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Les gestionnaires de risques dans l'œil du cyclone
Économie 4 min. 12.05.2020

Les gestionnaires de risques dans l'œil du cyclone

Pour l'heure, le secteur financier est peu impacté par la crise. «Grâce à l'expérience de la crise financière de 2008», selon les experts.

Les gestionnaires de risques dans l'œil du cyclone

Pour l'heure, le secteur financier est peu impacté par la crise. «Grâce à l'expérience de la crise financière de 2008», selon les experts.
Photo: Getty Images
Économie 4 min. 12.05.2020

Les gestionnaires de risques dans l'œil du cyclone

La crise actuelle prend de nombreuses entreprises au dépourvu et pourrait changer à l'avenir la manière dont elles gèrent les risques. Mais était-elle un événement totalement imprévisible du point de vue managérial ?

(JFC, avec Thomas Klein) - Dans le jargon économique, l'expression «cygne noir» est largement utilisée dans les discussions sur l'impact économique de la crise sanitaire actuelle. Elle désigne des événements imprévisibles extrêmement rares qui ont de graves conséquences pour l'économie. La question est précisément de déterminer si la crise actuelle du covid-19, qui oblige de nombreuses entreprises à recourir aux aides de l'État représente un événement de ce type. Les experts sont partagés.

Nassim Nicolas Taleb, l'expert en finances inventeur de l'expression en 2008, a récemment expliqué dans le Neue Züricher Zeitung qu'«une pandémie n'est en aucun cas un événement imprévisible.» L'expert justifie son point de vue par le constat que «plusieurs analyses de l'OMS et de l'Institut Robert Koch ont par le passé mis en garde contre les conséquences d'une pandémie». A partir de là, «beaucoup d'entreprises tiennent déjà compte de ces scénarios dans leurs analyses de risques», enchérit Ugo Platania, du cabinet de conseil en gestion KPMG à Luxembourg, qui conseille les entreprises de production sur la manière de mettre en œuvre leur gestion des risques.

Selon Ugo Platania, «beaucoup d'entreprises tiennent déjà compte de  scénarios de pandémie dans leurs analyses de risques»
Selon Ugo Platania, «beaucoup d'entreprises tiennent déjà compte de scénarios de pandémie dans leurs analyses de risques»
Photo: KPMG

Les institutions financières et les sociétés cotées en bourse sont tenues par la loi de posséder un département d'évaluation des risques. Ce service est chargé d'élaborer des plans et des mesures visant à réduire l'impact négatif d'éventuelles situations d'urgence sur la société et à maintenir les activités commerciales. Mais en temps normal, les gestionnaires de risques ont souvent une tâche difficile.

«Leur travail consiste à préparer les entreprises à la tempête. Ils traitent d'événements très peu probables mais aux conséquences extrêmes. Mais il ne faut pas perdre de vue qu'une trop grande protection contre ces risques peut s'avérer extrêmement coûteuse et a parfois un impact négatif sur les bénéfices des entreprises. C'est pourquoi ils sont souvent considérés comme des pessimistes et des trouble-fêtes», explique Martin Reinhard, associé chez KPMG Luxembourg et responsable de la gestion des risques dans le secteur financier. Et selon ce dernier, vu qu'«il existe un conflit évident entre la minimisation des risques et la maximisation des profits, de nombreuses considérations sur les risques liés aux pandémies ont disparu dans les tiroirs des décideurs».

Martin Reinhard explique qu'il existe «un conflit évident entre la minimisation des risques et la maximisation des profits dans les entreprises».
Martin Reinhard explique qu'il existe «un conflit évident entre la minimisation des risques et la maximisation des profits dans les entreprises».
Photo: KPMG

Pour sa part, Ugo Platania estime que «la gestion des risques est une tâche très complexe» et qu'il «ne suffit pas d'examiner les différents risques isolément, car ils sont souvent liés entre eux et doivent être analysés en conséquence». Même dans le meilleur des cas, les gestionnaires de risques ne peuvent pas établir un plan d'urgence pour chaque constellation imaginable d'événements  afin d'amortir toutes les conséquences d'une crise.

Du côté des banques, les risques de prêts non performants augmentent à mesure que la crise progresse. Or, s'ils venaient à s'accumuler comme ce fut le cas en 2008, la crise sanitaire pourrait rapidement se transformer en crise financière. Et si le secteur financier est actuellement plus épargné par la crise que d'autres secteurs, il faut justement en chercher les raisons dans «l'expérience de la crise financière de 2008», explique M. Reinhard. L'analyste financier cible plus précisément deux explications. «D'une part, le renforcement de la réglementation a obligé les banques à constituer davantage de réserves de capital et à maintenir des liquidités». Il ajoute que «d'autre part, beaucoup a été fait pour atténuer les risques opérationnels».

L'apport de l'intelligence artificielle

En ce qui concerne les investissements, les experts de KPMG s'attendent également à ce que la gestion des risques obtienne une plus grande part du gâteau à l'avenir. «À l'heure actuelle, ce département est souvent trop statique au sein des entreprises. À l'avenir, une plus grande flexibilité sera nécessaire pour pouvoir effectuer des simulations en continu, au fur et à mesure des besoins», déclare Martin Reinhard.

Dans ce contexte, l'intelligence artificielle est un outil qui pourrait se révéler utile. Alors que les modèles de risque sont aujourd'hui alimentés principalement par des données du passé, les nouvelles technologies pourraient contribuer à améliorer le pouvoir prédictif réel des calculs en leur permettant de reconnaître et d'interpréter des modèles complexes. «Actuellement, l'investissement dans ce domaine n'est pas une priorité pour la plupart des entreprises, mais cela pourrait changer sous l'impact de la crise», augure M. Platania.

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