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Fraude: le rapport qui inquiète

Fraude: le rapport qui inquiète

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Économie 6 min. 25.05.2018

Fraude: le rapport qui inquiète

Thierry LABRO
Thierry LABRO
Comme tous les deux ans, le rapport mondial d'EY sur la fraude comprend des données luxembourgeoises. Ces chiffres inquiètent et justifieraient une actualisation des dispositifs contre la corruption, analyse celui qui dirige l'enquête au pays, Gérard Zolt.

«Le rapport global contient une mauvaise surprise: depuis 2014, au niveau de la corruption, rien n'a changé! Aucune évolution des comportements et pourtant, les sociétés investissent. Il y a plein de nouvelles lois!» La lumière est tamisée, la climatisation gérée automatiquement. Au siège d'EY au Kirchberg, Gérard Zolt ne s'attendait visiblement pas à ce que la 15e édition du sondage sur la fraude, menée auprès de 2.550 dirigeants de société de 55 pays et intitulée «L'intégrité sous les projecteurs», livre de si mauvais résultats.

«Malgré l'arrivée d'une nouvelle génération, de moins de 35 ans, qui est sur internet, qui s'intéresse au crowdfunding, qui descend dans la rue manifester et qui semble se soucier d'éthique, les réponses ne montrent aucun changement», se désole le partner d'EY, en charge du département FIDS (Fraud Investigation & Dispute Services).

En cause, surtout, ce résultat selon lequel un jeune de moins de 35 ans sur cinq est prêt à payer un pot-de-vin pour atteindre un objectif commercial. Il n'y a qu'une personne interrogée sur huit de plus de 35 ans qui pense la même chose. «Cela peut être lié au fait que la pression est de plus en plus forte, qu'il y a de plus en plus de concurrence internationale», avance M. Zolt. «Bien qu'au niveau mondial, ces comportements aient été sanctionnés de 11 milliards de dollars d'amende depuis 2012, les réponses ne montrent pas un changement d'attitude.»

D'abord la responsabilité du management

«Au niveau mondial, plus de la moitié des gens pensent que ce qui est en place n'est pas aussi efficace que cela devrait être. Même au niveau des ,compliance‘, vous n'avez pas un 100 % de réponses positives sur les choses mises en place...»

Ce n'est pas le seul chiffre, luxembourgeois, qui interpelle le spécialiste. Issues pour un tiers du secteur financier et pour deux tiers des autres secteurs d'activité, «58 % des personnes interrogées [au Luxembourg] considèrent que l'intégrité est la responsabilité du management contre 18 % seulement que c'est une question individuelle. C'est largement supérieur aux réponses des autres pays. A l'inverse, alors que les autres pays répondent dans 15-16 % des cas que c'est la responsabilité du conseil d'administration, ils ne sont que 4 % à penser cela au Luxembourg. Si vous n'êtes pas d'avis que le premier responsable est l'individu, il y a potentiellement une plus grande liberté d'action qui pourrait mener à un comportement moins éthique. On a eu des surprises. Surtout que les personnes interrogées ne sont pas des stagiaires mais des dirigeants, des directeurs opérationnels ou financiers! Ils ont des expériences de banquiers ou de Big Four!»

L'image se brouille encore avec 52 % des Luxembourgeois interrogés qui savent qu'il existe des pénalités claires (contre 75 % en Europe) et un 26 % des sondés qui ont connaissance de gens qui sont sanctionnés (contre plus de 50 % en moyenne dans le monde).

«C'est inquiétant avec la mobilité des forces de travail que nous connaissons au Luxembourg», explique l'ancien spécialiste de la Cellule de renseignement financier du Parquet. «En cas de problème, un accord à l'amiable est trouvé en interne et le salarié peut sans problème être recruté par une autre société! Régulièrement même avec une promotion».

«Le risque», explique-t-il encore, «c'est qu'un seul cas, grave, vienne torpiller la place financière. Les places concurrentes et les médias des autres pays se feront un plaisir de dire que rien n'a changé, que le Luxembourg est comme ceci ou comme cela!»

«Cela peut aller beaucoup plus loin: imaginez qu'une société acquière une société étrangère et réalise une analyse financière sommaire, sans tenir compte des problèmes potentiels de corruption. Si, un jour, un problème se pose, elle devra répondre aussi des agissements passés. Il n'est pas possible d'exclure une responsabilité pénale par la suite.» Plus de 85 % des entreprises chinoises, américaines ou allemandes ont une approche spécifique sur cette question, selon une autre étude parue il y a dix jours.

«Un level playing field doit être imposé par la loi!»

Pour le responsable de la question de la fraude chez EY, la solution ne peut passer que par «un level playing field» imposé par la loi. «La tendance, venue des Etats-Unis, de Grande-Bretagne, du Brésil ou de France – comme avec les lois Sapin II – est de mettre en place un système de contrôle efficace. Pas seulement une procédure qui reste du papier. La société risque d'être sanctionnée si les processus qu'elle met en place en interne ne sont pas en adéquation avec la taille, la complexité ou la société. Une société pourrait être sanctionnée même quand il n'y a pas de cas de corruption. Au Luxembourg, on n'a pas ça. On a des lois partielles, surtout pour le secteur financier tandis que tout ce qui n'est pas financier peut faire un peu ce qu'il veut. Or même la petite PME locale travaille surtout à l'export. Ce n'est pas comme si on avait un marché local qu'on connaissait bien.»

Selon lui, «la législation donne une base concrète et précise pour guider des stratégies d'investissement. C'est un minimum syndical à mettre en place!» Car, l'actualité le montre, dans une guerre commerciale ravivée par le président américain, ses services vont éplucher tous les comportements des sociétés. «Il a existé un cas avec une société luxembourgeoise il y a quelques années avec les Américains! Ce n'est pas une question théorique...»

D'autant que ces mêmes spécialistes de l'opérationnel ou du compliance sont 56 % à répondre que le risque principal auquel ils s'attendent est l'augmentation de la réglementation. «Le chiffre est très supérieur à la moyenne», analyse M. Zolt, «de près de dix points. Cela peut se comprendre parce que l'économie luxembourgeoise est très ouverte qu'il faut s'adapter aux lois de chaque pays dans lequel on travaille. Parfois, c'est plus de vingt pays différents et autant de normes! Cela peut être un vrai cauchemar!»


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