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New Space: La "NASA luxembourgeoise", un outil d'investissement
Économie 7 min. 20.11.2017

New Space: La "NASA luxembourgeoise", un outil d'investissement

Avec 500 experts du New Space, la conférence a été un succès. Un autre enjeu était moins visible.

New Space: La "NASA luxembourgeoise", un outil d'investissement

Avec 500 experts du New Space, la conférence a été un succès. Un autre enjeu était moins visible.
Chris Karaba
Économie 7 min. 20.11.2017

New Space: La "NASA luxembourgeoise", un outil d'investissement

Thierry LABRO
Thierry LABRO
Le Luxembourg n'aura jamais sa "NASA", du nom de l'agence spatiale américaine. Cette agence dont parle le ministre de l'Economie sera la réunion d'investisseurs qui permettront de multiplier la puissance financière du projet luxembourgeois.

par Thierry Labro

par Thierry Labro

Le Luxembourg n'aura jamais sa NASA. Pour une raison simple. L'agence spatiale, comme l'appelle régulièrement le ministre de l'Economie, Etienne Schneider, ressemblera plutôt à ce groupe d'investisseurs réunis en 1985 par le Premier ministre de l'époque, Jacques Santer. 

L'hiver précédent, pourtant, l'idée du premier satellite luxembourgeois est presque morte-née. La France, alors quartier général de RTL, est contre, les socialistes luxembourgeois aussi, tout comme la Fédération des employés privés, où étaient syndiqués les salariés de RTL. Les libéraux ne sont pas très chauds. 

Tout près d'abandonner devant une opposition aussi forte, Jacques Santer tente un dernier pari et demande à Paul Zimmer d'envoyer un télex à des investisseurs potentiels. Un panier de « crabes » regarde le projet avec envie pour différentes raisons.  

L'Américain Clay Whitehead, le premier à l'avoir géré, voulait 20% des retombées financières pour amener de nouveaux investisseurs dont HBO. L'Etat lui répond qu'il gagnerait alors moins que s'il mettait l'argent sur un livret d'épargne et Whitehead quitte le navire après un retentissant procès. 

Le comte de Kergolay allait, en mars 1985, amener un million de dollars par la Goldman Sachs, a répété une nouvelle fois sur scène Candace Johnson, hier au second jour de la première conférence internationale sur le New Space au Luxembourg. 

Candace Johnson, une de celles qui a mis en contact les Luxembourgeois avec les Américains, au moment de la création de la SES.
Candace Johnson, une de celles qui a mis en contact les Luxembourgeois avec les Américains, au moment de la création de la SES.
Thierry Labro

Santer revient avec le chèque de la Deutsche Bank 

Discrètement, Jan Stenbeck suggère à Paul Zimmer de s'activer, faute de quoi il financera 100% du projet lui-même. Le Suédois, qui a implanté la holding de sa société, Kinnevik, au Luxembourg, a besoin d'un autre satellite pour les télévisions du nord de l'Europe que celui dont il loue des capacités à Londres et qui le met en difficulté face à Rupert Murdoch. 

Les Luxembourgeois veulent que les investisseurs qui participeront à ce premier tour de table aient tous des activités au Luxembourg. L'Etat a déjà discrètement fait savoir qu'il participerait directement par la Spuerkeess et par la Société nationale de crédit et d'investissement

A la cérémonie organisée à l'occasion du 25e anniversaire de la Deutsche Bank, Jacques Santer revient avec un chèque de 30 millions de francs luxembourgeois. A la tête de la BIL, se souvient Paul Zimmer, également présent à la conférence New Space, Albert Dondelinger, qui ne voulait pas faire partie de l'aventure, s'est finalement emporté de ne pas avoir reçu le fameux télex. 

La Banque générale de Luxembourg, qui doit avoir le feu vert de sa maison-mère de Bruxelles, ne l'aura pas... jusqu'au moment où la maison-mère annonce elle-même prendre un des tickets. La BGL s'y engouffre elle aussi, comme la Dresdner Bank... et LEGO, le fabriquant danois de petites briques de couleur, probablement mis dans le coup par Stenbeck. 

Une garantie d'Etat de 5% du budget annuel

Les onzièmes et derniers trente millions sont apportés, à raison d'un million chacun, par de petits investisseurs réunis dans Natinvest. C'est par ce biais que, plus tard, la holding d'un oncle des Assad, du nom des trois derniers présidents syriens, tentera de se mêler aux futurs besoins en capitaux. 

Ces 330 millions de francs luxembourgeois, apportés en 2005, n'étaient que le trentième de la somme nécessaire. Ils ont servi aux préparatifs avant que les rondes de financement se multiplient pour financer le coût total de l'ordre de 10 milliards de francs luxembourgeois pour moitié par les actionnaires et pour moitié par des prêts bancaires garantis par l'Etat. Initialement à 3,5 milliards de francs, la garantie avait été portée à 5 milliards de francs. Dont neuf cent millions de francs par la Spuerkeess et la SNCI.

Jeudi, lors de son discours, le ministre de l'Economie, Etienne Schneider, a estimé cette somme à 5% du budget annuel de l'Etat. Soit 5 milliards de francs en 1988 quand le budget de l'Etat était de 92-93 milliards de francs. Une sacrée audace à l'époque parce qu'aucune compagnie d'assurance ne voulait couvrir le risque que le lancement du satellite se passe mal. 

Trente ans plus tard, l'équipe que le ministre a dédiée à sa surprenante initiative a repris son bâton de pèlerin, sur la côte Est et sur la côte Ouest des Etats-Unis pour tâter les « VC ». Les « Venture Capitalists ». C'est important parce que seuls des VC peuvent mobiliser des capitaux en dizaines de millions de dollars ou d'euros, là où des business angels vont davantage s'attacher à soutenir de belles histoires d'entrepreneurs. 

La validation technologique, clé du succès 

Le problème du « new space » est la validation des technologies. Même si Candace Johnson s'est gentiment moquée de la terminologie, en appelant son intervention « Back to the future, 35 years of New Space », pour dire que l'espace a toujours été un secteur de nouveauté et de changement, les VC font souvent peser dans la balance la validation des technologies pour s'assurer d'un retour sur investissement d'ici cinq à huit ans. 

« Avec l'évolution des technologies, cette validation ne coûte plus des centaines de milliers de dollars », assure la « Chief Rainmaker » – la faiseuse de pluie en chef – de FundNation, la plus importante société de VC allemande, Uli W. Fricke. Sa société qui a développé une branche en crowdfunding (en financement participatif) ne met qu'un ticket ou deux par an dans une société de l'espace. 

SES dans le top 20 mondial en 2040 

Lors de la table ronde matinale, consacrée aux possibilités d'investissement de ces nouveaux entrepreneurs, Mme Fricke a donné deux des conseils les plus précieux que la quarantaine d'entrepreneurs présents dans la salle ont pu entendre : au contact du VC, comprendre comment le risque est perçu par celui-ci et pas comment l'entrepreneur le voit ; et dans la présentation de son projet, parler à 80% du projet ou de la technologie et seulement à 20% de l'espace. 

« Oui, je discute avec l'équipe du ministre », confirme la faiseuse de pluie en chef. « Le projet luxembourgeois a du sens. » 

Mais il reste de nombreuses questions à régler, qui font que le directeur de l'Agence spatiale européenne, Jon Wörner, pouvait tranquillement affirmer jeudi qu'il attendait de voir le projet d'agence spatiale luxembourgeoise avant de s'exprimer. 

D'abord, la technologie évolue très vite et personne ne sait jusqu'où elle ira. Même le président-directeur général de la SES, Karim Michel Sabbagh, qui a investi une fortune dans l'acquisition d'O3B pour bâtir la constellation de satellites du futur, le reconnaissait jeudi : de 340 milliards de dollars aujourd'hui, l'économie de l'espace atteindra 1.100 milliards de dollars en 2040 et cela implique un saut technologique. 

Le chiffre est issu d'une analyse de la banque d'investissement américaine JP Morgan, parue début octobre et qui a placé la société luxembourgeoise parmi les vingt sociétés les plus importantes à ce moment-là, au côté des grands noms que sont Amazon, Apple, Facebook, Microsoft, Qualcomm, Softbank ou Boeing.

Ensuite, l'Etat a un triple intérêt à défendre dans la naissance d'un nouveau projet comme celui de la SES. Il est la garantie de stabilité du projet dont peuvent rêver les investisseurs, ce partenaire de confiance. Le Luxembourg a l'avantage d'avoir démontré son engagement pour ses sociétés au plus haut niveau mondial, comme la SES ou Cargolux, par exemple. 

Ensuite, le partenariat public-privé doit être fixé à un niveau entre le public et le privé qui permette d'avoir son mot à dire en engrangeant des bénéfices. Ceux retirés de l'aventure SES sont quasiment impossibles à calculer mais ils ont été très importants. Enfin, en restant au côté des investisseurs, l'Etat peut conserver un œil averti sur les secteurs pour lesquels les capitalistes ont de l'appétit et donc rester en capacité de reproduire une troisième fois un succès luxembourgeois en étant un « early adopter ». 

Une troisième fois, à condition que l'Agence spatiale luxembourgeoise soit un succès, soit pour aider une seule société (Planetary Ressources ?) à être un géant mondial, soit en étant une plateforme de services de l'espace, modèle dont l'actuel directeur de l'ESA rêve à voix haute.

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