Changer d'édition

"Les risques sont bien présents au Luxembourg"
Yves Mersch dans son bureau au 39ème étage de la Banque centrale européenne à Francfort

"Les risques sont bien présents au Luxembourg"

Tim Wegner
Yves Mersch dans son bureau au 39ème étage de la Banque centrale européenne à Francfort
Économie 13 min. 14.03.2018

"Les risques sont bien présents au Luxembourg"

Entre autres sujets d'actualité, le membre du directoire de la Banque centrale européenne Yves Mersch analyse le marché immobilier luxembourgeois et sous-entend qu'on pourrait revenir sur la déductibilité des emprunts.

Interview: Barbara Tasch et Pierre Sorlut


Le président de la Banque centrale européenne (BCE) Mario Draghi clôture la conférence de presse consécutive à la réunion du conseil des gouverneurs. Toutes les six semaines, la vie s'arrête dans la tour dressée sur le bord du Main quand sont annoncées les décisions de politique monétaire. Jeudi dernier, le charismatique président italien a surtout marqué les esprits en critiquant la politique commerciale américaine. Nous montons au 39ème étage pour entendre les éclaircissements sur le sujet de la part du membre du directoire Yves Mersch. Avec la hauteur permise par son rang et son expérience (voir plus bas), le Luxembourgeois membre du «happy few» à la tête de l'institution monétaire livre son analyse sur l'immobilier luxembourgeois, le Brexit, la liquidation de la banque lettone ABLV et les élections italiennes.


Monsieur Mersch, le Conseil des gouverneurs de la BCE n’a pas encore décidé de relever les taux d’intérêt directeurs. Lorsque cela se produira, le service de la dette deviendra plus cher, ce qui pèsera sur les ménages ayant contracté un prêt immobilier, notamment au Luxembourg. Quel danger cela représente-t-il ?

Je voudrais dire tout d’abord que l’économie est d’autant moins bien préparée à un changement d’orientation monétaire que les déséquilibres sont importants. Toute modification de l’orientation monétaire crée un choc, positif ou négatif, sur l’économie.

Le siège de la Banque centrale européenne à Francfort. Le président Mario Draghi y a son bureau au 41ème étage.
Le siège de la Banque centrale européenne à Francfort. Le président Mario Draghi y a son bureau au 41ème étage.
Tim Wegner

Notre mandat ne prévoit pas que nous pensions aux ménages d’un pays en particulier quand nous ajustons notre politique monétaire. Et le Luxembourg ne fait pas exception. Nous fixons les taux d’intérêt directeurs pour la zone euro dans son ensemble. Et le moment de modifier les taux d’intérêt n’est pas encore arrivé. Il nous appartient en premier lieu de mettre progressivement un terme aux mesures non conventionnelles. Puis viendra le temps des mesures conventionnelles. Nous avons confirmé aujourd’hui (jeudi, ndlr), lors de notre conférence de presse, notre confiance d’être en bonne voie de remplir notre objectif. Notre objectif principal est la stabilité des prix, que nous avons définie comme un taux d’inflation inférieur à, mais proche de 2 % à moyen terme.

Un retournement présente un risque pour les banques...

Les bilans de certaines banques comportent de très importants encours de prêts au secteur privé, parfois à travers une forte concentration de crédits immobiliers. Un ou deux établissements de crédit situés au Luxembourg comptent parmi ceux qui en Europe ont la plus large exposition aux crédits immobiliers. Un choc affectant cette catégorie d’actifs représenterait un risque pour eux. L’endettement des ménages est plus important au Luxembourg que dans d’autres pays, mais leur patrimoine également, et les disparités dans la détention des actifs et des passifs doivent aussi être prises en compte. La spécificité de la situation du marché immobilier au Luxembourg tient à la pression sur les prix, qui augmentent plus rapidement que dans beaucoup d’autres pays. Les prix de l’immobilier résidentiel progressent en effet de 7 %, alors que la croissance de l’économie est inférieure de moitié. Sur les huit ou neuf dernières années, ils ont crû de plus de 50 %. Cette tendance s’explique principalement par l’insuffisance de l’offre et par la forte demande due à l’afflux de travailleurs. Il en résulte une stagnation de la richesse par habitant au Luxembourg, ce qui fait naître le sentiment que la richesse n’est pas équitablement répartie. En résumé, le Luxembourg ne va pas dans le mur , mais les risques sont bien présents et des mesures doivent être prises, comme le préconisent les institutions nationales et internationales.

Quelles mesures ?

C’est aux autorités nationales d’en décider et non à l’autorité monétaire. La politique monétaire est une arme puissante, mais rudimentaire. Les autorités nationales, grâce à leur proximité, sont mieux à même de choisir les bonnes mesures. C’est la raison pour laquelle la politique dite macroprudentielle est conduite par les autorités nationales.

 Je ne suis pas de ceux qui pensent que l’Union européenne (UE) est condamnée sans Londres

Quelles seraient les marges de manœuvre ?

Certains instruments visent les emprunteurs, d’autres les prêteurs. On peut agir sur les ratios d’endettement (par rapport aux revenus), les ratios de financement, etc. Et prendre des mesures fiscales. Si vous soutenez l’offre de prêts par des baisses de la fiscalité d’un côté, il est absurde d’en durcir les conditions par le biais des instruments macroprudentiels de l’autre. Il faut être cohérent, c’est la première règle de gouvernance. Lorsque la politique monétaire est accommodante, comme c’est le cas actuellement, les politiques budgétaires expansionnistes, la politique prudentielle relâchée et la supervision laxiste, vous cherchez les problèmes. La récente crise financière a précisément résulté d’une telle combinaison de politiques budgétaires laxistes, d’une politique monétaire accommodante et d’une supervision trop souple.

Quelle évaluation exacte la BCE fait-elle du risque lié au Brexit ?

Nous devons tout d’abord savoir ce que demande le Royaume-Uni. Ensuite, nous devons savoir comment la période de transition, s’il y en a une, se déroulera. Si aucun accord n’est trouvé, en cas de Brexit « dur » donc, l’Europe comme le Royaume-Uni en pâtiraient. La clarté juridique sera indispensable. Les contrats, par exemple, resteront-ils valables et comment pourront-ils être mis en œuvre? Les solutions émanant du secteur privé pourraient s’avérer extrêmement difficiles et complexes. Mais le secteur public pourrait aussi devoir intervenir, par exemple à travers la reconnaissance ou le maintien des acquis des contrats existants. Quand ce maintien des acquis devra-t-il commencer ? Au moment où le Brexit sera prononcé ou au début de la période de transition? Cela reste flou. Je ne peux répondre à toutes les questions, mais je ne suis pas non plus de ceux qui pensent que l’Union européenne (UE) est condamnée sans Londres.

Comment définiriez-vous la coopération avec l’instance de régulation luxembourgeoise ?

Je pense que la coopération est meilleure en ce qui concerne l’activité de banque centrale, qui est structurée différemment. Nous formons un Eurosystème, ce qui n’est pas le cas de la supervision bancaire. Les contrôleurs bancaires doivent toujours veiller au respect de nombreuses réglementations nationales. Les choses seraient claires si un organe supranational comme le mécanisme de résolution unique (MRU) faisait appliquer uniquement le droit européen. Telle serait notre préférence. Mais, dans le domaine prudentiel, le droit national prévaut parfois et les divergences restent nombreuses entre les législations nationales que le contrôleur unique doit mettre en œuvre.

Comment l’ensemble de la supervision bancaire pourrait-elle être centralisée ?

Plusieurs instances existent, comme l’Autorité bancaire européenne (ABE), l’Autorité européenne des marchés financiers (AEMF) et l’Autorité européenne des assurances et des pensions professionnelles (AEAPP). Mais elles ne remplissent actuellement, pour l’essentiel, qu’un rôle de coordination. Le mécanisme de surveillance unique (MSU), au sein de la BCE, remplit la fonction prudentielle effective pour le secteur bancaire. Des propositions d’amélioration sont sur la table concernant toutes ces instances. S’agissant des marchés de titres, EMIR 2 (règlement sur les infrastructures de marché européennes) constitue un autre projet de réglementation important. Il serait extrêmement difficile de devoir consulter 25 autorités de régulation ou de surveillance prudentielle pour savoir ce qui est permis au sein du marché unique et dans quelles conditions. 

Interview de Monsieur Yves Mersch
Interview de Monsieur Yves Mersch
Tim Wegner

De ce point de vue, nous accueillons favorablement l’accroissement de l’efficacité au niveau européen. Nous considérons que l’achèvement de l’union bancaire serait une avancée importante pour le Marché unique et la monnaie unique, qui permettrait d’avoir, à moyen terme, «un marché, un contrôleur bancaire et une autorité de surveillance des marchés de titres». Et cette structure devrait s’accompagner d’un système de garantie des dépôts. Mais je comprends ceux qui souhaitent solder l’héritage négatif du passé avant d’accepter tout partage de responsabilité au niveau européen. C’est exactement ce que nous faisons actuellement en nous attaquant aux prêts non performants. Nous essayons d’amener les normes prudentielles au même niveau. Il ne suffit pas de porter uniquement la responsabilité au niveau européen, nous devons aussi mettre en place une égalité de traitement entre les instruments et en ce qui concerne leur utilisation.

La Commission de surveillance du secteur financier (CSSF) a récemment signalé son inquiétude quant à ses pouvoirs de sanction. Que pensez-vous de la déclaration de son directeur général, Claude Marx ?

Je n’ai pas connaissance de cette déclaration. Selon le droit européen, la compétence criminelle demeure nationale. Il en va différemment des sanctions administratives. Certains proposent de créer une autorité chargée uniquement d’imposer des sanctions. Je ne suis pas au fait, et je ne dois pas l’être, des initiatives nationales en la matière. Dans le domaine des banques centrales, il existe des sanctions au niveau tant national qu’européen.

  Nous avons demandé à plusieurs reprises à la CSSF d’entamer des procédures de sanction  

Vous faites référence à l’affaire de la banque lettonne ABLV...

La filiale lettonne. J’ai lu dans la presse que le bras prudentiel de la BCE a informé les autorités nationales de la situation et leur a suggéré de recourir aux outils à leur disposition. Une procédure judiciaire ayant été engagée sur la manière dont ces instruments nationaux ont été utilisés, je ne peux faire aucun commentaire. Le tribunal tranchera. La banque centrale nationale a quant à elle pris ses propres mesures et suspendu la banque. La BCE n’a suspendu l’ensemble du groupe des opérations de politique monétaire que plus tard. La Banque centrale du Luxembourg (BCL) a suspendu le groupe avant la BCE, car elle en a la possibilité au niveau national. 

Pouvez-vous nous donner un autre exemple ?

Certains fonds d’investissement ont l’obligation de fournir des informations et des statistiques à la banque centrale nationale, qui nous informe à son tour. Mais certains fonds ne remplissent pas cette obligation. Nous avons demandé à plusieurs reprises à la BCL d’entamer des procédures de sanction, car nous estimons qu'en tant qu’autorité locale, elle est la mieux informée. Je pense qu’elle est aujourd’hui prête à agir. Je ne dirais pas que la centralisation est meilleure en soi. Parfois, la proximité permet en effet d’être plus efficace.   

Quel risque représentent les résultats des élections en Italie pour la stabilité financière en Europe ?

L’Italie est la troisième plus grande économie de la zone euro. Elle a montré un certain degré de résilience institutionnelle dans le passé et, bien sûr, les élections ont constitué une leçon pour les partis traditionnels. J’espère que cette résilience se vérifiera au cours des semaines et des mois à venir.

L'ours représente un marché en baisse, le taureau en hausse. La BCE opère dans ce contexte.
L'ours représente un marché en baisse, le taureau en hausse. La BCE opère dans ce contexte.
Tim Wegner

Par ailleurs, de l’autre côté de l’Atlantique, le président Trump vient d’annoncer une hausse des tarifs douaniers sur l’acier et l’aluminium qui pourrait marquer le début d’un conflit commercial avec l’Europe. La BCE s’inquiète-t-elle de ces évolutions ?

Ces tensions ne sont à l’évidence pas propices à la croissance économique, mais voyons les choses étape par étape. Comme le président de la BCE l’a signalé lors de notre récente conférence de presse, elles peuvent peser sur le canal de la confiance. Or, la confiance est importante, même au stade actuel de l’expansion économique.

Certaines prévisions montrent un léger ralentissement de la croissance dans la zone euro. Comment cela peut-il influer négativement sur l’objectif d’inflation ?

Il y a moins de six mois, certains affirmaient que l’inflation serait inférieure à 1 % en février ou en mars et les prévisions de croissance n’atteignaient pas la moitié de ce qu’elles sont aujourd’hui. Tous les indicateurs signalent une poursuite de la croissance en Europe, tant l’utilisation des capacités productives que l’utilisation de la main-d’œuvre pointant, notamment, vers une nécessité continue d’investissements et d’un accroissement des capacités. La hausse de l’offre permet une augmentation de la croissance potentielle, une plus large utilisation de la main-d’œuvre et une progression des revenus.

Pour conclure sur une note plus personnelle, quels sont vos projets au-delà de décembre 2020 ?

Je ne pourrais même pas vous dire où je passerai les fêtes de Noël en 2020. Je n’ai pas encore pensé à cette échéance. J’aime toujours beaucoup mon travail. Mais il faut se rendre à l’évidence : avec l’âge, il est de plus en plus hasardeux de faire des plans à un horizon d’une cinquantaine d’années.


Sur le même sujet

Gramegna: "Continuons à diversifier la place!"
Fin mai, entre un accord avec les ministres européens des Finances au sujet de la mutualisation du risque et la cérémonie de signature d'un accord entre le Luxembourg et l'IFC pour développer les financements climatiques dans les marchés émergents, l'agenda du ministre est chargé en ce printemps. Au cours d'une heure d'interview, au ministère, Pierre Gramegna fait le tour des problématiques qui concernent la place financière.
"Si le Luxembourg est parmi les tout premiers au monde en termes de productivité, c'est à cause de son secteur financier. Plus de valeur, mieux diversifier, on pense à la finance verte. "
Le Luxembourg des affaires à l'affût d'un Brexit
Officiellement, le Luxembourg souhaite ardemment que le Royaume-Uni reste dans l'UE. Mais en coulisses, l'importante place financière de ce pays fondateur de l'Union est bien décidée à ne pas laisser passer les opportunités d'un éventuel "Brexit".
Brexit:  le Luxembourg pourrait y gagner, anticipent certains analystes à mi-voix.