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L'assurance pour ceux qui n'ont rien
Au Bangladesh, de nombreux agriculteurs sont affectés par les conditions climatiques extrêmes.

L'assurance pour ceux qui n'ont rien

Photo: Shutterstock
Au Bangladesh, de nombreux agriculteurs sont affectés par les conditions climatiques extrêmes.
Économie 8 min. 07.09.2018

L'assurance pour ceux qui n'ont rien

Mara BILO
Mara BILO
Bitvalley, une start-up luxembourgeoise co-créée par María Mateo Iborra, veut aider les agriculteurs les plus pauvres à accéder facilement à une assurance contre les problèmes climatiques. Comment? En intégrant un mélange de blockchain et d'images satellitaires.

Chaque tempête en chasse une autre. Chaque ouragan souffle plus fort que le précédent. Et le rythme des catastrophes naturelles n'est pas prêt de ralentir. Le réassureur allemand Munich Re avait estimé dans une étude publiée en début d'année que le coût du changement climatique avait atteint 330 milliards de dollars pour l'année 2017, soit presque le double de 2016 (175 milliards de dollars). Par ailleurs, l'étude calculait que «les pertes assurées en 2017 se sont élevées à 135 milliards de dollars, soit le chiffre le plus élevé de la période entre 1980 et 2017.»

Face à ce déferlement de violence climatique, les agriculteurs ne naissent pas libres et égaux. Alors que les grandes exploitations agricoles des pays industrialisés sont largement couvertes par des assurances protégeant leurs revenus, les agriculteurs des pays les plus pauvres n'ont que leurs yeux pour pleurer. Mais comment leur proposer une couverture des dommages subis alors que les plus démunis n'en ont souvent pas les moyens financiers et que la technologie les atteint à peine?

L'assurance de l'agriculture: un commerce désavantageux

Une assurance a pour objectif de protéger les personnes contre des événements indépendants de leur volonté. Le principe économique, la mutualisation, est simple à comprendre: les primes d'assurance payées par un ensemble d'individus dans un pot commun couvrent les indemnités versées à ceux qui subissent un sinistre. Pour que cette activité économique soit lucrative, la probabilité que ces sinistres se matérialisent ne doit pas être trop élevée.

Dans le domaine agricole, il est plus difficile de proposer une assurance pour une raison simple: le dommage causé par des mauvaises conditions météorologiques va toucher l'exploitation d'un agriculteur A, mais potentiellement aussi de toutes les autres exploitations d'une même région. Ce n'est donc pas rentable pour les compagnies d'assurance qui se verraient obligées de couvrir des dommages subis par une grande partie de ses adhérents.

Assurer des petites exploitations, situées dans des zones reculées, se révèle également plus difficile à cause du travail administratif que cela représente. Pour qu'un exploitant puisse prétendre au remboursement des dommages subis, il doit remplir un formulaire de réclamation, attendre qu'un représentant de l'assurance se rende sur place et évalue les dégâts pour ensuite seulement déclencher le paiement d'une indemnité. La procédure implique beaucoup de temps et coûte de l'argent. «Et s'il faut deux jours pour qu'un représentant de l'assurance se rende sur une exploitation endommagée – ce qui est le cas pour certaines zones reculées! –, ce n'est plus rentable», explique María Mateo Iborra.

D'autant que ces petits exploitants habitants des économies émergentes ne sont pas en mesure de payer des primes d'assurance très élevées. 12 à 20 dollars, d'après l'entrepreneure espagnole. «Soit un à deux dollars par mois.»

Un projet à plus grande échelle pour partager les risques

«Ibisa», le programme phare de sa start-up, Bitvalley, propose une solution à ces différents obstacles. En théorie, l'idée derrière le programme est simple: connecter différents acteurs actifs dans le domaine de la micro-finance – «des institutions de micro-finance, des ONG ou même des gouvernements», dit la jeune femme – pour partager les risques en cas de sinistre. La terre étant couverte par une multitude de climats plus ou moins favorables à la production agricole, il faut travailler à plus grande échelle, soit partager les risques entre acteurs de différents pays. «Ainsi, à titre d'exemple, si des agriculteurs au Bangladesh sont touchés par des intempéries abîmant leurs productions, les primes d'assurance versées par des exploitants situés dans le sud de l'Inde pourraient couvrir les indemnités de ceux qui ont subi un sinistre. Et vice-versa bien sûr», explique cette diplômée en ingénierie des télécommunications.

María Mateo Iborra, espagnole d'origine, est diplômée en 
ingénierie des télécommunications. Celle qui se décrit comme une «passionnée par le monde des start-up» s'est intéressée pour la technologie de la blockchain très tôt. Les connaissances qu'elle a accumulées dans le domaine l'ont conduit à co-fonder Bitvalley.
María Mateo Iborra, espagnole d'origine, est diplômée en 
ingénierie des télécommunications. Celle qui se décrit comme une «passionnée par le monde des start-up» s'est intéressée pour la technologie de la blockchain très tôt. Les connaissances qu'elle a accumulées dans le domaine l'ont conduit à co-fonder Bitvalley.
Photo: Pierre Matgé

En pratique, la mise en œuvre de ce programme implique le recours à la technologie de la blockchain ainsi qu'à l'imagerie satellitaire. «Ibisa» fonctionne comme une organisation autonome décentralisée. «Tous les intervenants du marché jouent un rôle sur ce marché virtuel, qui est rendu possible par la blockchain», explique María. «La mise en œuvre d'un pareil modèle économique offre des avantages par rapport à une organisation traditionnelle: les frais opérationnels sont largement inférieurs.» Et grâce à la technologie de la blockchain, qui permet de mettre en œuvre une multitude d'opérations financières numériques partagées par plusieurs acteurs, María et son équipe créent avec «Ibisa» une plateforme gérée automatiquement. «Si vous vouliez mettre en place un projet pareil de manière traditionnelle, qui cible plusieurs millions d'agriculteurs et couvre une multitude de pays, il faudrait une entreprise avec des milliers d'employés.»

Mais pour «Ibisa», la dizaine de collaborateurs avec lesquels travaille la spécialiste en télécommunications suffit. «Les institutions de micro-finance localisées dans les différents pays expliquent aux agriculteurs l'intérêt d'adhérer à une mutuelle comme «Ibisa». Quand ils le peuvent, idéalement tous les mois, ces agriculteurs versent une contribution via les services bancaires mobiles – une pratique très répandue dans ces pays. Et une fois qu'un dommage est constaté, ces agriculteurs reçoivent un dédommagement partiel sous la forme d'un micro-paiement par SMS.» Les institutions de micro-finance, quant à elles, se fixent des objectifs pour chaque année, qui portent notamment sur le nombre d'agriculteurs auxquels elles souhaitent vendre leur produit d'assurance. A la fin de l'année, si leurs objectifs sont atteints, les institutions gagnent de l'argent. Dans le cas contraire, elles sont pénalisées.

Et le modèle de fonctionnement de la plateforme «Ibisa» repose sur l'utilisation de «tokens», des jetons numériques, que les acteurs actifs sur la plateforme «Ibisa» échangent grâce, également, à la technologie de la blockchain. «Les institutions de micro-finance acquièrent un certain nombre de tokens en fonction des objectifs qu'ils souhaitent atteindre. Ces jetons constituent alors le seul moyen de contrôle du bon comportement des participants, un peu comme le permis à points», explique María. C'est par ailleurs en partie comme cela qu'«Ibisa» se finance. «L'une de nos sources de revenus est la vente de ces jetons numériques dont le prix unitaire est de quelques centimes d'euro.»

L'imagerie satellitaire mise à contribution

Pour évaluer un dommage subi par un agriculteur, il faut encore avoir un moyen rapide d'en être informé. C'est là que l'Agence spatiale européenne entre en scène: «Les observations faites par satellite via le programme Copernicus permettent de constater si une récolte est endommagée ou non.» D'après l'entrepreneure, le satellite est notamment en mesure d'identifier la couleur, «le degré de vert», des feuilles, ce qui donne une bonne indication sur la viabilité de la production agricole.

«Le satellite passe environ tous les 15 jours au même endroit sur la terre. Si une récolte est condamnée, un certain nombre d'observateurs indépendants – également rémunérés par «Ibisa» via la technologie de la blockchain – déclenchent un premier paiement partiel que l'agriculteur reçoit immédiatement.» L'exploitant touché ne doit alors pas attendre la fin de la saison agricole pour toucher son indemnité, comme c'est souvent le cas avec des compagnies d'assurance traditionnelles. «Il est même envisageable que l'agriculteur décide de semer à nouveau pour ne pas perdre la saison, ce qu'il ne peut se permettre s'il n'a pas les moyens financiers immédiatement mis à disposition.»


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Le prix de l'inclusion financière remporté par «Ibisa»

L'idée de créer un tel projet est venue en travaillant avec des sociétés d'assurance. La start-up de María, Bitvalley, proposait initialement des services de conseil sur la manière de lier la technologie de la blockchain et les services financiers proposés par les banques, compagnies d'assurance et autres acteurs financiers. «En étudiant le modèle de fonctionnement des compagnies d'assurance et des mutuelles, nous avons réfléchi à la meilleure manière de réduire les coûts de fonctionnement», explique l'ingénieure espagnole. Le programme «Ibisa» lui a permis de gagner un prix spécial lors de la dernière édition des Fintech Awards, celui de l'inclusion financière. «C'était une très grande surprise», se rappelle-t-elle avec un large sourire. «Cela montre vraiment que de plus en plus d'acteurs économiques se soucient de leur impact social.»

Aujourd'hui, le projet «Ibisa» en est toujours à sa phase de développement, qui va encore durer de 15 à 18 mois. Et alors que l'Agence spatiale européenne a financé les six premiers mois de développement du projet, María et son équipe sont à la recherche de nouvelles sources de financement. «De premiers contacts ont déjà été noués avec des acteurs dans différents pays», explique la jeune femme. «Nous avons cependant décidé de commencer à travailler avec des acteurs localisés en Inde, au Kenya et au Bangladesh – des pays aux climats différents.»

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