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Google plus efficace sans l'humain

Google plus efficace sans l'humain

Photo: LW
Économie 6 min. 11.09.2018

Google plus efficace sans l'humain

Thierry LABRO
Thierry LABRO
Lentement mais sûrement, Google poursuit son travail administratif pour ouvrir son centre de données à Bissen. L'énergie est un élément clé dans la stratégie de ceux qui stockent et échangent des données. A ce petit jeu, l'Américain vient de prendre une longueur d'avance.

«Nous avons toujours des employés... parce qu'ils doivent encore faire toute la maintenance!» Le vice-président de Google pour les centres de données, Joe Cava, écarte le fantasme des journalistes d'un univers complètement robotisé. «Au lieu d'essayer de régler le système eux-mêmes, ils peuvent se concentrer sur la maintenance préventive et les réparations correctives», insiste-t-il auprès du site spécialisé DataCenter Knowledge.

Trois ans après avoir assuré l'audience de la Data-Center Europe Conference que l'intelligence artificielle du groupe permettait de mieux gérer un centre de données qu'une armée d'ingénieurs dans 99,6 % des cas, Google l'a mis en pratique dans certaines de ses installations.

Le «Boy Genius», surnom que son créateur, Jim Gao, a donné à son intelligence artificielle, est de plus en plus performant. Du coup, l'Américain n'arrête pas de revoir à la hausse les économies d'énergie qu'il peut espérer dans les centres de données. De 15 % il y a trois ans, l'économie est estimée à près de 40 % aujourd'hui, même dans des conditions climatiques extrêmes, et ce n'est pas terminé. Au point que le géant de Mountain View envisage de commercialiser son système de refroidissement pour d'autres industries qui en auraient besoin.

2004: Les deux cofondateurs de Google, Larry Page et Sergey Brin, donnent une conférence de presse. Un géant est né.
2004: Les deux cofondateurs de Google, Larry Page et Sergey Brin, donnent une conférence de presse. Un géant est né.
Photo: Boris Roessler / dpa

Température de l'air extérieur, pression atmosphérique, taux d'humidité, Boy Genius «croise toutes les données [21 au total] et, selon la météo et la charge du centre de données, peut optimiser l'efficacité de l'utilisation de l'alimentation (PUE)», explique Cava. Il faut faire attention, explique-t-il aussi dans ce qui ressemble à une plaisanterie, parce que «si vous disiez à l'intelligence artificielle d'optimiser votre PUE, la machine pourrait fermer tous les serveurs!»

Conscient que chacun de ses datacenters est différent, Google effectue des modifications tous les 18 mois pour diminuer sa facture d'électricité. Au Luxembourg, selon une estimation, l'Américain détrônerait ArcelorMittal de la première place des plus gros consommateurs industriels d'énergie.

Autant dire que ce poste budgétaire est loin d'être anecdotique. Il ne l'était déjà pas il y a vingt ans pour les centres de données luxembourgeois. «Nous étions déjà ecofriendly par défaut», rappelle le directeur général de l'european Business Reliance Center (eBRC), Yves Reding.

100 pour cent d'énergie renouvelable depuis l'an dernier

D'une stratégie neutre en émissions de dioxyde de carbone – autrement dit Google a acheté des certificats entre 2006 et 2016 – l'opérateur américain est passé à 100 % d'énergie renouvelable l'an dernier pour la première fois (2,6 GW dont 669 MW en Europe ou l'équivalent de 1,2 million de voitures), malgré un marché en plein boom, dopé par la digitalisation des entreprises, l'internet des objets, la smart-cité et chaque thème de la vie digitale moderne.

90 % des données n'existaient pas en 2014 et le rythme s'accélère, affirme un rapport de Cushman and Wakefield qui reprend les données d'IBM. En 2016, on estimait à 2,5 millions de milliards le nombre de données produites chaque jour. Si on mettait ces données sur un disc blu-ray, il en faudrait 10 millions. Et posés les uns sur les autres, ils seraient aussi hauts que quatre fois la Tour Eiffel!

Joe Cava, vice-président de Google; Si vous disiez à l'intelligence artificielle d'optimiser votre efficacité énergétique, la machine pourrait fermer tous les serveurs»

L'accélération de cette production de données est elle-même le... carburant du cloud. Au lieu de devoir gérer les données sur de petits centres de données gourmands en énergie, la tendance est à une gestion dématérialisée. Rien qu'aux Etats-Unis, si les employés mettaient leurs courriers électroniques et leurs documents dans le cloud, cela aboutirait à une économie d'énergie de 85 %.

Il n'est pas difficile de comprendre pourquoi Google a dépensé 2,5 milliards de dollars d'investissements depuis 2010 dans le renouvelable. Dans ce qui deviendra un catalogue des bonnes pratiques, la firme de Moutain View indique que 12 des 14 centres de données qu'elle opère sur la planète sont déjà conformes à ses engagements environnementaux.

Mais l'ancêtre des géants des technologies n'est pas le seul à montrer «patte verte»: Amazon Web Services, le leader mondial des «Infrastructures en tant que services» (IaaS) soigne particulièrement sa communication sur le sujet. «Les clients peuvent parvenir à réduire de 88 % leurs émissions de gaz carbonique en migrant vers le cloud et AWS», écrit l'Américain dans son argumentaire commercial. Sept ans après qu'une première région soit devenue «neutre en carbone», AWS en a ajouté quatre autres (dont Francfort et Dublin). Le 1er janvier dernier, il a atteint le cap de 50 % d'énergie renouvelable dans sa consommation d'électricité, grâce à ses investissements dans les fermes solaires ou éoliennes, qui produiront plus de deux millions de mégawatts par an. De quoi couvrir les besoins des 200.000 foyers américains d'Atlanta, en Géorgie, écrit-il sur son blog pour rendre le chiffre compréhensible.

L'énergie verte, argument stratégique

Deuxième de ce marché à 23,58 milliards de dollars en 2017 selon Gartner, Microsoft a vu ses parts de marché augmenter de 98,2 % (!) de 2016 à 2017 grâce à son offre Azure IaaS pour dépasser les 3 milliards de dollars pour la première fois (3,13 contre 12,2 milliards de dollars pour AWS).

Là encore, l'Américain a communiqué massivement autour «du plus gros deal américain de l'Histoire dans le solaire», fin mars, à l'occasion du rachat de Pleinmont, deux unités de production d'énergie solaire en Virginie. Capables de produire 315 MW, elles permettent à Microsoft d'atteindre 1,2 GW d'énergie renouvelable, «assez pour allumer 100 millions d'ampoules LED... ou pour renvoyer Marty McFly dans le futur», s'amusait alors le président de Microsoft, Brad Smith. De 50 % cette année pour faire tourner ses centres de données, il espère passer à 60 % en 2020. «Nous avons encore un long chemin devant nous...», expliquait-il dans un article sur le blog du groupe.

Seulement 20%des dépenses informatiques des entreprises

Au prix de nombreux investissements en recherche et développement, le Chinois Alibaba, a pris la troisième place à Google avec plus d'un milliard de dollars de recettes l'an dernier. Alors que le cloud chinois est devenu le véritable poumon du groupe de commerce électronique avec ses 49 centres de données, il rêve d'en ouvrir un second en Europe après celui de Francfort (2016).

Et si tous les géants mettent autant d'énergie... à en économiser, c'est que cela leur permet de se rendre doublement plus attractifs auprès de leurs clients. D'un côté parce que la facture énergétique baisse et de l'autre parce qu'en terme de responsabilité sociale – phénomène de plus en plus à la mode – pouvoir revendiquer le recours à l'énergie verte est plus sexy.

Si tout le marché du «cloud» devrait encore croître de 21,4 % cette année à 186,5 milliards de dollars, Gartner voit dans l'IaaS le secteur le plus prometteur avec une hausse des revenus de près de 36 % à 40,8 milliards de dollars, dont 70 % pour les dix premiers. Et encore ce service ne représente «que» 20 % des budgets informatiques des entreprises, toujours selon Gartner. «Les banques et les entreprises vont passer progressivement au cloud», assure M. Reding. «Car avec les développements technologiques, il devient de plus en plus coûteux d'entretenir ses propres installations et de trouver les ressources humaines assez compétentes pour faire face à l'évolution.»


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