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«N'importe qui peut s'improviser coach...»
Économie 8 min. 14.10.2019

«N'importe qui peut s'improviser coach...»

Virginie Scuvée: "Beaucoup de personnes se rendent compte qu'elles doivent se dépasser pour trouver un meilleur équilibre de vie."

«N'importe qui peut s'improviser coach...»

Virginie Scuvée: "Beaucoup de personnes se rendent compte qu'elles doivent se dépasser pour trouver un meilleur équilibre de vie."
Photo: Guy Jallay
Économie 8 min. 14.10.2019

«N'importe qui peut s'improviser coach...»

Nadia DI PILLO
Nadia DI PILLO
Face aux multiples mutations du monde du travail, de nombreux salariés se tournent vers une aide extérieure pour tenter de s'adapter. Pour Virginie Scuvée, coach depuis dix ans, cette activité en plein essor n'est actuellement pas régulée au Grand-Duché. Explications.

Il est de plus en plus prisé par les grandes entreprises. En quoi consiste le coaching et pourquoi est-il si apprécié des chefs d'entreprise? Virginie Scuvée s'est lancée comme coach il y a maintenant dix ans. Fondatrice de la société Kumquat, elle explique comment l'activité se développe et se démocratise à toute vitesse.

Qu'est-ce qu'un coach selon vous, un mentor, un conseiller, un professionnel?

Virginie Scuvée - «Le coach n'est ni un conseiller, ni un consultant, ni un psy, c'est vraiment un métier à part. Le coach ne va pas donner de conseils, il ne va pas dire: "si j'étais à ta place, voilà ce que je ferais". Il ne va pas non plus explorer l'expérience vécue pendant l'enfance pour savoir, par exemple, pourquoi une personne a peur de prendre la parole. Ça, c'est le boulot d'un psy. 

Le coach, lui, va s'intéresser aux ressources de la personne, à la manière dont celle-ci peut arriver à transcender un obstacle. Il va amener cette personne à envisager la situation sous un autre angle et la mettre en action, pour la faire avancer dans ses projets personnels et professionnels.


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La profession n'est toujours pas réglementée au Luxembourg? N'est-ce pas un problème quelque part?

«La profession n'est pas réglementée, mais autorégulée. Il existe des associations comme l'International Coach Federation (ICF) et le l'European Mentoring & Coaching Council (EMCC) qui ont leur propre code éthique et leur propre méthodologie. Les deux associations sont présentes ici à Luxembourg et comptent environ 70 membres chacune. 

Guy Jallay

Pour pouvoir faire partie de ces associations, il faut, en tout cas en ce qui concerne l'ICF, avoir suivi une formation de 60 heures auprès d'un organisme agréé. Par ailleurs, il existe toute une série de critères qui permettent de vérifier si la personne a bien reçu une formation et qu'elle fait preuve de toutes les qualités éthiques et déontologiques demandées par le métier. Les sites web des deux associations comprennent d'ailleurs une liste des coachs agréés et renseignent sur leur niveau d'expérience. C'est très important...

Parce qu'il y a des dérives...

«Oui, n'importe qui peut s'improviser coach et mettre une plaque sur sa porte sans avoir la moindre connaissance du métier. Aujourd'hui, le mot "coach" est galvaudé et beaucoup de personnes ne savent plus à quoi cela se rapporte. Cela entraîne une certaine confusion, malheureusement!

Ainsi, par exemple, bon nombre de managers qui ont des années d'expérience dans le management d'équipes s'improvisent coach du jour au lendemain pour apprendre à d'autres managers à gérer des équipes. Et ils leur donnent des conseils du genre: "Tu n'as qu'à faire ceci ou cela". Mais cela n'est pas du coaching! Le coaching, c'est avant tout utiliser le questionnement pour inviter la personne à trouver ses propres ressources ou bien à envisager la situation sous un autre angle.

Devenir coach professionnel, ça s'apprend donc...

«De mon point de vue, il est bien d'avoir une formation, parce que c'est un métier qui repose beaucoup sur la maïeutique. Il faut apprendre à poser des questions, à soulever des problèmes qui permettent notamment d'aller chercher des informations pouvant aider le client à dépasser des obstacles. 

Personnellement, je trouve qu'il est important de ne pas se limiter à une formation purement académique. Celle-ci doit aussi permettre une certaine introspection, parce que même si le coaching n'est pas de la psychologie, on n'est pas à l'abri de phénomènes qui sont identiques à cette science.


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Quelles sont justement, à côté des connaissances méthodologiques, les qualités dont le coach doit faire preuve?

«Il faut aimer les gens, tout d'abord. Ensuite, je pense que la qualité d'empathie et d'écoute est très importante. Un coach doit être capable de comprendre ce qui se passe chez son client, sans être dans la complaisance. Il faut aussi faire preuve d'autorité et de fermeté pour pouvoir cadrer le client si besoin. Si on a peur d'exiger quelque chose, le client essaiera de se défiler dans ses processus inconscients et n'atteindra pas son objectif. 

Enfin, personnellement, j'aime beaucoup me reposer sur la créativité: pour moi, le sens du coaching, c'est de changer de plan de caméra, d'observer les choses sous un autre angle et d'être dans une forme de jeu. Avoir un espace où on s'autorise à jouer, à se changer les idées et à être créatif tout simplement, permet de débloquer beaucoup de situations.

Pourquoi recourir en entreprise à du coaching?

«Il faut d'abord rappeler qu'il existe plusieurs types de coaching. Le premier concerne la prise de décision. Le coaching s'adresse à une personne qui doit prendre une décision, qui hésite, qui ne sait pas quoi faire. Nous avons ensuite le coaching dit "de clarification": l'individu ou le salarié ne sait plus trop où il en est. Dans ce cas, le coaching cherchera à explorer toutes les possibilités pour aider la personne soit à prendre une décision, soit à se sentir plus à l'aise avec un choix qui a été fait par exemple. 

Nous avons ensuite le coaching dit "de développement".  Ce type de coaching s'effectue dans le cas d'une prise d'un nouveau poste ou changement de fonction, d'une promotion… dans le but de permettre à la personne de faire face à ses nouvelles responsabilités.


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Vient ensuite le coaching d'équipe. Celui-ci est réservé aux dynamiques collectives ayant un objectif commun et où les interactions entre individus, la communication, sont essentielles à l'atteinte de l'objectif.  

Est-ce que ces pratiques se généralisent dans les entreprises du pays?

«Aujourd'hui, il y a dans les entreprises une meilleure compréhension du coaching qu'il y a cinq ans. Les fédérations ont fait un gros travail d'information sur le métier et sur ses atouts tant au niveau humain que professionnel. D'autre part, le contexte global explique que, premièrement, les entreprises prennent exemple sur d'autres pays, et deuxièmement, les nouvelles générations qui arrivent sur le marché du travail ont des aspirations différentes que les générations précédentes. 

Les jeunes qui n'arrivent pas à se développer au sein d'une entreprise, qui ne voient pas de sens dans leur boulot, quittent l'entreprise. Cela a remis plein de choses en question. Si le coaching était auparavant plutôt réservé aux cadres dirigeants d'une entreprise, il est aujourd'hui de plus en plus proposé aux jeunes collaborateurs, quel que soit leur grade.

Les jeunes générations qui ont vu leurs parents donner de leur vie et de leur temps au boulot ne veulent pas revivre cela.

Selon vous, est-ce une véritable tendance de fond ou un simple phénomène de mode?

«Il s'agit d'une véritable tendance de fond, car il traduit un certain malaise de notre société actuelle. Beaucoup de personnes se rendent compte finalement qu'elles doivent se dépasser pour trouver un meilleur équilibre de vie, pour être meilleures au travail, plus performantes. C'est la raison pour laquelle le développement personnel soulève tellement l'intérêt des individus. 

Les jeunes générations qui ont vu leurs parents donner de leur vie et de leur temps au boulot, pour finalement être parfois maltraités ou jetés du jour au lendemain, ne veulent pas revivre cela. Quand elles sont arrivées sur le marché du travail, elles ont eu d'autres demandes et aspirations et ont obligé le monde de l'entreprise à changer. De plus en plus d'entreprises sont conscientes que le coaching peut être porteur:  il est une porte d'entrée pour travailler sur soi et devenir meilleur.


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Au Luxembourg, quels sont les secteurs ayant le plus recours au coaching?

«Le coaching concerne tous les secteurs; la segmentation est plutôt liée à la taille de l'entreprise. Ce sont souvent les grosses structures qui sont très consommatrices de séances de coaching. Dans les petites structures, c'est davantage vu comme un coût ou comme quelque chose de punitif. 

Malheureusement à Luxembourg, je rencontre encore trop souvent de managers qui disent que leur coach vient de Londres, Paris ou Bruxelles. Comme si les coachs devaient absolument venir de grandes capitales! Les coachs à Luxembourg sont tout aussi compétents, il y en a au moins 150 ici qui sont agréés par les deux fédérations, qui ont suivi des formations spécifiques. Il y a aussi des coachs qui ne font pas partie des associations et qui sont très professionnels et de grande qualité. 

Le coaching peut-il faciliter une transformation digitale en entreprise?

«La révolution digitale a bouleversé tellement de choses dans les entreprises qu'un accompagnement est vraiment utile, notamment par exemple dans les banques retail, où le métier en agence est complètement transformé par la digitalisation. Tous les collaborateurs qui avaient choisi d'être en contact avec la clientèle, sont parfois reclassés dans d'autres métiers où ils n'ont plus de lien avec la clientèle. 

Le coach représente une excellente solution face aux problématiques liées à la transformation digitale. Il y a une très forte demande pour à la fois accompagner le changement dans la méthodologie de travail et guider la mobilité interne des personnes dont le métier disparaît à cause de la digitalisation.»

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