la suite pour la start-up suédoise Bima, qui propose des produits d'assurance vie et santé via les paiements mobiles en Afrique, il a alors l'idée de répliquer leur offre pour les assurances agricoles. 

Étude des conditions climatiques

«Une partie, voire même la totalité des revenus des clients de Bima proviennent de leur production agricole», explique le jeune entrepreneur. «Ces agriculteurs n'ont aucun produit d'assurance adéquat et abordable; il y avait là un marché à exploiter.» Pour remédier aux difficultés connues des assurances agricoles, Simon Schwall décide de développer un produit d'assurance basé sur le principe des dénommées assurances indicielles, aussi appelées assurances paramétriques. «Ce type de produits se base sur un indice particulier», indique M. Schwall, «en l'occurrence les variations climatiques.» 

Ainsi, le déclenchement du paiement d'une indemnité après un sinistre est lié à l'étude des conditions météorologiques. «Prenons l'exemple du Mali, où les productions sont particulièrement affectées par la sécheresse. Si nous constatons au vu du niveau des précipitations que les agriculteurs sont susceptibles de voir leur production et donc leur revenu diminuer à cause du manque de pluie, le paiement de l'indemnité se déclenche automatiquement pour tous les agriculteurs assurés», explique M. Schwall.

Hébergée au sein de la Lhoft, la start-up bénéficie du soutien du programme Fit4Start et fait partie du réseau «Microinsurance Network», basé au Luxembourg.
Hébergée au sein de la Lhoft, la start-up bénéficie du soutien du programme Fit4Start et fait partie du réseau «Microinsurance Network», basé au Luxembourg.
Photo: Lex Kleren

Cette manière de travailler présente ainsi l'avantage de ne plus avoir besoin de faire appel à un représentant de l'assurance pour évaluer les dégâts. D'après le fondateur d'OKO, «cela permet une réduction substantielle des frais et donc de proposer des produits bien plus bon marché, et qui restent accessibles aux agriculteurs.» Le produit OKO coûte entre 4 et 6 % de la valeur de production à assurer. «En moyenne, cela correspond à dix - quinze dollars américains par saison.»

La start-up OKO est créée fin 2017. Initialement uniquement enregistrée en Israël – «la start-up nation par excellence», comme le souligne M. Schwall –, l'entrepreneur décide avec son partenaire Shehzad Lokhandwalla d'ouvrir une filiale au Luxembourg en février 2019. «Il existe au Grand-Duché de nombreux programmes de soutien; l'environnement est très favorable à la création de start-up», explique-t-il. Hébergée à la Luxembourg House of FinTech (LHoFT), la petite entreprise de M. Schwall a également été soutenue par le programme d'aide étatique destiné aux jeunes pousses innovantes Fit4Start et fait partie du réseau «Microinsurance Network» basé au Luxembourg.

De nombreux agriculteurs en Afrique n'ont pas accès à un produit d'assurance adéquat pour protéger leurs exploitations.
De nombreux agriculteurs en Afrique n'ont pas accès à un produit d'assurance adéquat pour protéger leurs exploitations.
Photo: OKO

Financée par des subventions privées et des donations, notamment via le programme d'aide aux jeunes entreprises de la Commission européenne, la start-up israélo-luxembourgeoise a déjà réussi à lever 800.000 euros. D'après les estimations de son fondateur, il faut un million d'euros de plus pour continuer à se développer sur les 18 à 24 prochains mois et pour atteindre le seuil de rentabilité dans un premier pays.

Actuellement, la jeune entreprise OKO emploie six collaborateurs, Simon Schwall compris. Un premier projet pilote a déjà été développé au Mali en collaboration avec l'opérateur téléphonique Orange, qui gère l'aspect paiement mobile, et avec la société d'assurance Allianz. «L'assureur – et par extension le réassureur – porte le risque; la compagnie d'assurance touche donc la majorité des primes collectées», explique M. Schwall. 

20.000 agriculteurs au minimum

«En tant que courtier d'assurance, OKO touche une commission sur cette prime. Et l'opérateur téléphonique prend lui une commission de quelques pourcents sur les transactions de paiement – de la même façon que des sociétés comme Visa et Mastercard touchent leurs commissions.» Le concept développé au Mali a convaincu 450 clients. 

Pour atteindre le seuil de rentabilité dans ce pays, l'entrepreneur estime qu'il faut atteindre 20.000 agriculteurs. Il espère à terme compter sur plusieurs millions de clients dans différents pays. Un objectif réalisable d'après lui: après tout, la start-up suédoise Bima, qui propose des produits d'assurance vie et santé via un système similaire, se targue d'avoir convaincu plus de 30 millions de clients en Afrique.