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"Rifkin, c'est de la naïveté", selon le journaliste Guillaume Pitron
Économie 8 min. 20.02.2018 Cet article est archivé

"Rifkin, c'est de la naïveté", selon le journaliste Guillaume Pitron

Pour Guillaume Pitron, avant de parler de transition énergétique, il faudrait savoir où on va trouver les matériaux pour cela.

"Rifkin, c'est de la naïveté", selon le journaliste Guillaume Pitron

Pour Guillaume Pitron, avant de parler de transition énergétique, il faudrait savoir où on va trouver les matériaux pour cela.
Économie 8 min. 20.02.2018 Cet article est archivé

"Rifkin, c'est de la naïveté", selon le journaliste Guillaume Pitron

Thierry LABRO
Thierry LABRO
Prix de l'enquête économique, le journaliste français Guillaume Pitron vient de publier un livre, résultat de six ans d'enquête. Fasciné par le gourou de la transition énergétique Jeremy Rifkin, il dit que celui-ci a oublié l'étape décisive: l'accès aux terres rares.

«C'est comme si Christophe Colomb, au moment de partir traverser l'océan, s'apercevait qu'il n'a pas assez de bois pour construire son bateau!» 

Après six ans d'enquête, le journaliste Guillaume Pitron, conseiller de la Commission européenne, a publié fin janvier «La guerre des métaux rares, la face cachée de la transition énergétique et numérique», préfacé par Hubert Védrine.

Admiratif du gourou américain Jeremy Rifkin et du Luxembourg dans sa stratégie sur les ressources de l'espace, ce baroudeur, prix Eriki Izarekewicz de l'enquête économique, prévient: la Chine a raflé la mise. 

Guillaume, dans ce livre où le mot «Luxembourg» n'apparaît qu'une seule fois, vous soulignez que la fameuse transition énergétique est construite... «sur du sable»... 

La transition énergétique est technologique, politique et économique. Chaque transition a besoin de ressources, que ce soit la première, du charbon et de la vapeur, puis du moteur thermique et du pétrole ou des technologies vertes, qui n'est possible que s'il y a les métaux rares. 

Si on la prend sous l'angle de l'accès à la ressource, tous les postulats de la transition énergétique s'effondrent. La transition verte, qui va profiter à nos économies, dans un monde plus sobre où les hommes se partageront mieux les ressources parce que nous avons su vivre dans un monde de parcimonie s'effondre. Il faut aller chercher ces matériaux quelque part, dans des conditions dantesques, ce dont nous ne nous rendons pas compte puisque la production, source de nombreuses pollutions, a été délocalisée loin des regards. 

Si la Chine, qui s'est rendue maîtresse de la production de tous ces métaux, opère de la même façon que les Saoudiens depuis 1973 avec le pétrole, il n'y aura pas d'emplois verts. La Chine gère la production à l'export, force les Occidentaux à venir sur son territoire avec les technologies et avec les brevets. Elle est déjà aujourd'hui la première productrice de ces métaux: 80% des batteries des voitures électriques seront produites en Chine en 2020. 

La batterie est 50% de la valeur ajoutée de ces véhicules. 

Quant au postulat géopolitique, ces métaux rares sont utiles à l'industrie de l'armement. Les Américains se rendent compte de leur vulnérabilité parce qu'ils doivent aller chercher des composants, notamment de leur F35 en Chine... Ils se disent qu'il va falloir qu'ils relancent leurs mines et l'extraction minière dans des pays alternatifs. 

Des tensions sont à venir, avec une appropriation des océans par les Etats en vue d'aller extraire les matériaux et le début de l'appropriation de l'espace. Nous multiplions les risques. 

Est-ce qu'on devrait ne pas tendre vers cette transition énergétique? 

Non, il ne faut pas retourner au charbon et au pétrole. Nous sommes à l'aube d'une deuxième phase après son lancement dans les années 1980. Elle a généré des tas d'effets pervers que nous ne voulons pas voir. On peut corriger ces effets. La transition sera un peu moins sale. Aujourd'hui, elle est paresseuse. 

Dans votre livre, vous racontez avoir contacté Jeremy Rifkin pour parler avec lui de cette dimension, totalement absente de ces stratégies qu'il vend sur toute la planète et qui guident la future politique économique du Luxembourg. Silence radio. 

C'est un type passionnant qui offre un cadre de pensée intéressant. Il m'enthousiasme, notamment sur les questions liant énergies vertes et numérique. C'est une pensée qui est hors sol, elle oublie complètement l'impact en termes d'extraction de minerai ou de terres rares. Dans les hautes sphères, il offre des cadres de pensées utiles aux politiques mais encore une fois, il est hors sol. 

Tout procède des mines. Il faut descendre dans les mines. Sinon cette transition emprunte des chemins qui ne sont pas forcément les bons. 

Rifkin offre un nouveau cadre de pensée au politique mais il faudrait emmener tout le monde dans une mine pour une bonne compréhension des véritables enjeux.
Rifkin offre un nouveau cadre de pensée au politique mais il faudrait emmener tout le monde dans une mine pour une bonne compréhension des véritables enjeux.
Photo:Gerry Huberty

Rifkin, c'est donc une utopie, séduisante, mais une utopie? 

La première chose qu'on devrait faire, c'est d'obliger à un voyage près d'une mine de terres rares. Pour que tout le monde comprenne. On a besoin des utopies. Mais son cadre de pensée est compliqué à réaliser pour des raisons qu'il n'a pas soupçonnées. Il faut ces gourous, ces prophètes, comme lui ou Musk, pour favoriser le changement. Est-ce qu'on aura assez de matières pour cela? Qu'est-ce qu'on va devoir faire pour y avoir accès? Et quels seront les bouleversements géopolitiques? On ne s'est jamais posé ces questions! C'est de la naïveté! Rifkin manque de concret! 

Dans votre livre, vous racontez très bien comment les Chinois extraient des matériaux précieux, comment ils sont allés prendre le contrôle d'autres ressources et comment ils obligent les Occidentaux à venir chez eux. Du coup, qu'est-ce qu'on va faire? Est-ce que la solution passe par ces nouveaux matériaux, fruits des travaux de recherche? 

Oui, ces matériaux sont le fruit d'une cuisine à la recette secrète des industriels. En apparence, cela a l'air parfait. Mais ils sont plus complexes à fabriquer, leur production émet encore beaucoup plus de gaz à effet de serre et ils sont difficilement recyclables. C'est trop cher. Il faudra trouver des dosages intelligents en pensant à leur avenir. 

D'où l'écodesign... 

Oui, l'économie circulaire suggère de décider par avance dans la conception d'un produit ce qu'il deviendra à la fin. Comme le fairphone. Ou les nouvelles voitures. Grâce à ces alliages, la voiture est plus sûre et plus légère, ce qui permet qu'elle consomme moins de carburant et ça enclenche un cercle vertueux. Mais la voiture électrique est moins recyclable que les voitures traditionnelles. Tant que le matériau issu de la mine coûtera moins cher que le matériau recyclé, les industriels iront chercher du minerai à la mine. On devrait peut-être faire comme avec les biocarburants, où l'Union européenne impose un pourcentage de carburant bio. Peut-être faudrait-il imposer à l'industrie automobile un pourcentage supplémentaire de matériaux recyclés ou recyclables. Tout cela, ce sont des technologies encore très chères et c'est affreusement compliqué. Le secteur économique est hyper porteur mais ça dépend de plein de paramètres pour parvenir à passer de la théorie à la pratique. 

L'autre piste est celle d'aller chercher des minerais dans l'espace. Le Luxembourg est cité une seule fois dans votre livre, d'ailleurs pas vraiment de manière flatteuse, bien que vous vous réjouissiez de ce genre d'initiative, on parle de celle sur les ressources de l'espace. 

Moi, je trouve ça génial, fabuleux, très avant-gardiste, la position du Luxembourg. C'est fascinant. Je crois à l'espace, je crois à la conquête de la Lune, de Mars. Il va falloir sortir de Terre à un moment ou un autre. 

Mais? 

Il est en train de se passer avec l'espace ce qui s'est passé en 1945 avec la mer. La mer était quasiment à 100% un espace de droit public, pas soumis au joug des Etats. Truman a dit 'les côtes américaines, ça va être ma zone économique exclusive'. Il a ouvert une brèche dans le consensus international et tout le monde s'est engouffré dans la brèche. Nous avons tellement progressé que tous les Etats revendiquent toujours davantage de mer autour de chez eux. De sorte que 57% des océans sont du ressort de l'exploitation exclusive d'un Etat. 70 ans plus tard, en 2015, Obama fait la même chose mais avec l'espace. Le traité de 1967, cela ne m'intéresse plus. En revanche, je vais dire que si un orpailleur spatial veut extraire quelques grammes d'un astéroïde, il en aura la propriété du minerai. L'espace va devenir un nouveau Far Ouest, plus ou moins organisé. Peut-être que le droit international viendra progressivement recadrer tout cela. Pour l'instant, on pose les bases juridiques de l'appropriation de l'espace. Tout ça au nom du besoin en matériaux pour la transition énergétique! Vous voyez le paradoxe! La transition énergétique, c'est quoi? C'est un moindre impact de l'Homme sur l'environnement. 

Est-ce qu'à votre sens, on ramènera ces minerais sur Terre? 

Vous connaissez les données. Il va falloir que le coût d'accès à l'espace baisse encore beaucoup, que le New Space crée des façons de permettre à des fusées de se reposer sur Terre, comme ce que fait Musk avec les Falcon 9 ou Heavy. Il faudra que le coût du minerai sur Terre ait encore beaucoup augmenté pour que celui de l'espace semble meilleur marché. Si un jour, il le devient, le marché va exploser. Il y a beaucoup de données qui entrent en ligne de compte et dont personne ne connaît vraiment la portée. Si on part du principe que les Chinois visent la Lune et Musk mars, ils vont avoir besoin de ressources je ne sais où. Le plus simple pour s'arracher de la Terre est de partir à vide et d'aller récupérer des matériaux sur les astéroïdes et comme ça, ils pourront continuer leur route. Nous utiliserons ces matériaux rares pour des besoins sur d'autres planètes dans un futur d'exploration dans le système solaire. 

On ne fera donc qu'emmener dans l'espace les problèmes de la Terre? 

L'Homme est un découvreur. Est-ce qu'on s'imagine qu'il va être sobre et réprimer ses instincts d'explorateur. C'est dans son ADN, l'exploration. En 1492, Colomb a été fou. Les mecs ne sont pas plus fous aujourd'hui. Il y aura les mêmes problèmes, les mêmes guerres.