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Interview de l'ambassadeur du Luxembourg en France: «Pas toujours sur la même longueur d'onde»
Paul Dühr représente le Luxembourg en France, mais aussi à l'OCDE.

Interview de l'ambassadeur du Luxembourg en France: «Pas toujours sur la même longueur d'onde»

Michael Dean/OCDE
Paul Dühr représente le Luxembourg en France, mais aussi à l'OCDE.
Économie 8 min. 17.02.2015

Interview de l'ambassadeur du Luxembourg en France: «Pas toujours sur la même longueur d'onde»

Paul Dühr représente le Grand-Duché depuis plus de deux ans en France et notamment à l'OCDE où la matière fiscale est souvent évoquée. Rencontré à Paris quelques jours après l'affaire SwissLeaks, il revient notamment sur la coopération des administrations fiscales française et luxembourgeoise.

Monsieur Dühr, on pense souvent que les Français apprécient particulièrement «taper» sur le Luxembourg. Est-ce que c'est vraiment le cas?

Je n'ai pas cette impression. C'est vrai que de temps en temps quelques médias s'en prennent au Grand-Duché, mais je ne pense pas qu'on assiste à un matraquage systématique visant à donner une image du Luxembourg qui ne correspond pas à la réalité. Je crois surtout que le Luxembourg n'est malheureusement pas bien connu des Français. Et que nous devrions nous employer un peu plus pour que les gens connaissent davantage notre pays.

Vous aviez parlé d'une bonne coopération au niveau des ministres des Finances, mais qu'en est-il au niveau des administrations fiscales? Nous avons par exemple vu que le fisc français n'avait pas communiqué à l'administration des contributions le listing Falciani-HSBC. Alors qu'il l'a fait avec sa contrepartie belge. Il y a une certaine méfiance non?

Vous avez sans doute raison. Mais j'ignore si c'est symptomatique des relations entre les services français et leurs homologues luxembourgeois. Je crois qu'à tous les niveaux administratifs, par rapport à tous les pays, il y a parfois des blocages. Un certain temps est parfois nécessaire entre un message politique et sa traduction sur le terrain. Je connais les différents contextes, y compris fiscaux. Nous ne sommes pas toujours sur la même longueur d'onde. Nous avons parfois des discussions animées. Mais rien qui ne sorte vraiment de l'ordinaire de ce qui devrait se passer entre deux pays amis.

Quels sont les sujets d'anicroches?

Un sujet qui nous tient à cœur à nous. C'est la centrale nucléaire de Cattenom. Une délégation luxembourgeoise s'est justement rendue mercredi à l'Assemblée nationale et au Sénat français, où la loi sur la transition énergétique était examinée. Vous savez que la centrale nucléaire de Cattenom sur la frontière luxembourgeoise préoccupe au Grand-Duché. Nous nous faisons fort – et les députés luxembourgeois l'ont fait avec beaucoup de talent à cette occasion – de manifester nos peurs et de sonder les intentions françaises quant à l'avenir des réacteurs à Cattenom.

Et en matière fiscale, quels sont les sujets sur lesquels le Luxembourg ne souhaite pas lâcher quand la France l'invite à le faire?

Chaque pays est souverain dans la détermination de sa politique fiscale. Nous sommes d'ailleurs foncièrement d'accord avec nos amis français. Les affaires fiscales ne peuvent pas dégénérer dans une sorte de dumping. Nous sommes très sensibles aux préoccupations françaises dans ce domaine. Cela dit, par exemple, nous ne voyons pas les choses de la même façon dans l'instauration au niveau de l'Union européenne d'une taxe sur les transactions financières. Nous avons un certain nombre d'interrogations au niveau luxembourgeois. La France semble en avoir un peu moins. Par ailleurs, le degré d'imposition – que ce soit sur le chiffre d'affaires ou sur le revenu – là non plus nous n'avons pas tout à fait la même philosophie, mais ces questions relèvent de la souveraineté de chaque pays. Mais on se parle.

En matière fiscale toujours, vous représentez le Luxembourg à l'OCDE et veillez particulièrement aux discussions sur le dossier «Beps», lié à la lutte contre l'érosion de la base fiscale des entreprises. Ne faites-vous pas valoir la diligence du Luxembourg dans ces débats.

Aucun gouvernement aujourd'hui, dans la crise financière que nous continuons à vivre assez douloureusement, ne peut faire l'économie de l'argent qui devrait être dûment imposé et qui en fait ne l'est pas. Le Luxembourg a aussi besoin d'entreprises qui paient des impôts. Et nous avons toujours dit que la double non-imposition était totalement indéfendable. L'avantage des discussions à l'OCDE, dans un cadre élargi par rapport à l'UE, c'est que tous les pays qui sont économiquement comparables au Luxembourg devront appliquer les mêmes règles. Il n'y aura pas de discrimination particulière vis-à-vis du Luxembourg lorsqu'il faudra changer peut-être l'une ou l'autre disposition de notre arsenal législatif.

Tout à fait optimiste

L'OCDE – qui avait jugé le Luxembourg non conforme en 2013 aux standards de transparence fiscale – a rouvert une procédure d'évaluation du Grand-Duché à la demande de son gouvernement, après que celui-ci ait entrepris des démarches en la matière. Êtes-vous confiant quant au dénouement de cette étude?

Oui. Là je suis tout à fait optimiste. Nous avons beaucoup travaillé avec le secrétaire général de l'OCDE, José Ángel Gurría. D'abord pour expliquer notre position, mais aussi pour savoir quelles étaient les sensibilités de nos pairs dans les autres pays. Nous avions fait un certain nombre de promesses en 2009. Nous avons mis peut-être un peu plus de temps que prévu à faire entrer en vigueur. Nous y sommes pratiquement. Et nous avons parallèlement travaillé de manière bilatérale avec des pays qui avaient une plus grande sensibilité encore en la matière.

Des pays comme?

La Norvège, la France ou encore l'Allemagne dans un certain sens, pour voir s'il y avait des points d'achoppement majeurs. Cela ne semble plus être le cas. Donc nous sommes confiants.

L'actualité du jour. C'est de faire venir des entreprises au Luxembourg (l'interview a été réalisée à Paris en marge de la mission de promotion dans la Grande école de commerce HEC, NDLR). Est-ce que vous pensez, compte tenu des différents scandales mis à jour dans la presse ces temps-ci, qu'il y a un risque de réputation à venir s'installer au Luxembourg?

La réputation, c'est une lutte de tous les jours. On n'a jamais gagné en la matière. Il suffit d'un épiphénomène pour qu'à nouveau l'image dérape. Donc on se bat tous les jours pour ça. Alors, oui, il y a un certain nombre d'avantages du Luxembourg que nous ne devons pas cesser de répéter: sa multiculturalité, la facilité d'accès aux services administratifs pour lancer un business, etc.

En parlant d'effort de pédagogie, vous aviez entrepris l'année dernière quelque chose d'assez remarquable en prêtant votre résidence pour un déjeuner en présence du Premier ministre et des journalistes français, y compris ceux qui – comme Dan Israël de Médiapart – avaient eu la dent dure à l'égard du Grand-Duché. Comment cela s'était-il passé?

Oui nous l'avions bien sûr invité. Et je dois dire que son article – à part quelques titres un peu racoleurs – était plutôt juste. Il a fait la part des choses.

Il y avait effectivement une sensibilité de la part de notre Premier ministre Xavier Bettel de véhiculer une image un tout petit peu plus étoffée du Luxembourg que le seul prisme fiscal. Nous avons eu un débat de qualité. Il y a eu d'autres hôtes de marque comme Dominique Seux des Échos et de France Inter. Dans l'ensemble nous avons eu un retour dans la presse relativement bon. Mercredi soir, nous avons fait la même chose avec le patron de Luxembourg for Finance, Nicolas Mackel, et une demi-douzaine de journalistes. Nous avons là aussi parlé à bâtons rompus pour faire état de nos préoccupations.

Quelles étaient-elles?

Les médias français devraient à notre sens aller au-delà du seul aspect fiscal. Mais à ce niveau également, ils devraient peut-être l'appliquer de manière un peu moins caricaturale. Arrêtez de parler de paradis fiscal, le Luxembourg n'en est plus un. Arrêtez de parler du secret bancaire, il n'y en a plus. La routine quoi.

Enfin concernant la classe préparatoire aux Grandes écoles de commerce françaises à Echternach. Comment expliquez-vous son succès limité?

(Il rigole) Si je le savais... Notre premier souci pour les Luxembourgeois est de susciter chez eux un intérêt pour les Grandes écoles françaises. Pour rapporter leur expérience à Luxembourg. La première année de cette classe était bonne. La deuxième beaucoup moins. Il faudra donc à l'avenir faire plus de travail de sensibilisation au niveau des gens qui passent le bac de manière à leur expliquer cette filière. Celle-ci correspond parfaitement à un besoin que nous avons au Luxembourg dans ce domaine de l'emploi.

Pierre Sorlut


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