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L'intelligence artificielle contre le blanchiment d'argent
Économie 5 min. 09.07.2021
Finance

L'intelligence artificielle contre le blanchiment d'argent

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L'intelligence artificielle contre le blanchiment d'argent

Photo: Shutterstock
Économie 5 min. 09.07.2021
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L'intelligence artificielle contre le blanchiment d'argent

Désormais, la lutte contre le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme passe par l'emploi des nouvelles technologies. Mais l'appréciation humaine reste encore un facteur important.

(pj avec Marlene Brey) Maxime Heckel est un acteur actif dans le blanchiment d'argent au Luxembourg. Mais du côté des ''gentils'' en tant qu'associé chez Deloitte, au département criminalité financière. A ses côtés, 45 personnes veillent ainsi à détecter les entorses aux règles et surtout les prévenir. Mais désormais, au-delà du savoir-faire des spécialistes, l'arme secrète est bien l'intelligence artificielle.


Wirtschaft,Beilage Classement des Banques.Banken,Finanzplatz,Kirchberg,BNP BGL Paribas.Foto: Gerry Huberty/Luxemburger Wort.
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La Cour des comptes européenne vient d'annoncer qu'elle allait vérifier les effets de la législation destinée à «encourager les pratiques de surveillance commune». Mais aussi veiller à l'absence d'une trop forte concentration dans certains centres, tels que le Luxembourg.

Le Luxembourg étant un acteur majeur dans l'hébergement de fonds d'investissement (plus de 5.000 milliards d'euros!), «cela rend l'endroit intéressant pour le blanchiment d'argent», reconnaît Maxime Heckel. Mais une directive européenne, transposée dans la loi nationale, oblige les institutions à effectuer une série de contrôles opérationnels visant à empêcher les criminels d'utiliser le système financier pour le blanchiment d'argent ou le financement du terrorisme. Y compris dans des secteurs, inattendus pour les novices, comme les industries du luxe ou l'immobilier. 

«Si vous achetez un sac à main de marque d'une valeur supérieure à 10.000 euros en espèces, la loi oblige le vendeur à vérifier votre identité. Parce qu'il serait facile de vendre de la drogue, gagner 10.000€ et investir l'argent dans des produits de luxe. Vous les vendez ensuite et apportez l'argent à la banque. C'est exactement ce qu'est le blanchiment d'argent», résume l'associé de Deloitte. Un des ''Big Four'' qui, comme ses homologues, a dû renforcer les moyens engagés pour contrer cette délinquance. Moyens humains comme électroniques.

Pour Maxime Heckel (Deloitte) : "Le recours à l'intelligence artificielle est devenu indispensable pour des établissements qui cherchent à réduire leurs coûts".
Pour Maxime Heckel (Deloitte) : "Le recours à l'intelligence artificielle est devenu indispensable pour des établissements qui cherchent à réduire leurs coûts".
Photo: Deloitte

Ei si ce n'est pas l'autorité de surveillance financière de la Place luxembourgeoise (la CSSF) qui repère un manquement dans cette activité, le    Groupe d'action financière (GAFI) vient évaluer les pays pour voir s'ils appliquent bien la réglementation en matière de contrôle du blanchiment d'argent. Ainsi au Grand-Duché, de 2013 à 2020, le nombre d'employés dédiés à ce combat a plus que doublé pour atteindre plus de 900 spécialistes. De leur efficacité dépend la réputation du centre financier, et le GAFI reviendra l'an prochain s'assurer de leur engagement à bien faire. 


L'UE poursuit le Luxembourg sur le blanchiment d'argent
La Commission européenne a formé un recours mercredi à l'encontre du Grand-Duché devant la Cour de justice européenne. En cause: le retard du projet de loi sur la saisie des gains de criminels.

Dans les faits, il s'agit toujours de bien connaître ses clients et l'objet de leurs transactions. Et cela vaut principalement pour l'identification et le filtrage des nouveaux profils qui se présentent.

Première question : la personne figure-t-elle sur une liste de personnes suspectes ou déjà sanctionnées? Ces fichiers comprennent non seulement des noms de criminels, mais aussi des personnalités politiques ou des VIP. «Si un politicien célèbre ouvre un compte, la banque fixe un niveau de risque plus élevé. Car si quelqu'un est politiquement exposé, le risque de corruption est automatiquement plus élevé», explique Maxime Heckel. La deuxième question est : d'où vient l'argent ? 

Evidemment, toutes ces recherches fines et ces contrôles vigilants impliquent un coût pour les établissements. Dans un contexte de taux d'intérêt négatifs et de concurrence forte, les banques doivent toutefois veiller à faire des économies. D'où l'attrait pour l'intelligence artificielle (IA) : en automatisant et informatisant les processus, les frais diminuent.

Une analyse plus fine

Où en est réellement l'emploi de cette nouvelle forme d'intelligence? Maxime Heckel voit deux groupes se détacher : d'un côté, ce qu'il nomme les «néo-institutions» comme Paypal, Ali-Pay ou N26. «Ils ont mis en œuvre très tôt des technologies basées sur l'IA. En revanche, de nombreuses banques traditionnelles sont encore en mode d'observation.» 

Pour les nouveaux acteurs, l'IA s'avère d'autant plus indispensable que les transactions sont désormais majoritairement numériques. Les clients qui viennent donner leurs ordres en agence sont l'exception, et les contacts en ligne la majorité. Rien de tel alors que l'intelligence artificielle pour vérifier l'identité, par exemple en comparant un selfie et la photo figurant sur le passeport d'un donneur d'ordre. Les programmes seront même capables de dire si quelqu'un ment en analysant les modulations de sa voix.


Wi, Classement des banques .Finanzplatz,BCEE Spuerkees. Luxemburg.Foto: Gerry Huberty/Luxemburger Wort
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L'IA a aussi amélioré le filtrage par noms. Un plus dans ce domaine où les homonymies ou les approximations orthographiques entraînaient des alertes à n'en plus finir (''faux positifs"). D'où des contrôles bis accaparant beaucoup de temps de travail.  

Alors mieux vaut-il se passer de l'IA ? «Avec des méthodes comme les paiements instantanés, la vérification par la banque doit être incroyablement rapide», rappelle Maxime Heckel. «Ensuite, s'il y a trop de ''faux positifs'', la banque ne peut pas traiter le transfert en quelques secondes. Pas question de bloquer une transaction en envoyant un message type ''Désolé, nous connaissons des difficultés parce que nous n'utilisons pas l'IA''». Aucune banque ne peut se permettre ce type de déconvenues...

Et puis, question blanchiment, l'IA a l’œil pour repérer tout mouvement de compte inhabituel ou des formes de transactions généralement suspectes. «En analysant le profil de ces opérations douteuses, l'ordinateur crée des profils de transaction à risques et donc déclenche plus rapidement des alertes si des dynamiques similaires se manifestent». 

A qui revient la décision?

A l'heure actuelle, les experts fixent trois phases pour l'emploi de l'IA dans la lutte contre le blanchiment d'argent. Dans le premier cas, l'IA aide juste à l'analyse. Ce qui permet de réduire le nombre de fausses alertes, à charge pour les responsables humains de prendre des décisions plus rapidement. Dans le second cas, l'IA ne se contente pas de tirer la sonnette d'alarme mais donne aux employés des recommandations d'action. Le dernier stade étant la décision automatique de la machine, qui, si elle est mise en œuvre correctement, est plus précise que la décision humaine. 

«Aujourd'hui, les installations les plus avancées se situent quelque part entre la phase 1 et la phase 2», estime Maxime Heckel. «L'IA doit encore gagner la confiance des institutions financières, ainsi que des régulateurs. Pour l'instant, ces derniers attendent encore qu'un humain prenne la décision finale.» 

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