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«L'entreprise libérée» bouscule l'organisation du travail
Économie 6 min. 30.09.2019

«L'entreprise libérée» bouscule l'organisation du travail

L'entreprise libérée mise sur l'intelligence collective au service de la vision d'un leader.

«L'entreprise libérée» bouscule l'organisation du travail

L'entreprise libérée mise sur l'intelligence collective au service de la vision d'un leader.
Photo: Shutterstock
Économie 6 min. 30.09.2019

«L'entreprise libérée» bouscule l'organisation du travail

Patrick JACQUEMOT
Patrick JACQUEMOT
L'organisation du travail peut reposer sur autre chose qu’une hiérarchie méfiante et imposant ses volontés. Le professeur Isaac Getz a ainsi développé le concept d'une prise de décision copartagée entre tous les membres d'une même entreprise. Au Luxembourg, l'IMS est prête à sauter le pas.

En haut, le chef. En dessous, des strates de responsables: codirecteurs, chefs de secteur, responsables de service, cadres, employés. Le modèle classique d'une entreprise bien structurée sur le papier, mais dont Isaac Getz ne cesse de pointer l'inefficacité. «Il s’agit d’une conception d’entreprise d'un autre âge», commente le professeur de l’ESCP Europe*.

Depuis une dizaine d'années, le spécialiste en leadership et innovation plaide pour un autre concept: l'entreprise libérée. Lui préfère voir se créer des firmes où la majorité des salariés sont libres et responsables d’entreprendre toute action qu’eux-mêmes décident comme meilleure pour leur organisation. Tout cela au service d'une vision portée, «non plus par un patron tout-puissant mais un meneur charismatique». A terme, la question qui ne résonnera plus dans les couloirs devant être : «Je fais quoi, chef?»

Sans contraindre, ni contrôler

Et de préciser immédiatement: «Je ne parle pas de cette tendance de "freedom washing" consistant à installer des baby-foot et des salles de repos en faisant croire aux salariés que c'est là le symbole ultime qu'ils n'ont aucune pression de leurs supérieurs». Le concept développé par ce doctorant en psychologie se veut «moins superficiel».

Isaac Getz a ainsi construit un principe organisationnel dont, déjà, une centaine d'entreprises se sont inspirées en Europe. Dans le secteur privé comme le public, dans des PME comme dans des groupes importants. Et de citer pêle-mêle aussi bien Michelin, Decathlon que la société GSP de Metz (spécialisée dans la sécurité) ou la Sécurité sociale belge et ses 1.000 postes. Pour l'heure, le Luxembourg reste à la traîne sur ce modèle (lire ci-contre)


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Le principe repose sur les attentes essentielles de tout homme, et donc tout salarié: un triple besoin de confiance, de réalisation de soi et d’autodirection. «Je ne connais personne qui va travailler avec enthousiasme pour un Ebitda de 12%», se moque le professeur. Selon lui, il appartient plutôt au leader de créer les conditions de satisfaction de ces attentes humaines. Condition sine qua non pour que l'ensemble de son équipe donne le meilleur d'elle-même, «sans contraindre, ni contrôler comme dans l'ancien monde».

Pas si simple

Avec cette philosophie qu’on pourrait qualifier d’humaniste, l'attention est préférée à la supervision, la confiance à la défiance, l'autonomie à l'autorité. A terme, des personnels plus engagés finissant par créer une organisation du travail bien plus performante que dans le cas d'une structure fondée sur la méfiance et le contrôle.

Ce leadership de la transformation doit être incarné d’abord par le "dirigeant" lui-même. Il doit apprendre à lâcher prise, aimer servir, accompagner, respecter. Pas si simple après des décennies où le stéréotype du patron reste celui de l'homme providentiel qui gère tout, dirige seul et qui inspire la crainte.

Dans l'entreprise libérée, le boss doit perdre de son ego. «Il devient moins visible mais plus présent.» Il se concentre sur la vision pour son entreprise le développement de ses valeurs. «Ce n'est pas à lui de faire tourner la boutique mais aux équipes auto-dirigées, insiste Isaac Getz. Lui prépare le coup d'après.»

 

Isaac Getz estime que l'entreprise libérée a un impact positif en interne sur les employés et, à l'extérieur, sur les citoyens que redeviennent les salariés après leur travail.
Isaac Getz estime que l'entreprise libérée a un impact positif en interne sur les employés et, à l'extérieur, sur les citoyens que redeviennent les salariés après leur travail.
Photo: DR

 

Aux équipes donc, par pôle de compétence dans les grandes structures, de gérer le quotidien. «La vision-rêve portée par le dirigeant devra être partagée par tous. Et chacun à son niveau a la solution pour la réaliser le plus souvent. Et une décision réfléchie par la base, mûrie en autonomie et appliquée à souvent bien plus de pertinence que les plans sortis d'un lointain bureau.»

Quand le salarié vient travailler par contrainte, cela n'a rien de viable

Dans cette organisation, le salarié ne devient alors plus un pion mais bien un contributeur primordial à la bonne marche de SA société, ce qui change tout. «Responsabiliser dans un cadre de coconstruction, c'est offrir à chacun une possibilité de développement personnel. Et au final, ce mieux-être à son poste compte plus que la carotte d'une augmentation de salaire.»

D'expérience, Isaac Getz et les dirigeants qui ont appliqué son concept ont ainsi noté les bienfaits de l'entreprise libérée. Un taux d'absentéisme en chute, des démissions se réduisant et des progrès dans l'engagement ressentis à tous les niveaux. «Quand le salarié vient travailler par contrainte plutôt que par envie, cela n'a rien de viable à long terme. Le but de l'entreprise étant de perdurer, ce management fondé sur la liberté et responsabilité s'avère aussi économiquement plus performant.»

Rendre les citoyens meilleurs

Et si l'impact positif se ressent dans le cadre professionnel, il trouve aussi écho dans le cercle familial ou dans la société. «Si vous apprenez aux gens à dialoguer de façon respectueuse, prendre en considération les arguments des uns et des autres, à coconstruire, à travailler en confiance, cela donne des parents, des partenaires, des citoyens meilleurs.»

Utopie que tout cela? Le professeur reste persuadé du contraire: «Rendre de l'autonomie aux employés et se reposer sur des potentiels, parfois insoupçonnés, c'est révéler des pourcentages de croissance dormant au cœur même des organisations», indique-t-il en raccrochant l'entreprise libérée à sa réalité économique.

Et de s'interroger en conclusion: «Qui d'autre que certains patrons imbus d’eux-mêmes ont pu faire rentrer dans la tête des gens que la liberté c'était l'anarchie?». La liberté pouvant bien être synonyme de croissance.

         * ESCP Europe: Grande école de management basée à Paris, Londres, Berlin, Madrid, Turin et Varsovie.  

• A lire : Isaac Getz, Liberté & Cie (Flammarion 2016), L'entreprise libérée (Fayard, 2019), Leadership sans ego (Fayard 2019).


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