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Le Luxembourg dans "Pornocratie": Les rois du porno déshabillés par Ovidie
Économie 1 7 min. 21.01.2017

Le Luxembourg dans "Pornocratie": Les rois du porno déshabillés par Ovidie

Le Luxembourg dans "Pornocratie": Les rois du porno déshabillés par Ovidie

AFP
Économie 1 7 min. 21.01.2017

Le Luxembourg dans "Pornocratie": Les rois du porno déshabillés par Ovidie

Thierry LABRO
Thierry LABRO
Dans "Pornocratie", un documentaire diffusé sur Canal Plus depuis mercredi, Ovidie met la lumière sur deux des géants de l'industrie du porno... qui utilisent le Luxembourg comme base arrière. Deux cas très différents.

par Thierry Labro

"Porno". Le mot continue d'exciter des millions d'internautes sur la planète. C'est à partir de cet intérêt que des géants ont construit un juteux business: la diffusion de contenus en ligne. Plus il y a de passage, plus ils peuvent facturer de publicité.

Dans son reportage, diffusé depuis mercredi sur Canal+, Ovidie, l'ancienne actrice porno devenue productrice de reportages cible deux sociétés. 

A ma gauche, YouPorn, 450 millions de visiteurs par mois, 26e site le plus fréquenté au monde, "emprunte" du contenu porno gratuit partout où il en trouve pour attirer des internautes et les exposer à de la publicité ou les amener vers des contenus payants; à ma droite, livejasmin, plateforme technologique qui permet à des femmes, des "camgirls" de s'exhiber contre paiement quel que soit l'endroit où elles sont et quel que soit l'endroit où sont leurs clients. 

Point commun de ces deux géants du porno, leur quartier général est au Luxembourg. MindGeek pour la première, Docler pour la seconde.

Disons-le tout de suite, la seule chose qu'on puisse imaginer leur reprocher est de vouloir échapper au fisc. Chacune des deux est en effet une poupée gigogne de sociétés et de filiales, au Luxembourg et dans tous les havres de paix fiscaux mis en lumière dans les PanamaPapers et consorts.

Dans "Pornocratie", le documentaire qu'Ovidie, l'ancienne actrice porno très engagée pour la cause des femmes, a vendu à Canal +, les images des patrons de YouPorn datent un peu en renvoyant à l'article que Die Welt avait consacré au sujet en 2010. 

Thylmann a tout vendu? Vraiment?

Au quatrième étage du 32 boulevard Royal, il est désormais impossible de dire si le plateau est vide, comme les journalistes de Die Welt l'affirment dans leur reportage de 2010
Au quatrième étage du 32 boulevard Royal, il est désormais impossible de dire si le plateau est vide, comme les journalistes de Die Welt l'affirment dans leur reportage de 2010
Thierry Labro

Car au quatrième étage du 32 boulevard Royal, il n'y a plus de baie vitrée qui montre une salle vide. Mais une porte opaque avec un lecteur de cartes d'accès.

Acculé par la justice allemande, le fondateur de YouPorn, le quadragénaire allemand Fabian Thylmann a fini par vendre ses parts dans MindGeek Canada, le point de départ de cette aventure mondialisée, à deux de ses managers Feras Antoon et David Tassilo pour 73 millions d'euros à l'automne 2013

Des rumeurs disent qu'il n'a cédé que la moitié de ses parts et l'exposition à la lumière médiatique et judiciaire. Au registre du commerce, il reste le propriétaire des 400.000 parts sociales ordinaires dans la holding. 

Les vidéo 360 ne sont pas supportées. Voir la vidéo 360 dans l'app Youtube.

Selon des médias allemands, il aurait finalement dans la foulée réglé son litige avec le fisc allemand qui l'accusait de fraude fiscale, en s'acquittant de près de 23 millions d'euros et d'une "amende" de 5 autres millions d'euros. Le fisc allemand avait été assez clair sur sa motivation en le faisant emprisonner en Belgique - il sera libéré contre une caution de 10 millions d'euros - et en confisquant sa maison. 

Les deux repreneurs, hommes d'affaires montréalais bien connus, font l'objet d'une procédure de l'Autorité canadienne des marchés financiers pour délit d'initiés. L'AMF n'avait pas répondu à nos questions à l'heure où nous publions cet article, pour savoir ce qu'est devenue la procédure de juillet et septembre dernier. MindGeek est reliée à environ une trentaine de sociétés au Luxembourg mais aussi à Chypre ou dans les Iles Vierges. Elle aurait réalisé en 2015 un chiffre d'affaires de 500 millions d'euros pour un bénéfice de 170 millions.

Porte ouverte chez Livejasmin

"Livejasmin", elle, n'a pas hésité à ouvrir ses portes à la productrice de Canal Plus. Les images montrent un plateau d'informaticiens. "Nous pourrions être une banque", sourit d'ailleurs le manager, dans le reportage. Là encore, la justice hongroise s'est intéressée à cette société pour des raisons fiscales. Arrivée sur la pointe des pieds au Luxembourg, elle a commencé par demander qu'on n'insiste pas trop sur la manière dont est utilisée sa mystérieuse technologie de livestream.

La légende raconte que l'idée de livejasmin est née en Hongrie chez une des plus grosses fortunes actuelles du pays qui regardait un show télévisé aux Etats-Unis. Le gamin, Gyorgy Zoltan Gattyan, bricole quelques lignes de code qui permettent d'arriver à ce niveau. 

Ses premiers managers au Luxembourg racontaient à leur arrivée, lors de nos premières rencontres dans un hôtel du Kirchberg où ils entendaient fonctionner "à la Google", que personne ne s'intéressait à cette technologie et que le porno a été la meilleure manière de la faire connaître. 

Les sociétés luxembourgeoises gérées depuis le Nevada

Dans le reportage d'Ovidie, "le manager de livejasmin"- en réalité COO de Docler Holding, Martin Fulop, avoue 2 millions de profils enregistrés pour quelque 50.000 femmes actives chaque mois. De quoi générer un chiffre d'affaires annuel de 305 millions d'euros (262 millions selon le dernier bilan disponible au registre du commerce), en croissance de 10% par an, indique-t-il.

Pourquoi avoir installé 200 personnes au Luxembourg dont 50% de développeurs, lui demande Ovidie dans le reportage. "Pour les impôts, mais aussi pour avoir les meilleurs personnes dans le domaine des technologies. Le Luxembourg est une bonne place."

Comme pour YouPorn, la structure abritée au 44 boulevard John Fitzgerald Kennedy, "cache" une trentaine de sociétés au Luxembourg et dans différents pays dont le Nevada, aux Etats-Unis. La plus grosse fortune hongroise a fini par y créer la Gattyn Family Irrevocable Trust, à la tête de la First Foundation Bank, à qui il a cédé les 246.268 parts sociales de DuoDecad Holding. C'est cette dernière holding qui gère livejasmin. Et bientôt une livejasminTV aux Pays-Bas.

Pour qu'on ne voit plus seulement le site de streaming porno, les Hongrois ont investi des dizaines de millions d'euros en marketing, sponsorisant tour à tour des concours de start-ups, des clubs sportifs ou des événements comme l'ICT Spring.

Dans un article de Paperjam en 2015, Fulop et le directeur général Karolyi Papp, affichent leur réussite sans complexe, reconnaissant 35 millions de spectateurs des 10.000 lives par jour, rendus possibles par 2.000 serveurs dans le monde. L'argent est réinvesti dans d'autres projets comme Escalion, le système de paiement interne, Elvoline pour la réservation d'hôtels ou la Teqball, sorte de table de ping-pong tordue sur laquelle s'amusent des stars du ballon rond, comme Ronaldinho ou Lottar Mattheus.

Une "catastrophe" pour Ovidie

«C’est avec une immense colère que j’assiste aux conséquences humaines de cette catastrophe économique», se fâche la productrice. «Comme dans toutes les crises, ce sont d’abord les travailleurs qui trinquent, en particulier les femmes. En l’occurrence, ce sont ici les travailleuses du sexe qui ont vu leur vie se dégrader. Les actrices elles-mêmes, d’abord, dont les revenus ont dégringolé de moitié. Des femmes qui, il y a encore dix ans, pouvaient encore, en bataillant un peu, exiger le port du préservatif et refuser certaines pratiques jugées trop «hard», et qui, aujourd’hui, sont obligées d’enchaîner les tournages à Budapest. Ou qui pensent trouver gloire et fortune en partant à Los Angeles où il est devenu normal de se prendre des gifles, d’être étranglée, de suffoquer, d’être dilatée», explique l'actrice devenue journaliste et auteure d'une quinzaine d'ouvrages.

Après six ans d'observation, elle avoue en avoir fait "une quête personnelle (...) pour toutes les souffrances qu’elle engendre non seulement dans ma vie, mais aussi dans celles de mes consoeurs ". "Entre montages financiers obscurs et exploitation sexuelle, l’histoire de cette structure est, à l’instar des plus grandes multinationales, celle d’un capitalisme exacerbé aux conséquences humaines désastreuses."

A la base des technologies, ces entrepreneurs sont-ils responsables de ce que le marché en a fait, c'est toute la question, qui n'est pas posée. Et à laquelle aucune réponse n'est donc apportée.

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