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Laurent Alexandre: «Le Luxembourg est un petit Singapour européen»

Laurent Alexandre: «Le Luxembourg est un petit Singapour européen»

AFP
Économie 6 min. 03.09.2018

Laurent Alexandre: «Le Luxembourg est un petit Singapour européen»

Énarque, chirurgien, entrepreneur, conférencier, écrivain pas «focussé», Laurent Alexandre est une sommité de l’intelligence artificielle. Il sera à Luxembourg en octobre pour une conférence sur l’IA: il a accepté de répondre à nos questions sur le rôle de l’Europe et du Luxembourg dans cette guerre technologique.

Par Matthias Thiriat  

Né le 10 juin 1960 à Paris, le docteur Laurent Alexandre a mille vies: chirurgien-urologue, il est aussi auteur, chroniqueur (pour le Huffington Post, Le Monde ou L'Express), chef d'entreprise et fondateur du site web Doctissimo.

S'intéressant de près au mouvement transhumaniste et aux bouleversements que pourrait connaître l'humanité, il suit les progrès de la science dans le domaine de la biotechnologie et intervient régulièrement dans les médias sur ce sujet.

Il sera à Luxembourg le 11 octobre prochain pour parler intelligence artificielle lors d'une conférence ouverte au public. Nous l'avons rencontré.

  • A quel moment l’intelligence artificielle a-t-elle trouvé sa place dans votre carrière multi-horizons?

J’ai toujours surveillé le sujet de l’Intelligence Artificielle (IA) mais je m’en préoccupe vraiment depuis les années 2000, c’est venu progressivement.

  • C'est quoi en fait l'intelligence artificielle?

L’IA, ce sont des programmes informatiques qui s’éduquent et qui concurrencent le cerveau humain. Cette concurrence pose un problème: qui contrôle l’IA? Peut-on seulement la contrôler? Que fait-on des gens moins intelligents que l’IA, à moyen terme?

  • Face à cela, l’Europe est-elle assez forte aujourd'hui pour faire face aux GAFA (Google, Amazon, Facebook et Apple) et aux BATX (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi) selon vous?

L’Europe est en train d’être laminée très progressivement. Sa situation est bien moins grave que celle de l’Afrique noire et de l’Afrique du Nord, mais son taux de croissance est faible et l’Asie de l’Est se développe beaucoup plus vite.

La bataille de l’IA est une bataille technologique et l’Europe n’est pas faite pour se battre, elle a été construite pour qu’il n’y ait plus la guerre. L’Europe est une maman bienveillante, maternante, sans hormone. Elle n’a pas vu le danger arriver, elle ne comprend même pas qu’il y a la guerre…

  • Quelles solutions pour que l’Europe comble son retard?

Il faut que l’Europe dépense plus en recherche! L’Europe du sud dépense entre 1 et 1,3% de sa richesse nationale alors que la Corée du Sud est presque à 5% et que la Chine représente 23% de la dépense mondiale en Recherche et Développement. Il faudrait qu’il y ait en Europe, des gens qui aient une culture technologique. Or, il n’y en a pas.

L’Europe n’a pas d’expertise, n’a pas de vision. C’est une bureaucratie libérale mais ce n’est pas une technocratie technique. Les batailles sont à l’échelle d’un continent et non d’un pays. La France et l’Allemagne ne peuvent pas mener, seuls, la bataille de l’IA.


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  • Dans votre livre «La Guerre des Intelligences», vous avez cette formule: «Ils ont les GAFA et nous avons la CNIL (Commission nationale de l'informatique et des libertés)». Avec la mise en place du RGPD (Règlement général sur la protection des données), pensez-vous toujours que l’on attache trop d’importance à la protection des données?

Pas du tout! LE RGPD n’a pas changé ma vision des choses. On pense qu’en s’occupant de «privacy», on va devenir une grande puissance en Intelligence Artificielle mais c’est une illusion. Je ne dis pas qu’il ne faut pas réguler les DATA, je dis juste que ce n’est pas le sujet. On est obsédé par la protection alors qu’on devrait s’occuper de production.

  • L'ampleur de la collecte illégale de données d'utilisateurs Facebook par Cambridge Analytica lors de la campagne présidentielle américaine, ne vous a-t-elle pas fait changer d’avis?

On est en 1939, il y a un canon qui explose avec 22 morts, en tant que ministre de la Guerre, je ne vais pas arrêter la production de canons face à Hitler. Qu’il y ait des accidents dans les GAFA, il y en a et il y en aura encore. Ce n’est pas pour cela qu’il faut se comporter comme des petits enfants, face aux géants du numérique qui nous colonisent.

  • Le 11 octobre, vous serez à Luxembourg. Comment le pays est-il perçu dans le milieu de l’IA?

Le Luxembourg n’a pas les moyens de rivaliser avec les GAFA ou les BATX, mais il a une économie très haut de gamme. Il peut utiliser l’IA pour faire des tas de choses, notamment dans le milieu financier.

  • Dans quels secteurs d’activités liés à l’IA, le Luxembourg devrait-il se positionner selon vous?

Je ne vais pas me permettre de donner un conseil, mais la grande spécialisation du Luxembourg c’est le secteur financier. Il serait logique qu’il poursuive son avantage dans ce domaine, dans l’IA appliquée à la finance et éventuellement dans le Blockchain (une technologie de stockage et de transmission d'informations sans organe de contrôle, ndlr)

Le Luxembourg doit continuer à être un pays très prospère, un petit Singapour européen. Surtout qu’il ne change rien, il est sur la bonne trajectoire. On ne va pas donner des leçons au pays le plus riche d’Europe.

  • Autre sujet que vous abordez largement dans votre livre: celui de l’éducation, un enjeu fondamental selon vous. Comment préparer les jeunes à l’arrivée de l’IA?

Tout d’abord il faut un modèle éducatif moins laxiste. Il ne faut pas demander aux enfants s’ils veulent apprendre, il faut les obliger à apprendre.

Le principal problème que l’on a, ce sont les inégalités. Aujourd’hui il est important de travailler en recherche pour permettre aux enfants moins intelligents de progresser. Il faut faire un saut technologique. On ne dépense rien en recherche pédagogique et, lorsqu’on le fait, c’est uniquement pour améliorer les systèmes élitistes.

  • Cela passe par une amélioration des universités...

Bien sûr ! Il faut améliorer le niveau des universités. L’école apprend des choses mais n’élève pas le QI des jeunes. Le problème, même si ce n’est pas politiquement correct, c’est qu’à l’ère de la connaissance, il va bien falloir augmenter le QI des pauvres. Sinon, ils ne sont pas près de sortir de la pauvreté.

C’est valable dans la plupart des pays européens. La crise de l’éducation est devant nous. Il va y avoir de moins en moins de place pour les gens peu intelligents dans le futur, et l’école ne sait toujours pas améliorer la situation intellectuelle des gens moins doués.

  • Enfin, y a-t-il des leviers à mettre en place pour que l'Europe parvienne à fidéliser ses cerveaux ?

On peut lutter contre le «Brain drain» ("fuite des cerveaux" en français, ndlr) en payant les chercheurs comme aux USA ou en Chine. Ce problème ne se pose pas au Luxembourg puisqu'ils sont déjà payés correctement. Dans le secteur privé, les sommes sont hallucinantes. Google vient de franchir la barre des 100 millions de dollars de bonus sur un seul homme.

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