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La face cachée de la rentabilité
Dans la construction, une entreprise sur quatre a un taux d'EBE négatif. Une menace pour son avenir.

La face cachée de la rentabilité

Photo: Guy Wolff
Dans la construction, une entreprise sur quatre a un taux d'EBE négatif. Une menace pour son avenir.
Économie 5 min. 12.09.2018

La face cachée de la rentabilité

Thierry LABRO
Thierry LABRO
L'indexation nuit gravement à la santé... de l'économie luxembourgeoise, disent les spécialistes et les politiques, année après année. Une étude du Statec sur la rentabilité des entreprises nuance le tableau et pointe un danger.

C'est une dernière place européenne aussi peu connue du grand public que peu médiatisée: le Luxembourg est dernier au classement européen du «taux d'excédent brut d'exploitation de l'économie marchande non financière» (ou taux d'EBE). 

Est-ce que les entreprises luxembourgeoises sont moins rentables que les autres?, s'est demandé le Statec cet été. Pour l'Observatoire de la compétitivité, c'est évident. Avec 6,5% de taux d'EBE, le Luxembourg est dernier juste après la France (6,7%), assez loin de la moyenne européenne (10,7%). Et très loin de l'Irlande (19,8%) ou du Royaume-Uni (16,5%). 

Pire, en dix ans, le Luxembourg a vu son taux d'EBE passer de 8,3% à 6,3%, alors même que le chiffre d'affaires des entreprises a plus que doublé, de 64 à 154 milliards d'euros. 

Les dépenses en personnel... «baissent» 

Mais qu'est-ce que cette obscure notion de «taux d'excédent brut d'exploitation de l'économie marchande non financière»? 

Quand une entreprise réalise un chiffre d'affaires de 100 euros, 57 euros représentent le coût net des produits ou services revendus et 43 euros la production. Cette dernière est elle-même composée de la «consommation intermédiaire» (ou le coût des biens et services dans le processus de production), 28 euros, plus 15 euros de «valeur ajoutée». Et quand on soustrait de cette valeur ajoutée les dépenses de personnel (8 euros, contre 12 en 2005), on obtient... le taux d'EBE. 6,2 euros pour 100 euros de chiffre d'affaires. 

Premier constat, les dépenses de personnel ont baissé de quatre points en dix ans, malgré six indexations. 

Le Statec a donc dû plonger davantage pour comprendre. La spécificité du Luxembourg vient plutôt d'un «tissu économique particulier», dit son étude. Si les services non financiers sont de très loin les premiers contributeurs de l'excédent brut d'exploitation (59% du total luxembourgeois), ils ne représentent «que» 29% du chiffre d'affaires global alors que c'est l'inverse pour le commerce (24% de l'EBE mais 54% du chiffre d'affaires). 

De 2009 à 2015, le Luxembourg est passé de la sixième à la vingt-sixième place européenne des services non financiers. Le taux d'EBE de 2015 (12,5%) a pris une gifle par rapport à dix ans plus tôt (19,4%). Pourquoi? 

  • D'abord en raison de l'essor de services à faible taux de marge dans les services d'informations et de communication, les services spécialisés, scientifiques et techniques et dans les services administratifs et de soutien, entre 2010 et 2015. 
  • Ensuite, en 2012 et 2013, une série d'entreprises ont été reclassées, comme les entreprises de transport et les services d'information et de communication. Des prestataires de services informatiques, au chiffre d'affaires important mais à la faible marge, sont passés du «commerce» vers «les services informatiques». Les industries plombent le résultat. Dans l'industrie, le phénomène est différent: la crise de 2009 a modifié la structure de production du pays au profit de l'essor du négoce international (le produit est acheté à l'étranger et revendu à l'étranger), de la sous-traitance et du travail à façon. 

Résultat, le chiffre d'affaires a augmenté de 72% en dix ans mais le taux d'EBE a reculé de 43%. 

Pour le commerce, les nuances sont encore plus subtiles: les dépenses de personnel sont très différentes dans chacune des trois branches, de 40% pour le commerce de gros à 61% pour le commerce de détail et 76% dans le commerce et la réparation d'automobiles et de motocycles et pourtant leur taux d'EBE est compris entre 2,5 et 4,9%, 2,5% dans le commerce de gros qui a aussi... la plus faible part de dépenses salariales. 

Menace sur le commerce et la construction 

Là encore, l'essor du négoce international explique cet apparent paradoxe entre un secteur qui réalise à la fois 68 milliards d'euros de chiffre d'affaires et un excédent brut d'exploitation de 1,7 milliard d'euros. Les services spécialisés, scientifiques et techniques représentent à la fois un tiers du chiffre d'affaires du commerce de gros mais un taux d'EBE trois fois supérieur. Avec l'industrie manufacturière de moyenne-basse technologie (enregistrements, cokéfaction et raffinage, métallurgie, fabrication de produits en caoutchouc et en plastique, produits minéraux métalliques et non métalliques) et la manufacture de haute technologie (pharmaceutique, produits informatiques, électroniques et optiques et construction aéronautique et spatiale), ces trois secteurs pèsent un tiers de l'EBE luxembourgeois et deux tiers de son chiffre d'affaires. 

«Le poids important de ces activités à faible taux d'EBE explique pourquoi l'EBE de l'économie marchande non financière est tiré vers le bas», affirme le Statec, selon qui le poids de certaines grosses sociétés implantées au Luxembourg cachent la réalité de la situation pour l'ensemble du secteur. 

Faut-il que le Luxembourg cherche à améliorer son score dans le classement européen? Pas sûr, répond le Statec. «Si un jour le taux d'EBE de l'économie marchande non financière luxembourgeoise évoluait 'favorablement', c'est-à-dire dans le sens d'une performance supérieure à la moyenne de l'Union européenne, ce serait probablement la manifestation d'un changement structurel de grande envergure, dont les conséquences pourraient tant améliorer que dégrader la situation économique du Luxembourg». 

Et attendant de pouvoir étudier le nouveau critère pertinent, le «retour sur actifs», division du résultats avant charges d'intérêts au total des actifs, pour lequel le Statec alimente la base Bach depuis 2011, l'organe statistique luxembourgeois invite à se préoccuper des taux d'EBE négatifs. 

«Tôt ou tard, un taux d'EBE négatif pointe une perte de trésorerie, qui en l'absence de flux de trésorerie compensatoires peut entraîner l'état de cessation de paiements». 

La faillite. 

Plus d'une entreprise du commerce et de la construction sur quatre vit avec cette menace.


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