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La faillite, cette «honte» entrepreneuriale
Économie 1 6 min. 05.02.2020

La faillite, cette «honte» entrepreneuriale

Face aux échecs enregistrés dans les start-up, la Chambre de commerce plaide pour la mise en place de dispositifs préventifs.

La faillite, cette «honte» entrepreneuriale

Face aux échecs enregistrés dans les start-up, la Chambre de commerce plaide pour la mise en place de dispositifs préventifs.
Photo: Shutterstock
Économie 1 6 min. 05.02.2020

La faillite, cette «honte» entrepreneuriale

Marc AUXENFANTS
Marc AUXENFANTS
Le Luxembourg attire certes les start-up, mais tolère peu leurs échecs et leur accorde rarement une seconde chance.

Dans la start-up nation luxembourgeoise, il y a des totems, et des tabous. D'un côté, le pays se dote d'un logo et d'un slogan accrocheurs – «Let's make it happen» –, pour vanter entre autres son écosystème favorable à l'épanouissement des jeunes pousses. A coup de roadshows, il multiplie également les efforts pour se faire connaître et se promouvoir à l'étranger, afin d'attirer les entrepreneurs, les investisseurs et les start-upers. L'objectif du pays est clair, et figure dans l'accord de coalition 2018-2023 du gouvernement: «Accroître sa visibilité au niveau national et international et mettre en exergue ses succès».

Les tabous, ce sont notamment les faillites. Personne ne semble prêt à en parler. Et ceux qui seraient à même de partager les expériences et leçons de leur échec, se taisent. Quand on interroge l'écosystème start-up, se murmurent quelques noms d'entrepreneurs qui ont dû abandonner leur projet d'affaires. Malheureusement, ceux-ci ne souhaitent pas s'exprimer.

Présence à la StartUp World Cup

Mathilde Argaud est l'une des rares à avoir accepté d'exposer sa mésaventure. En novembre 2018, elle la confiait au site Siliconluxembourg.lu. Fondée en 2016, sa start-up Largowind avait pourtant bien démarré. Son système de surveillance pour bateaux de plaisance amarrés dans les ports avait même été remarqué. Au printemps 2016, son ingénieure et fondatrice avait tout d'abord reçu un chèque de 50.000 euros du ministère de l'Economie, puis 50.000 autres euros de fonds privés, dans le cadre du programme Fit4Start de Luxinnovation. 

En mai 2018, lors d'une soirée organisée par EY, elle avait ensuite été sélectionnée pour représenter le Luxembourg à la StartUp World Cup, dans la Silicon Valley. L’aventure s'arrête cependant en été 2018, quand son fournisseur annonce qu'il ne livrera pas les appareils à temps. Elle est alors contrainte d'annuler leur commercialisation, prévue pour début 2019. Quelques mois plus tard, faute de fonds suffisants, elle se déclare en faillite. 

Les raisons des échecs des start-up sont multiples. CBInsights, le site new-yorkais d'agrégation de données pour entreprises, en liste une vingtaine: les cinq plus importantes sont l'absence de besoin du marché, le manque de cash, l'absence des compétences requises au sein de l'équipe pour le projet, des concurrents plus forts et des problèmes de prix et de coûts.

«Les start-up échouent lorsqu'elles ne résolvent pas un problème de marché», note CBInsights. La technologie, l'expertise, la réputation en tant que leader peuvent être certes excellentes. Cependant, la solution proposée doit pouvoir adresser des problèmes et une demande de clients suffisamment importants pour être viable. De même, «une équipe diversifiée, avec des compétences différentes est souvent citée par les start-upers interrogés, comme étant essentielle au succès d'une entreprise», rappelle CBInsights, citant des start-upers regrettant après coup l'absence par exemple de commerciaux au sein de leur équipe pour assurer la promotion et la vente du produit.

Pour Charles-Louis Machuron, fondateur de start-up, éditeur et CEO de Siliconluxembourg.lu, «le manque de financement ou d'avance de trésorerie, le coût de la vie au Luxembourg, un mauvais business plan, des retards de paiement par les partenaires ou clients, un marché luxembourgeois trop petit, et des investisseurs qui ne suivent plus», sont les motifs les plus souvent avancés post-mortem par les jeunes pousses. Pourquoi cette omerta? A écouter les acteurs du milieu, faire faillite ne semble pas encore reconnu au Luxembourg. Et la culture de l'échec n’est pas encore entrée dans les mentalités. 

«Au Grand-Duché, personne ne parle de sa propre expérience. Car la faillite a toujours été vécue comme une honte», regrette Jérôme Grandidier, start-uper et cofondateur de la Fédération luxembourgeoise des Startups (FLSU). Une situation selon lui difficile à assumer, d'autant que les entrepreneurs qui ont failli n'ont guère le droit à une deuxième chance. «Toute la politique de stimulation de l'entrepreneuriat au Luxembourg consiste à mettre de l'argent et des ressources sur la table, pour faire démarrer le projet. Mais une fois lancé, si on rate, c'est fini!», s'insurge le par ailleurs directeur de Luxfactory, le conseiller économique, partenaire d'innovation et incubateur pour les start-up, PME et grandes entreprises.

Pour Jérôme Grandidier, faire faillite reste mal perçu au Grand-Duché.
Pour Jérôme Grandidier, faire faillite reste mal perçu au Grand-Duché.
Photo: Lex Kleren

Il rappelle que Bill Gates avait fait faillite avant de lancer Microsoft. Et que s'il avait été au Grand-Duché, il n'aurait pas pu lancer l'actuelle multinationale informatique américaine, qui emploie quelque 150.000 salariés et revendiquait une capitalisation de 1.200 milliards de dollars en 2019. «On est dans un schéma de sanctions: on met une amende, les banques coupent les financements, et on ne sauve rien», poursuit l'entrepreneur. «Au lieu de punir une entreprise qui a un retard d'impôt ou de TVA, on devrait lui fournir un consultant, qui audite la société, afin d'identifier les faiblesses et les risques. Et qui peut agir pour redresser le projet, tant qu'il est encore temps.»

Se relancer dans une seconde aventure semble toutefois possible pour les entrepreneurs en herbe: à condition d'obtenir cette fameuse autorisation de commerce. «Théoriquement, si on n'a pas de dettes auprès de l'Etat, on peut remonter une société», rappelle Jérôme Grandidier. «J'ai cependant vu des cas où les gens avaient bien payé leurs cotisations aux administrations, mais pour des raisons incompréhensibles, on ne leur a pas pour autant accordé cette autorisation d'établissement.» Que deviennent ces start-upers qui font faillite? S'ils ne sont pas du pays, ils quittent le Luxembourg, comme Mathilde Argaud, devenue consultante pour une société suisse de services industriels et IT. D'autres retrouvent un emploi salarié, oublient leur rêve de projet et digèrent difficilement leur échec.

Identifier en amont les difficultés

Pour le cofondateur de la FSLU, changer les mentalités prend du temps. Aussi prône-t-il un cadre législatif plus adapté, qui permette de faire faillite, de fermer proprement la société, et de pouvoir recommencer. «Si on arrive à avoir des start-upers qui remontent une société après un échec, cela montrera que ,se planter‘ n'est pas si grave.» «Mais si on les empêche de retenter leur chance, il n'y aura jamais de succès après un échec», prévient-il. Le projet de loi relatif à la préservation des entreprises et portant modernisation du droit de la faillite déposé en février 2013 compte-t-il remédier à la situation?

Dans son avis, la Chambre de commerce loue les mesures préventives et de restructuration, prévues par le texte: «Elles ont plutôt vocation à prédire quand une entreprise va tomber en faillite au regard des informations (clignotants) qui seront transmises à ces différentes instances, que de véritablement prévenir les difficultés et aider les entreprises à les surmonter», regrette-t-elle. «Il est trop prévisionnel et pas assez préventif. (...) «Un volet véritablement préventif permettant d'identifier bien en amont les difficultés et de prodiguer aux entreprises les conseils utiles au redressement de la situation serait plus que bienvenu.»  


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