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Quand Médiapart parle de Luxembourg...
Économie 7 min. 03.01.2014 Cet article est archivé

Quand Médiapart parle de Luxembourg...

Quand Médiapart parle de Luxembourg...

Économie 7 min. 03.01.2014 Cet article est archivé

Quand Médiapart parle de Luxembourg...

Est-ce que c'est parce que Médiapart a des problèmes avec l'administration fiscale et le paiement de sa TVA qu'il préfère s'intéresser à ce qui se passe chez son voisin? Un article consacré au Luxembourg plein de... légèreté. Décodage.

Il commence mal, le papier de Dan Israël, du service économie de Médiapart, sur le Luxembourg: "Au cœur de la zone euro, le Luxembourg est aujourd'hui un paradis fiscal qui gère les fortunes cachées et les évasions de capitaux d'une partie du monde." On peut considérer que c'est jouer sur les mots, mais la seule organisation habilitée à décerner cette appellation de "paradis fiscal" est l'OCDE et pour l'OCDE, le Luxembourg n'est pas un paradis fiscal. M. Israël, comme tous les journalistes qui prennent cette liberté factuelle, recevra à n'en pas douter un petit courrier du ministère d'Etat ou des Finances sous peu.

Au delà de ça, c'est le fond de son article même qui est un problème. A l'origine, il y a le rapport publié le 16 décembre par l'organisation Eurodad, une constellation de 48 ONG dans dix-neuf pays, dont le Cercle de coopération des ONG de Développement pour le Luxembourg. Ce rapport, "Donner d'une main et reprendre de l'autre - le rôle des Européens dans l'évasion fiscale depuis les pays en développement", comporte 77 pages dont quatre sur le Luxembourg et le reste sur les douze autres pays concernés, dont la France. A chaque fois, une ONG a écrit les quelques pages qui concernent son pays. Les quatre pages sur le Luxembourg sont les seules qui n'ont pas été écrites par l'ONG locale associée à Eurodad mais depuis Bruxelles, par Eurodad directement. Pourquoi? Mystère. Pour le journaliste de Médiapart, personne n'a envie de parler. A quoi bon alors faire partie de ce réseau d'ONG, sinon pour savoir ce qui s'y trame?

Un prétexte pour parler des finances

D'autant que le rapport en question porte sur l'aide au développement. Un secteur dans lequel le Luxembourg est en pointe mondiale, remplissant les Objectifs du Millénaire comme peu de pays au monde. Ce grand pays qu'est la France peut-il en dire autant? Autre question: pourquoi ne pas faire le point sur le rôle que jouent certaines sociétés françaises dans certaines régions en développement et mesurer aussi ce que la France donne d'un côté et reprend de l'autre? Pourquoi s'intéresser au Luxembourg et pas à son propre pays? Sur tous ces rapports publiés en permanence, le premier réflexe d'un journaliste est généralement de regarder ce qu'il dit sur son pays, d'y trouver du grain à moudre...

Les trois paragraphes de conclusions sont loin d'être négatifs, l'auteur du rapport luxembourgeois souligne seulement la nécessité d'établir un organe capable de mesurer l'efficacité de l'aide au développement. 

Loin du long passage introductif du journaliste parisien dont le prétexte est tout trouvé pour venir au Luxembourg, les 19 et 20 décembre, dans le cadre d'une série d'articles pour y composer ce premier épisode, construit en quatre volets:

  • le trou noir de la finance mondiale;
  • le pays a abandonné le secret bancaire;
  • le mélange des genres;
  • la complicité de l'Allemagne et de la France.

On y retrouve toute une série d'informations qui ont été traitées ici, sur wort.lu, tant dans l'affaire Karachi que Madoff, Guérini ou Ceccaldi et consorts. Dire que les médias et journalistes locaux ne s'y intéressent pas relève d'une certaine méconnaissance de ce paysage médiatique très concurrentiel.

Des réponses "oubliées"

Sur les critiques de l'OCDE, il y a peu, effectivement le ministre des Finances sortant a anticipé la sortie du rapport. Avec des arguments concrets, qui ne sont pas repris dans le papier de M. Israël... Les réponses données aux questions des commissions rogatoires internationales ne sont pas assez précises? C'est peut-être que les questions ne sont pas assez précises ou même bien formulées...

Sur le développement de la place financière au coeur de l'Europe, il y a cette étonnante contradiction. Historiquement, ce développement s'est fait sans que l'Union européenne n'y trouve rien à redire. Pourtant, comme le souligne l'auteur en commettant une autre erreur factuelle, l'UE n'hésite jamais à dire ce qui ne va pas comme avec les intérêts notionnels belges.

D'ailleurs, la Belgique n'est pas condamnée pour les intérêts notionnels en tant que tels mais parce que les entreprises n'y ont pas toujours accès de la même manière. Très différent. Il faut relire l'arrêt de la Cour de justice de l'Union européenne du 4 juillet dans l'affaire Argenta Spaarbank pour le comprendre. Le nouveau Premier ministre, Xavier Bettel, a d'ailleurs pris soin de ne pas être trop précis sur "le mécanisme d'intérêts notionnels" qu'il comptait mettre en place.

Des lobbys inexistants ailleurs?

Le mélange des genres est un autre problème souligné par l'auteur. Qui ne doit pas concevoir que, vu la taille du pays, 500.000 habitants, vu la densité des activités sportives et associatives, évidemment, tout le monde connaît tout le monde. Là encore, la France est-elle la mieux placée pour donner des leçons? Si on ne prenait que la double promotion à l'école nationale d'administration, la fameuse promotion Voltaire, de 1980, on se rendrait compte de la manière dont le président français a soigneusement avancé ses pions. Comme dans cette liste qui n'est plus à jour. Est-ce que cela voudrait dire que tout homme dont les compétences sont reconnues dans son univers professionnel devrait être interdit de politique? Curieuse manière d'envisager le mandat politique.

Finalement, c'est encore avec la dimension européenne du Luxembourg et de ses voisins que l'on s'approche le plus de la vérité. Le traité européen tant décrié comporte ainsi des annexes avec une quarantaine d'arrangements pour chacun des Etats membres, censées favoriser l'adhésion au tronc commun. L'Europe se construit comme ça, avec les spécificités des uns et des autres.

Un argumentaire et de nouvelles voies...

L'article de Dan Israël souligne l'importance d'une des premières propositions du nouveau ministre des Finances, Pierre Gramegna, au cours de son premier discours officiel, devant les assureurs, auquel l'auteur fait référence: il est temps d'avoir un argumentaire complet à proposer à ceux qui viennent régulièrement au Luxembourg avec les mêmes clichés, sans nuances de gris, sur la place financière. 

Exemples? L'université de Luxembourg se développe à toute vapeur. Les datacenters sont parmi les mieux notés du monde. Les clusters poursuivent leurs développements prometteurs. La nouvelle loi sur l'archivage numérique qui entre en vigueur augure  de nouveaux pans de l'économie. Les univers des start-ups, de l'économie numérique ou encore de la logistique sont autant de voies de diversification pour un pays qui a toujours su évoluer. Ce qui n'est pas donné à tout le monde.

Thierry Labro


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