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L'Amazonie et les océans étouffés
30% des pêches mondiales sortent trop de poissons de l'eau. Il est impossible de lutter parce que 71% des bateaux impliqués battent pavillon de complaisance et ont des liens avec les paradis fiscaux.

L'Amazonie et les océans étouffés

Illustration: Shutterstock
30% des pêches mondiales sortent trop de poissons de l'eau. Il est impossible de lutter parce que 71% des bateaux impliqués battent pavillon de complaisance et ont des liens avec les paradis fiscaux.
Économie 5 min. 23.08.2018

L'Amazonie et les océans étouffés

Thierry LABRO
Thierry LABRO
Les paradis fiscaux ont-ils une influence directe sur la destruction de l'environnement? Oui, montre une étude inédite sur l'Amazonie et la pêche, dans laquelle le Luxembourg est cité trois fois.

Amazonie et océans meurent. 

Lentement mais sûrement, forêts et ressources en poissons sont étouffées par les sociétés financières cachées dans des paradis fiscaux, assure une étude publiée la semaine dernière. 

Même s'il n'est pas dans la liste des paradis fiscaux de l'OCDE, le Luxembourg y est cité trois fois: dans la liste des pavillons de complaisance, dans l'infographie sur les sociétés actives indirectement dans le domaine du soja ou du boeuf et qui détruisent la forêt amazonienne, et dans les stratégies d'évitement de l'impôt bien connues. 

L'étude dirigée par Victor Galaz, directeur adjoint du Stockholm Resilience Centre, croise les données collectées par le Consortium international des journalistes d’investigation dans le cadre des «Panama Papers» et autres «Paradise Papers» – ces fuites de documents confidentiels en 2016 et 2017 – et des données d'Interpol et d'organismes officiels «régionaux» – comme la Banque centrale brésilienne, pour s'intéresser à l'épuisement des deux poumons de la planète. 

Selon les chercheurs, «alors que 4% des bateaux de pêche battent pavillon d'un paradis fiscal, ils sont 70% à être impliqués dans la pêche illégale». Dans l'unique liste des bateaux de pêche de cette étude, pas de Luxembourg. Or plus de 30% des grandes «pêches» commerciales sont considérées comme surexploitées. 

De 11 à 26 millions de tonnes de poissons sont extraits des océans chaque année, «une des plus grandes menaces sur les stocks de poissons et l'écosystème marin», selon les Nations unies. 

«Au-delà de la biodiversité et des pertes économiques, ces pratiques menacent la sécurité alimentaire et le quotidien des populations locales», alertent les auteurs. 

Deux tiers des capitaux viennent des paradis fiscaux 

Entre octobre 2000 et août 2011, «68% des capitaux transférés vers des sociétés dans le domaine du soja ou du boeuf (à la base de la destruction de la forêt amazonienne, ndlA.) ont été transférés par l'intermédiaire d'un ou de plusieurs paradis fiscaux. Soit 90 à 100% du capital étranger de ces sociétés. 

C'est dans ce dernier volet que le Luxembourg apparaît

Pas directement dans l'étude mais dans les données qui lui ont servi de base. Selon la Banque centrale du Brésil, dans les dernières statistiques détaillées qu'elle a publiées en octobre 2011, cinq sociétés luxembourgeoises ont transféré de l'argent vers cinq sociétés brésiliennes ou d'Amérique latine. 

  • Genpact, née en 2005 de la séparation avec General Electric et spécialisée dans l'amélioration des processus en entreprises et qui travaille au Brésil pour le géant pharmaceutique Astra Zeneca; 
  • Murex, un fournisseur de technologie pour les marchés de capitaux; 
  • Information Servs vers FNIS, un des acteurs brésiliens des solutions de paiement; 
  • AEI Luxembourg vers Transredes do Brazil 
  • et Abbatt Investment vers sa filiale brésilienne. 

De ce double contexte de l'océan et de la forêt, les chercheurs mettent en évidence plusieurs phénomènes. 

D'abord, celui qui est le mieux connu en Europe: l'optimisation fiscale, qui peut parfaitement s'inscrire dans la logique comptable d'une entreprise, s'industrialise et pèse sur le management de ces sociétés vers un évitement de l'impôt

Ensuite, ces structures permettent d'échapper aux différentes régulations liées à la surpêche et à la pêche illégale parce qu'il est impossible de retrouver l'origine des propriétaires des bateaux qui se cachent derrière des pavillons de complaisance et des sociétés au Panama ou au Bélize. 

Contournement fiscal au service de la déforestation accélérée 

Les investissements en capitaux par des sociétés basées dans des paradis fiscaux ont eu un effet incitatif à la destruction de la forêt amazonienne, disent les chercheurs, malgré la dimension unique de celle-ci. 

Surtout pour les neuf acteurs du soja et du boeuf, conclut l'étude à partir des données de la Banque centrale du Brésil entre 1995 et 2011. 

La période où la déforestation a été la plus grave va de 1995 à 2004, avant un moratoire en 2006 qui n'a pourtant pas mis fin aux appétits des financiers. 

Près de 27 milliards de dollars venus de l'étranger ont permis aux neuf acteurs majeurs de croître sans limite. Dont deux tiers de paradis fiscaux. Une société a reçu 6,9 milliards des îles Cayman (90% de son cash entre octobre 2000 et août 2011), une autre 1,7 milliard (62,4%) toujours des îles Cayman. 

«Passer par les Cayman offre trois avantages aux investisseurs: efficacité légale, minimisation fiscale (quasiment pas de taxe et des frais très bas) et le secret», dit le rapport. Les neuf sociétés étudiées comptent 2.220 filiales ou succursales, dont 143 dans les paradis fiscaux (surtout les îles Caymans, le Luxembourg et la Suisse), dit aussi l'étude. 

Présentée comme scientifique, l'étude devient militante dans ce qu'elle préconise pour remédier à ces problèmes. Elle invite à inscrire la problématique de l'influence des paradis fiscaux à l'Agenda des Nations unies pour un environnement durable pour 2030 avec une question: «Dans quelle mesure l'utilisation du capital par le biais de paradis fiscal permet-elle aux entreprises d'étendre leurs opérations d'extraction d'une manière qu'elles ne feraient pas autrement? En particulier, dans quelle mesure l’utilisation des paradis fiscaux permet-elle aux entreprises de contourner la réglementation et la responsabilité environnementales?»

Pour aller plus loin

Le lien vers l'étude (PAYANTE)


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