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"L'entreprise libérée a changé ma vie"
Ce sont les salariés qui gèrent leur entreprise dans l'entreprise libérée.

"L'entreprise libérée a changé ma vie"

Photo: Shutterstock
Ce sont les salariés qui gèrent leur entreprise dans l'entreprise libérée.
Économie 6 min. 11.02.2019

"L'entreprise libérée a changé ma vie"

Nadia DI PILLO
Nadia DI PILLO
Une entreprise sans managers, où la confiance règne entre des salariés complètement autonomes... Ce n'est pas une utopie mais une réalité dans une poignée d'organisations dans le monde. Matthieu Wendling (44 ans) travaille depuis 2004 au sein d'une telle entreprise. Témoignage.

Une entreprise sans managers, où la confiance règne entre des salariés complètement autonomes... Ce n'est pas une utopie mais une réalité dans une poignée d'organisations dans le monde. Matthieu Wendling (44 ans) travaille depuis 2004 au sein de l'entreprise française Chronoflex, basée à Saint-Herblain, près de Nantes. Avant la transformation de la société en "entreprise libérée" en 2012, il était membre du comité de direction en charge des opérations pour le groupe. Aujourd'hui, il est coach interne et externe. Il nous raconte son expérience de l'entreprise sans patron, sans hiérarchie.

Matthieu Wendling, salarié libéré et… heureux.
Matthieu Wendling, salarié libéré et… heureux.
Photo: Lex Kleren

Matthieu Wendling, est-ce que l'entreprise libérée est vraiment une approche nouvelle?

Ce n'est pas une approche nouvelle puisque la première génération d'entreprise libérée a démarré en France dans les années 80. Ce mouvement a même commencé avant aux Etats-Unis et dans d'autres pays. Nous faisons partie de la deuxième génération d'entreprise libérée qui a commencé ce chemin à partir de 2008-2009. On assiste aujourd'hui à l'apparition de la troisième génération, qui a vu le jour depuis quelques années.

Le concept est-il différent? A-t-il évolué ces dernières années?

On ne parle pas de concept dans le cas de cette forme d'organisation, parce que le chemin emprunté diffère selon l'entreprise. Et à chaque fois qu'une société se lance sur ce chemin – qu'on l'appelle entreprise libérée, entreprise agile ou entreprise 3.0 – le parcours est différent suivant l'ADN et l'histoire de ces organisations.

N'est-ce pas un peu idéaliste? Peut-on réellement supprimer toute trace de hiérarchie?

Il ne s'agit pas de supprimer toute trace de hiérarchie, mais plutôt de penser la hiérarchie de façon différente. On parle aujourd'hui dans notre entreprise de leader, là ou on parlait avant de directeur ou de chef. C'est simplement une façon différente d'organiser le management qui n'a plus le pouvoir suprême sur les collaborateurs, mais qui est au service des équipes.

Ce mode d'organisation peut-il être mis en place dans toutes les entreprises et notamment dans les grandes banques fortement hiérarchisées?

J'aime à penser que ce type d'organisation peut naître dans n'importe quel type d'organisation. Aujourd'hui on voit en France et à travers le monde des organisations publiques et privées qui se lancent sur ce chemin.

La première chose, c'est le travail sur soi qu'il est nécessaire de faire en tant que dirigeant.   

Quel est le rôle du DRH dans une telle entreprise?

Chez nous il n'y a plus de DRH; les équipiers du groupe ont été renommés «team happiness». Comme l'ensemble des services support, il doit être en support des équipes du terrain, c'est sa première mission.

Quels sont les bénéfices immédiats d'une telle organisation pour les entreprises?

D'un point de vue de l'organisation, cela apporte plus de performance et de plaisir pour les équipiers qui travaillent au sein de l'entreprise. L'idée n'est pas de transformer l'équipe autour du bonheur, mais de faire en sorte que les collaborateurs soient un peu moins malheureux chez nous qu'ailleurs.


Wi , ITV Nicolas Bouzou , Economiste aus Frankreich , Thema die Arbeitswelt in der Zukunft , Foto:Guy Jallay/Luxemburger Wort
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Vous êtes passé d'une entreprise classique à une entreprise libérée en 2012. Comment avez-vous vécu ce passage?

Cela a été un chemin long et parfois compliqué. J'ai découvert beaucoup de choses. Ce que je peux vous dire, brièvement, c'est que j'ai toujours transmis à mes enfants ce message: ce qui est important, c'est de réussir dans la vie. Aujourd'hui, si je devais leur transmettre quelque chose, je pense que ce que je leur dirais: ce qui est important, ce n'est pas de réussir dans la vie, mais de réussir SA vie.

Quelles peuvent être les difficultés rencontrées lors d'une telle transformation?

Ce type de transformation passe par plusieurs étapes. La première chose, c'est le travail sur soi qu'il est nécessaire de faire en tant que dirigeant. La deuxième chose, c'est la transformation culturelle de l'organisation qui est liée au fait qu'on est tous imprégnés d'une culture qu'on nous a transmise dès notre plus jeune âge. Et puis ensuite vient la transformation organisationnelle. A partir de ce moment-là, on estime que les équipes sont suffisamment autonomes pour savoir ce qui est le meilleur chemin pour le collectif et l'entreprise.

Une entreprise libérée peut-elle être nocive pour ses salariés? Etre source de stress?

Quand on décide d'officialiser une démarche de transformation, on voit plusieurs choses et j'aime la définir de la manière suivante. On a d'abord les papillons, ceux qui vont déployer leurs ailes et profiter au maximum de cette nouvelle façon de travailler ensemble. Ensuite on a les Saint-Thomas. Je faisais probablement partie de ces gens-là, ceux qui restent à distance et attendent de voir ce qui se passe. Et quand le chemin continue, bien souvent, ceux-là sont embarqués à leur tour par les papillons. Et après, on a une troisième catégorie – et bizarrement chez nous il n'y en a pas tant que ça – que j'appelle les sergents-chefs, ceux qui ont besoin de montrer haut et fort qu'ils sont chefs. Je crois que cette troisième catégorie n'a rien à faire dans ce type d'organisation.

Quelle rémunération dans une entreprise libérée?

Tout le monde ne gagne pas la même chose. Ce sont les équipiers qui décident du montant de la revalorisation des équipiers qui font partie de leur groupe. Aujourd'hui c'est comme ça que ça se passe chez nous. Nous avons gardé notre système de rémunération au moment où nous avons fait notre transformation. Personne n'a vu sa rémunération changer, mis à part le fait qu'on a mis dans le fixe une grosse partie du variable de chacun puisqu'on prône chez nous que la motivation ne se fait pas à coup de carotte ni de bâton. J'ajoute que le système évolue et que l'on va de plus en plus vers un modèle collectif avec des différences de salaires en fonction des compétences de chacun.

La libération, est-ce la forme que prendra l'entreprise de demain?

Le monde change de plus en plus vite et ces principes d'organisation et de management sont des questions que les grands groupes nous posent de plus en plus souvent. Il est difficile de pouvoir quantifier aujourd'hui le nombre d'entreprises qui sont sur ce chemin, certaines sociétés vont communiquer, d'autres moins.

Au final, est-on plus heureux dans une entreprise libérée?

Très brièvement, je dirais que ma vie entière a changé.