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«La crise actuelle ne constitue pas un alibi»
Économie 8 min. 21.09.2020

«La crise actuelle ne constitue pas un alibi»

«La structure des coûts au Luxembourg est très élevée dans de nombreux domaines. C'est un fait qui va créer une pression supplémentaire dans un futur proche», estime Jean-Paul Olinger, directeur de l'UEL.

«La crise actuelle ne constitue pas un alibi»

«La structure des coûts au Luxembourg est très élevée dans de nombreux domaines. C'est un fait qui va créer une pression supplémentaire dans un futur proche», estime Jean-Paul Olinger, directeur de l'UEL.
Photo: Chris Karaba
Économie 8 min. 21.09.2020

«La crise actuelle ne constitue pas un alibi»

Jean-Paul Olinger, directeur de l'Union des entreprises luxembourgeoises (UEL), estime que le chômage partiel devrait se poursuivre pendant une bonne partie de 2021 et devrait constituer une réponse aux conséquences de la crise. A l'image de ce qui se passe ailleurs en Europe.

(Pierre Leyers avec Jmh) - L'automne s'annonce difficile sur le plan économique. Pour Jean-Paul Olinger, directeur de l'UEL, la crise liée à la pandémie de covid-19 n'en est pas l'unique cause, mais en exacerbe les effets. Notamment les défis liés à la digitalisation et à la mondialisation.

Suppression massive d'emplois chez ArcelorMittal, restructuration chez SES ou bien encore tensions chez Luxair. Comment percevez-vous la situation pour les semaines et mois à venir?

Jean-Paul Olinger - «Il était déjà clair, pendant le confinement, que cet automne allait mettre en avant les effets de la pandémie sur notre économie. Mais tous les secteurs ne sont pas touchés de la même manière au même titre que toutes les entreprises d'une même branche d'activité. Le covid-19 joue un rôle décisif dans certains secteurs, tels que l'hôtellerie et la restauration ou le secteur culturel. Dans d'autres, il constitue un facteur aggravant. Pour le secteur de l'acier, les difficultés se trouvent à l'échelle mondiale, même sans virus. 

C'est pourquoi la discussion autour du 'Green Deal' - et la crainte que nos partenaires hors de l'UE aient des règles différentes des nôtres - reste un sujet sur la table. L'attitude de certains membres du gouvernement à l'égard de nouveaux projets ne contribue naturellement pas à la valorisation de notre économie à l'extérieur, même pour de nouveaux investissements d'entreprises déjà implantées ici.

Les syndicats accusent le patronat de profiter de la situation exceptionnelle pour faire passer des décisions impopulaires...

«La crise économique actuelle ne constitue pas un alibi. Prenons le cas de l'aviation par exemple: Cargolux possède actuellement de nombreuses commandes, le centre de fret fonctionne à plein régime mais Luxair subit de plein fouet les conséquences de la pandémie. La structure des coûts au Luxembourg est très élevée dans de nombreux domaines. C'est un fait qui va créer une pression supplémentaire dans un futur proche.


Politik, Itv Xavier Bettel, Sechs Monate Covid-19 Foto: Chris Karaba/Luxemburger Wort
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La tripartite constitue-t-elle toujours le bon instrument pour résoudre les conflits?

«Le dialogue social fonctionne bien, et ce, à de nombreux niveaux. En juillet, nous avons eu une tripartite nationale, et désormais se tiennent des tripartites sectorielles dans l'acier et l'aviation. C'est justement dans ces deux secteurs, particulièrement touchés, que les partenaires sociaux doivent se parler et trouver une solution commune. Les tripartites sectorielles sont très importantes en tant qu'instrument de crise. Au niveau national, le dialogue est un peu plus difficile. Il semble que nous ayons toujours besoin d'une crise pour faire progresser le dialogue.

Dans ce contexte, j'ai été frappé par une prise de position de la CGFP. Alors que les représentants de l'OGBL et du LCGB manifestent pour l'emploi dans ces deux secteurs, Romain Wolff explique que, compte tenu de la situation budgétaire, toute renonciation de son syndicat à des revendications salariales supplémentaires doit être considéré comme un geste de solidarité.


IPO , PK CGFP , Forderungen an die Regierung , Romain Wolff und Steve Heiliger , Coronakrise , Covid-19 , Sars-CoV-2 , Foto:Guy Jallay/Luxemburger Wort
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Une date a-t-elle été fixée pour la prochaine tripartite nationale? 

«Lors de la rencontre de juillet, il a été décidé que les partenaires sociaux se rencontreraient à l'automne, sans qu'aucune date précise ne soit fixée. Quoi qu'il en soit, les réunions seront plus efficaces si les groupes de travail décident de continuer à travailler en attendant. Bénéficier d'approches résolues et coordonnées est plus important que jamais.

Quels seront les thèmes qui y seront abordés?

«C'est le gouvernement qui fixe l'ordre du jour. Mais l'emploi, comme en juillet, sera probablement une priorité.

Comment se positionne l'UEL face à la hausse des taxes demandée sur les plus hauts revenus, sur le durcissement des droits de succession et la réintroduction de l'impôt sur la fortune?

«Nous avons actuellement un déficit dans le budget mais nous pouvons le combler sur le moyen terme. C'est pourquoi nous devrions nous tourner vers l'avenir et continuer à investir. Nous devons le faire dans les compétences et les infrastructures afin de générer de nouveaux revenus sur le long terme. Nous avons besoin d'une réforme fiscale qualitative qui incite les entreprises et les particuliers à investir dans la transformation du système énergétique, dans la numérisation et les compétences. L'Etat doit accompagner et faciliter ces investissements, mais il n'a pas besoin de les financer. De ce point de vue, les impôts sur la succession ou sur la fortune sont contre-productifs. 

Combien de temps, selon vous, l'Etat pourra-t-il continuer à financer le chômage partiel?

«La crise va continuer à nous accompagner pendant un certain temps encore. La France, l'Allemagne et l'Autriche ont déjà annoncé que le chômage partiel se poursuivra pendant une bonne partie de l'année prochaine. Cela offre aux entreprises une sécurité de planification, elles sont prêtes à investir. Au Luxembourg, il y a des pans entiers de l'économie qui vont mal. Je pense notamment au commerce de détail, à l'hôtellerie et à la restauration ainsi qu'à de nombreuses entreprises du secteur industriel. Le travail à temps partiel est vital pour leur survie. 


ILLUSTRATION ARCELOR MITTAL USINE BELVAL. Vendredi 30 Novembre 2012. © PHOTO/NICOLAS BOUVY
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Estimez-vous qu'une vague de faillites surviendra sans le recours au chômage partiel et autres aides?

«Malgré les aides d'État, certaines entreprises ne survivront pas. Le coût du chômage partiel et des congés pour raisons familiales, qui visent à maintenir le pouvoir d'achat des ménages, s'élèvera à environ un milliard d'euros d'ici la fin de l'année. En outre, il n'y a toujours qu'environ 95 millions d'euros d'aides non remboursables pour les entreprises. 

Toutefois, cette aide est compensée par des cotisations de sécurité sociale d'un même montant pour le chômage partiel que les entreprises doivent supporter. C'est un jeu à somme nulle qui fait peser un fardeau sur ces entreprises. De ce fait, l'aide d'État est en réalité moins généreuse qu'il n'y paraît à première vue. En tout état de cause, une aide supplémentaire est nécessaire, mais elle doit être ciblée. La surtaxe sur les coûts fixes, telle qu'elle est appliquée en Autriche, pourrait être une solution. D'autres domaines ont également besoin d'un soutien supplémentaire. Un Luxembourg sans culture, par exemple, serait impensable. 


Près de 3.000 demandes de chômage partiel acceptées
2.966 dossiers ont été validés par le dernier Comité de conjoncture. Et pour 43,5% des cas, il s'agit de sociétés en lien avec les secteurs de l'hôtellerie-restauration, du tourisme et de l'événementiel.

Dans un récent rapport, le Conseil économique et social a indiqué que le télétravail était une option d'avenir, parmi d'autres...

«Le CES propose que le travail à domicile continue d'être possible sur une base volontaire - c'est-à-dire qu'il n'y a pas de «droit» de travailler à domicile, mais aussi pas d'«obligation». C'est une bonne chose, parce que de nombreuses entreprises veulent offrir du travail à domicile à leurs employés et de nombreuses personnes souhaitent davantage de bureaux à domicile. Mais ce n'est pas le cas pour tout le monde ! Le Conseil économique et social propose un cadre juridique dans lequel les employeurs et les employés peuvent circuler librement. 

La hausse du nombre de jours de télétravail pour les frontaliers soulève des questions en matière de fiscalité et de sécurité sociale. Le CES propose une limite de 55 jours par an. Est-ce réaliste?

«En ce qui concerne la sécurité sociale, il est possible de passer jusqu'à 25% de son temps de travail - soit l'équivalent de 55 jours d'emploi à temps plein - en dehors des frontières du Luxembourg tout en restant couvert par la sécurité sociale au Luxembourg. C'est une règle qui s'applique au niveau de l'UE. Si un salarié passe plus de 25 % de ses heures de travail à l'étranger, il est entièrement couvert par le système de sécurité sociale de son pays de résidence. La situation est en revanche différente pour les impôts. 

Le Grand-Duché a convenu avec chaque pays voisin d'un nombre limité de jours ouvrables qui peuvent être effectués en dehors des frontières du Luxembourg sans que ces jours ouvrables soient imposés dans le pays de résidence du salarié. Si ces limites sont dépassées, tous les jours ouvrables non effectués au Luxembourg sont imposables dans le pays de résidence et exonérés au Luxembourg.

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