Changer d'édition

Le Prince luxembourgeois qui règne sur Bordeaux
Économie 15 13 min. 28.02.2018 Cet article est archivé

Le Prince luxembourgeois qui règne sur Bordeaux

Le prince Robert dans le chai de la Mission Haut-Brion.

Le Prince luxembourgeois qui règne sur Bordeaux

Le prince Robert dans le chai de la Mission Haut-Brion.
Clarence Dillon
Économie 15 13 min. 28.02.2018 Cet article est archivé

Le Prince luxembourgeois qui règne sur Bordeaux

Pierre SORLUT
Pierre SORLUT
Voilà 25 ans que le prince Robert, petit-fils de la grande-duchesse Charlotte, s'implique dans l'un des plus prestigieux domaines viticoles du monde, le château Haut-Brion. En août commencera sa dixième année à la tête de l'entreprise lancée par son arrière grand-père, le banquier américain Clarence Dillon. Portrait.

Stature de rugbyman, posture altière, poignée de main ferme, voix grave presque caverneuse, le prince Robert, 49 ans, en impose. Encore plus lorsque l'on n'est guère habitué à côtoyer les têtes couronnées et les dirigeants des plus prestigieux domaines viticoles du monde. «C'est vrai qu'il peut intimider, mais il est très sympathique», rassure sa collaboratrice qui nous installe dans un salon du très huppé restaurant Clarence, sur les Champs-Elysées à Paris. Cet établissement doublement étoilé par le guide Michelin appartient au groupe Clarence Dillon dirigé par l'arrière petit-fils du banquier éponyme et petit-fils de la grande-duchesse Charlotte.

«Lëtzebuergesch oder franséisch?», interroge le prince Robert Louis François Marie de Bourbon, selon son état-civil complet. Après les salutations d'usage, l'impressionnant personnage se mue en hôte accueillant. Sourire affable et regard bleu pénétrant, le prince s'enquiert de la petite histoire de son interlocuteur avec une empathie naturelle propice au secteur dans lequel il opère. Vient ensuite l'histoire, celle que le prince luxembourgeois affectionne. Sa famille et leurs propriétés y occupent une place de premier ordre. Il l'aborde smartphone en main : le très impliqué et apprécié patron fait défiler les photos de l'hôtel du XIXe siècle qu'il a racheté à l'état de ruine en 2011. La vente a été réalisée «à la chandelle», une méthode d'adjudication surannée qui a été utilisée lors des ventes des hospices de Beaune. «Si le prix que vous proposez est le plus élevé lorsque la troisième bougie s'éteint alors vous obtenez le bien», raconte-t-il. Le prince cherchait des bureaux pour ses équipes à Paris, il s'est retrouvé en novembre 2015 avec un temple dédié à la gastronomie et au vin face au Grand Palais.  

Un monarque parmi les monarques

C'est là, au Grand Palais, que le château Haut-Brion qu'il dirige et possède en partie a été sacré, en 1855, parmi les cinq vins souverains en France. Ce classement de référence pour les amateurs et professionnels du «monarque des liquides», selon l'expression de Brillat-Savarin, a été présenté lors de l'exposition universelle dans ce qui était à l'époque le palais de l'industrie. Cet outil de la politique commerciale française qui hiérarchise les vins dans cinq catégories selon leur réputation et leur prix a été parrainé par Napoléon III. Le prince Robert a installé le buste du dernier monarque français dans le hall de son restaurant. 

Le patron de Haut-Brion cultive les symboles, même involontairement. Le Clarence est situé sur l'avenue Franklin Delano Roosevelt. C'est justement le président des Etats-Unis qui avait accordé son attention à la grand-mère (côté paternel) du prince, la grande-duchesse Charlotte, quand la souveraine pressait la puissance américaine d'intervenir en Europe contre l'Allemagne nazie. Autre clin d'oeil à l'histoire, le buste de Napoléon III exposé dans le lobby du restaurant a été réalisé par Jean-Baptiste Carpeaux. Le sculpteur que le prince admire, a aussi reproduit la duchesse de Mouchy dont la descendance rejoindra l'ascendance du patron de Haut-Brion à la faveur du troisième mariage de sa mère, Joan Dillon.  

Dans les étages de l'établissement, un piano automatique Yamaha livre une mélodie, jugée «trop forte» par le prince. Dans un salon, un couple de Japonais déguste une coupe de champagne dans un canapé face à la cheminée. Le feu y crépite. La décoration, pensée par le patron lui-même, est voulue «cosy». Un mobilier confortable enveloppe un style classique très XVIII-XIXe qui marie le bois et la pierre, des couleurs pourpres et des dorures sur les murs. L'ensemble rappelle le vin et plus particulièrement celui de la «maison», une robe de velours habillant un fort caractère... et cette idée du luxe dans l'ADN de Haut-Brion.  

Les salons de l'hôtel Dillon lui rendent hommage. L'un d'entre eux porte le nom d'Antonin Carême. Le «roi des chefs et chef des rois» a cuisiné pour Talleyrand . L'homme d'Etat a possédé le château Haut-Brion entre 1801 et 1804, il a d'ailleurs une salle à manger à son nom). Homme de goût, le représentant de la France au Congrès de Vienne à l'issue des guerres napoléoniennes s'est offert les services de l'inventeur de la grande cuisine. Le premier chef à s'être baptisé ainsi était convoité par les plus grands souverains européens.

Le raffinement figure dans les gènes du domaine Haut-Brion. Fondatrice du domaine dans sa forme actuelle au XVIe siècle, la famille Pontac, l'a institué en marque de luxe. Au XVIIe siècle, âge d'or de la place commerciale bordelaise, Arnaud III de Pontac exploite les innovations technologiques et crée un nouveau type de vin rouge, «the new French claret», qui se bonifie en vieillissant. Ce style est très apprécié des Anglais (qui connaissent bien Bordeaux pour avoir exercé leur souveraineté sur la région du XIIe au XVe siècles) et la famille Pontac invite son vin à la Cour du roi Charles II d'Angleterre dont les registres de table attestent de la marque Hobriono dès 1660. Elle installe ensuite l'un des premiers restaurants gastronomiques européens à Londres. En 1666, les Lumières tel John Locke contesteront l'absolutisme au Pontac's Head, verre de «Ho Bryan» à la main. En créant à partir de rien un haut lieu de la gastronomie, via notamment le recrutement de la star des cuisines Christophe Pelé, le prince Robert renoue, une poignée de siècles plus tard, avec ce même esprit de la bonne chère qui a offert son prestige à Haut-Brion. Les chefs d'Etat se pressent d'ailleurs pour goûter les mets du chef étoilé.  

Haut-Brion se place au carrefour de l'histoire. «Le vin coule dans les veines de la culture européenne», résume le président-directeur général de Clarence Dillon. Le groupe, actif dans le commerce du vin et la gastronomie, naît en 1935 avec l'acquisition du château Haut-Brion par le très francophile banquier américain Clarence Dillon (grand-père de Joan), héritier de la banque d'affaires Dillon, Read & Co. Une «petite folie» à 2,3 millions de francs (350.000 euros si l'on convertit brutalement) pour ce financier passionné de vin, commente aujourd'hui son arrière petit-fils.

S'il appartient au classement de référence des vins, Haut-Brion ne jouit pas encore de l'étiquette de produit de grand luxe qu'on lui appose de nos jours. L'indice de référence pour les vins Liv-Ex estime à 3.781 livres (4.269 euros) la valeur d'échange moyenne d'une caisse (douze flacons) de Haut-Brion (tous millésimes confondus) en 2017. Dans l'entre-deux-guerres, la propriété représente – tout simplement - un monument du patrimoine français, et pas seulement vinicole, difficile à entretenir.

«Ce n'était pas une affaire, mais une passion», explique le descendant de Clarence. Le banquier s'y rend régulièrement mais ne dirige pas l'exploitation, confiée à son neveu Seymour Weller. Entre les investissements nécessaires à la modernisation de l'infrastructure et les aléas du marché, il faut 35 ans pour rentabiliser l'investissement. En 1962-1963, sa nièce Joan Dillon prend en charge la rénovation du parc. Son fils se souvient de ces deux étés passés sur place: «Elle chinait pour acheter les meubles. Cela m'a donné le goût pour les grands projets de travaux.» La petite fille du banquier américain, épouse du prince Charles de Luxembourg depuis 1967, reprend la direction de l'exploitation en 1975.

Joan Dillon rachète en 1983 la propriété de l'autre côté de la route qui relie la ville de Pessac (banlieue bordelaise) à la préfecture girondine. Son fils quitte l'internat quelques jours pour assister à la signature de l'acte. La Mission Haut-Brion, c'est son nom, ne jouit pas de la réputation de son voisin d'en face. Trop petite, la propriété, n'a pas accroché le classement de 1855. Mais, terroir graveleux oblige, son vin est excellent et sa valeur élevée. La caisse (toujours selon Liv-Ex) coûte autour de 2.500 livres aujourd'hui.

La bouteille de Haut-Brion a une forme atypique par rapport aux autres bouteilles du bordelais. Clarence Dillon est à l'origine de cette spécificité.
La bouteille de Haut-Brion a une forme atypique par rapport aux autres bouteilles du bordelais. Clarence Dillon est à l'origine de cette spécificité.
Clarence Dillon

Le prince Robert rejoint définitivement l'entreprise en 1993. Il n'entend pas faire de Haut-Brion une belle-endormie, surnom donné à Bordeaux sous l'ère de Jacques Chaban-Delmas, maire gaulliste de Bordeaux un temps Premier ministre français. «Une entreprise ne tient pas debout si elle n'avance pas», remarque le prince de Nassau. «Le fait d'être dirigeant d'une entreprise familiale ce n'est pas être un gardien, mais un entrepreneur. Il faut développer et se montrer à la hauteur pour la génération qui suit». Pour l'entrepreneur du vin, Haut-Brion est un «joyau lourd à porter».

Il s'active avec la même «passion» et le même «brin de folie» que son aïeul qui avait introduit l'emblématique bouteille de Haut-Brion, différente des flacons bordelais encore utilisés aujourd'hui.


Sous sa direction, les deux châteaux achetés par ses prédécesseurs sont rassemblés (chacun conserve son identité propre) au sein du groupe nommé en l'honneur de l'arrière grand-père. S'y ajoutent le domaine Quintus (une fusion des châteaux Tertre Daugay et L'arrosée à Saint Emilion), une maison de négoce (Clarence Dillon Wines), un vin d'assemblage «super premium» distribué sous la marque Clarendelle (15-20 euros la bouteille, vendu hors de la grande distribution) et un hôtel-restaurant de luxe dans les beaux quartiers parisiens, à deux pas «des Champs». Une somptueuse boutique spécialisée, «la cave du château», collée au rez-de-chaussée sous le porche du Clarence, sert de vitrine, réelle et virtuelle, à l'ensemble.

Le prince Robert considère chacun de ses projets comme une «start-up» et y voue une attention particulièrement minutieuse. Il remarque par exemple à notre passage devant une bibliothèque du restaurant qu'elle n'est pas fermée à clef et que les précieux livres qu'elle contient sont exposés.

«J'ai toujours eu besoin de créer», explique celui qui ne se voyait pas «châtelain à la tête d'un grand cru». Le prince Robert ne se destinait pas à reprendre l'entreprise familiale. Après ses études à Oxford puis Georgetown, il taille la route. Après un séjour en Italie, un roadtrip à travers le continent américain du nord au sud puis l'Inde en mode backpacker entre la fin des années 1980 et le début de la décennie suivante, il se stabilise auprès de celle qui deviendra son épouse, Julie Ongaro. Ensemble, ils écrivent des scénarios pour Hollywood jusqu'à susciter l'intérêt de Steven Spielberg et de signer chez Creative Artist. «On était très jeunes. On voyageait en première. On dormait au Four Seasons», se souvient le prince. Aucun script n'a été tourné quand lui et son épouse, qui avait entre autres grandes écoles étudié la cuisine en France, décident en 1993 de revenir en Europe: en Provence puis à Londres, plate-forme du commerce international du vin.

En créant la maison de négoce, un vin d'assemblage «plus-plus» et une boutique porte-étendard (dont les produits sont accessibles en ligne), le prince Robert compte récolter les fruits de l'engouement pour le vin. «Il n'y a jamais eu d'autant d'intérêt pour les grands crus, notamment de Bordeaux», explique-t-il. «Nous sommes le fleuron de ces grands vins. Il faut, année après année, se montrer à la hauteur de ces attentes», notamment celle des collaborateurs, «parties-prenantes au projet», insiste-t-il. Clarence-Dillon emploie aujourd'hui 180 personnes. 320 en période de vendanges avec les saisonniers qui ramassent le raisin à la main. Ils n'étaient qu'une trentaine à plein temps quand le Prince a rejoint la société.

Clarence Dillon conserve une philosophie familiale. Les actionnaires appartiennent tous à la même famille. Ils sont régulièrement rassemblés en région bordelaise ou à Paris pour vivre le projet de l'intérieur. «C'est fantastique qu'une famille jouisse de joyaux de ce type, mais c'est du travail», commente le prince Robert. 



«Il faut avoir un argument, que les membres de la famille soient fiers de ce quelque chose de plus grand qui les rassemble.» Et les liens familiaux qui se tissent dans le vin sont forts à Bordeaux. A titre d'exemple, les Delmas travaillent à la vinification du Haut-Brion depuis 1923. Georges, Jean-Bernard puis Jean-Philippe s'y succèdent, de père en fils, aux côtés des Dillon.

L'implication du prince Robert dans le monde du vin, pour ses projets propres et la profession (il a récemment participé à l'établissement de la somptueuse cité du vin à Bordeaux), est reconnue par ses pairs. Jean-Jacques Dubourdieu, descendant d'une grande famille bordelaise du vin, explique que le patron de Clarence Dillon bénéficie d'une «image excellente» dans ce milieu d'usage plutôt fermé, et ce malgré sa discrétion naturelle. «La star, c'est le vin», remarque le prince, simplement.  


Sur le même sujet

Oenologie: De la vigne au vin...
L'actualité du vin en France: on (entre autres) parle de millésime historique pour les liquoreux de Bordeaux et les pinots noirs d'Alsace.
Cette récolte 2015 de Sauternes et Barsac se caractérise par une très bonne maturité et une grande richesse aromatique.