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Les donations de la discorde
Économie 4 min. 19.04.2019

Les donations de la discorde

Francois-Henri Pinault, PDG du groupe de luxe Kering et Bernard Arnault, PDG de LVMH.

Les donations de la discorde

Francois-Henri Pinault, PDG du groupe de luxe Kering et Bernard Arnault, PDG de LVMH.
Photo: AFP
Économie 4 min. 19.04.2019

Les donations de la discorde

En cette semaine si particulière, la France montre combien les passions qui l'animent sont vivaces, pour le meilleur comme pour le pire.

Par Arthur Beckoules

La nation française portait le deuil mardi matin, alors qu'un terrible incendie avait ravagé la cathédrale Notre-Dame de Paris douze heures durant. En moins de 24 heures, près de 500 millions d’euros de promesses de don étaient déjà annoncés. Plus de trois jours après la catastrophe, on a dépassé le milliard d'euros.

Et ce sont les grandes fortunes, ainsi que les patrons des plus grandes entreprises françaises qui ont sorti les chèques en premier. 100 millions d'euros pour la famille Pinault, propriétaire notamment du groupe de luxe Kering; 200 millions d'euros pour la famille Arnault, propriétaire du rival LVMH; 100 millions d'euros pour le groupe pétrolier Total; 200 millions d’euros pour L'Oréal et la famille Bettencourt, son propriétaire et actionnaire principal. Un pays mobilisé, qui retrousse ses manches, ensemble, pour effacer les cauchemars d'hier et reconstruire le patrimoine dès demain ? Certainement pas !


«Les dons atteindront un milliard d'euros ce jeudi»
Dans un entretien sur RMC ce jeudi matin, Stéphane Bern assure que la collecte de dons, pour la restauration de la cathédrale Notre-Dame, dépassera dans la journée les 900 millions déjà promis.

La résurgence d’un clivage gauche-droite ?

Il n'en fallait pas plus pour briser l'union nationale construite sur les vestiges de la cathédrale. C'est Manon Aubry, tête de liste de la France Insoumise aux européennes qui dégainait parmi les premiers en dénonçant des grands groupes s'offrant « une opération de communication (...). J'ai vraiment envie de leur dire : commencez par payer vos impôts, ça contribuera au budget de l'État et donc au budget de la Culture ».

En cause, le système fiscal autour du mécénat et des donations mis en place en 2003 par le ministre de la culture de l'époque, Jean-Jacques Aillagon : les entreprises peuvent déduire 60 % de leurs dépenses en faveur du mécénat, dans une limite de 0,5% du chiffre d'affaires.

Autrement dit, un don « affiché » de 100 millions d'euros ne coûtera au final, «que» 40 millions d’euros à l'entreprise, le reste étant une perte de recette fiscale pour l'Etat. Si le don est fait par une personne physique, la réduction s'élève à 66 %. Dès lundi soir Jean-Jacques Aillagon, désormais conseiller spécial en charge de la culture pour la famille Pinault, avait carrément suggéré que « l'Etat vote rapidement une loi pour faire de Notre-Dame de Paris un trésor national, afin que les dons versés pour sa reconstruction bénéficient d'une réduction d’impôt de 90 % ».


TOPSHOT - Firefighters douse flames rising from the roof at Notre-Dame Cathedral in Paris on April 15, 2019. - A major fire broke out at the landmark Notre-Dame Cathedral in central Paris sending flames and huge clouds of grey smoke billowing into the sky, the fire service said. The flames and smoke plumed from the spire and roof of the gothic cathedral, visited by millions of people a year, where renovations are currently underway. (Photo by Bertrand GUAY / AFP)
Notre-Dame de Paris victime des flammes
Le 15 avril 2019 au soir, un incendie s'est déclenché au coeur du monument le plus visité de France, détruisant une partie de la cathédrale.

Brigitte Kuster, députée Les Républicains, lui embrayait le pas en déposant, dès mardi, une proposition de loi en ce sens. « Il est indispensable que la campagne de souscription lancée par le gouvernement s'organise sur la base du régime de donation le plus avantageux fiscalement : un moyen efficace pour soutenir le formidable élan de générosité qui s'est levé à travers le pays au soir de cette terrible catastrophe » déclarait-elle. Dès mercredi, le Premier ministre Edouard Philippe annonçait que les dons des Français seraient défiscalisés à 75% jusqu'à 1.000 euros.  

Qui paye ?

«La limite des dispositifs d'incitations fiscales, c'est quand ils réussissent», ironise le député Gilles Carrez, spécialiste du sujet. Car ils peuvent créer un trou budgétaire. Selon le rapport de la Cour des comptes de 2018, le dispositif Aillagon a coûté, concernant les seules entreprises, 930 millions en 2016, contre 90 millions en 2004. C'est autant de recettes en moins pour l'Etat. «Pour 2019, cela pourrait coûter très cher», conclut le parlementaire.

Voulant couper court à toute polémique, François-Henri Pinault, PDG du groupe de luxe Kering, déclarait via un communiqué de presse, que «la donation pour Notre-Dame de Paris ne fera l'objet d'aucune déduction fiscale. La famille Pinault considère en effet qu'il n'est pas question d'en faire porter la charge aux contribuables français». Bernard Arnault, lui, jugeait «consternant» d'être «critiqué» à ce sujet.

Quels que soient les avis, dans cette polémique sur la défiscalisation des dons, les détracteurs oublient un point : propriétaire des édifices religieux bâtis avant la loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l'Etat, c’est ce dernier qui, sans ces chèques, devrait supporter l'entièreté du coût de cette reconstruction.