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Interview du directeur du Statec: Les frontaliers, un «business model»
Économie 4 min. 22.05.2015

Interview du directeur du Statec: Les frontaliers, un «business model»

Pour le directeur du Statec, le creusement du déficit généré par l'emploi de frontaliers n'induit aucun véritable problème.

Interview du directeur du Statec: Les frontaliers, un «business model»

Pour le directeur du Statec, le creusement du déficit généré par l'emploi de frontaliers n'induit aucun véritable problème.
Guy Jallay
Économie 4 min. 22.05.2015

Interview du directeur du Statec: Les frontaliers, un «business model»

Au lendemain de la parution de l'étude sur l'impact de l'emploi frontalier dans les comptes nationaux, Serge Allegrezza indique que la sortie des capitaux du pays fait partie de son modèle d'affaires. Pour le directeur du Statec, il s'agit maintenant de les y faire rester.

Monsieur Allegrezza, les frontaliers creusent de plus en plus le déficit de la balance des paiements. En quoi cela pose-t-il un problème?

Cela ne pose aucun problème si ce n'est que l'on doit décompter du PIB, autour de 44 milliards d'euros, les revenus qui sortent du pays directement. Ceux des frontaliers et ceux du capital. Cela le fait diminuer d'à peu près 20%. Ce qui reste, le revenu national luxembourgeois, est l'un des revenus nationaux les plus bas comparés au PIB. Ce qui veut dire que les capitaux et les ressources humaines qui viennent de l'extérieur se font payer ces services puis ressortent. Notre business model fonctionne de cette façon. On fait venir des capitaux de l'extérieur et les revenus ressortent du pays.

Comment faire pour que ces revenus restent au Luxembourg?

On peut le faire par l'épargne, pour que les capitaux restent dans les circuits luxembourgeois. Ou alors par la consommation. C'est à dire que l'on inciterait les frontaliers et les détenteurs de capital à consommer sur le territoire national. Mais le fait que les capitaux sortent du pays n'est pas problèmatique en soi puisqu'ils contribuent à la valeur ajoutée dont une partie reste au Luxembourg sous diverses formes. 

Pour les retraites

Les retraites qui sont et seront versées aux frontaliers deviendront-elles trop difficiles à financer?

Pas plus que le reste. Les frontaliers ont contribué à la valeur ajoutée. C'est la juste rétribution différée de leur contribution. Là encore, nous pouvons mener la même réflexion. Cela ne vaudrait-il pas la peine de faire en sorte que ces agents restent dans le pays? Ceci permettrait de développer de l'activité via la consommation ou l'épargne. Mais c'est très difficile à mettre en œuvre, car cela pose d'autres problèmes au niveau des infrastructures, du logement, etc.

L'étude du Statec révèle que les Français travaillant au Grand-Duché gagnent beaucoup moins que les Belges ou les Allemands. Comment cela s'explique-t-il?

Le fait que les Français soient moins bien rémunérés est un effet de composition. Les gens travaillent dans des branches différentes qui peuvent requérir des qualifications moindres. Ce qui explique les différentiels. Après, cela ne creuse pas les inégalités parce que les frontaliers sont vraiment partout. Dans le secteur privé, comme dans le public et à tous les niveaux de l'échelle hiérarchique.

Accroissement des inégalités de revenu

Un rapport de l'OCDE publié hier également montre que les inégalités de revenus s'accroissent au Luxembourg. Comment expliquez-vous cette augmentation?

Il s'agit là d'un rapport important, mais nous connaissions déjà cette évolution de long terme. La crise a quand même bien creusé son sillon, surtout dans les couches inférieures. Nous avions déjà constaté une augmentation tendancielle des inégalités avec des accélérations autour des crises. La redistribution des revenus opère davantage en période de croissance.

Et à quoi est-ce dû?

A plusieurs facteurs. Visiblement, avec la crise, un certain nombre de ménages ne peuvent pas gagner leur place sur le marché du travail dans un contexte d'augmentation du chômage. Les salaires augmentent plus lentement dans ce genre de période donc le revenu disponible stagne. Ce à quoi il faut souvent ajouter une politique de rigueur. La fiscalité augmente. La redistribution se fait plus difficilement..

Et les personnes aisées sont davantage protégées...

Effectivement. On l'avait déjà montré pour le Luxembourg. Une grande partie du revenu des gens les plus aisés provient du capital. Après la crise et suite aux politiques d'assouplissement quantitatif, les Bourses ont repris. C'est bon pour l'économie, mais c'est surtout bon pour les titulaires de portefeuilles bien indexés. Et du coup, on constate une remontée des inégalités. Au Luxembourg, il faudrait ajouter un facteur: l'effet de la place financière. Nous essayons aujourd'hui de comprendre quel est l'impact des services financiers sur la croissance et la redistribution. La question est de savoir si un secteur financier d'importance tire les autres salaires vers le haut et est facteur d'inégalité.Enfin, il faut ajouter le facteur de la dynamique des ménages. Avec l'augmentation des divorces, la multiplication des parents isolés pousse également l'inégalité à la hausse.

Interview: Pierre Sorlut


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