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Femmes de pouvoir: l'égalité des genres s'invite dans les entreprises
Économie 7 min. 27.03.2018 Cet article est archivé

Femmes de pouvoir: l'égalité des genres s'invite dans les entreprises

Christiane Wickler a fondé et fait grandir "Pall center", qui mise sur la grande distribution branchée et durable.

Femmes de pouvoir: l'égalité des genres s'invite dans les entreprises

Christiane Wickler a fondé et fait grandir "Pall center", qui mise sur la grande distribution branchée et durable.
Économie 7 min. 27.03.2018 Cet article est archivé

Femmes de pouvoir: l'égalité des genres s'invite dans les entreprises

Pierre SORLUT
Pierre SORLUT
Des femmes dirigent plusieurs fleurons économiques du pays. Les différences de salaires entre les deux sexes se réduisent rapidement. Mais des inégalités plus pernicieuses demeurent. Un constat. Des solutions. Des paroles de femmes.

#MeToo, #Balancetonporc ou le débat sur les apparitions en public du chanteur Bertrand Cantat qui avait tué sa compagne au cours d'une dispute en 2003 à Vilnius. La parole des femmes se libère. Les victimes rapportent sur les réseaux sociaux des agressions qu'elles ont subies. Les témoignages révèlent souvent une grande violence. A l'ombre de cette abjecte brutalité survit une menace plus pernicieuse, celle de l'inégalité homme-femme en entreprise.

«Il est temps de laisser les femmes prospérer», avaient écrit la directrice générale du Fonds monétaire international, Christine Lagarde, et la Première ministre de la Norvège, Erna Solberg, dans une tribune publiée en marge du Forum économique de Davos en janvier. Donner aux femmes et aux filles les moyens de réussir sert l'économie et bénéficie consécutivement à tous, expliquaient en somme ces deux symboles de réussite féminine.

Qu'en est-il au Grand-Duché? Le produit intérieur brut croît de manière impertinente, mais les femmes en bénéficient-elles pleinement? Les données statistiques révèlent que les deux sexes gagnent à peu près la même chose. Selon les chiffres d'Eurostat, le Luxembourg se place sur le podium européen, entouré par la Roumanie et la Pologne. 

Une salariée de l'industrie ou des services (l'administration est exclue) au Luxembourg gagne «seulement» 5,38 % de moins qu'un collègue par heure travaillée. La différence s'établit en moyenne à 17,17 % en Union européenne. En revanche, du côté de la proportion des femmes dirigeantes, le Luxembourg obtient le bonnet d'âne européen. Seuls 17,4 % des directeurs cadres de direction et gérants «portent une jupe». La moyenne européenne s'établit à 33,5 %.

Les femmes ont pris leur place dans l'économie

Serions-nous abusés par des nominations en trompe-l'œil? Françoise Thoma dirige le premier établissement bancaire du pays (en volume d'actifs), la BCEE, Véronique de la Bachelerie, le deuxième, Société générale Bank and Trust. Marie-Hélène Massard est CEO du géant de l'assurance AXA au Luxembourg depuis 2012. Elle préside parallèlement l'association des assureurs, l'ACA. Celle des fonds d'investissement est elle présidée par Denise Voss. D'autres comme Betty Fontaine (Brasserie Simon), Carole Muller (boulangerie Fischer) ou encore Christiane Wickler (Pall Center) développent avec succès et ambition l'entreprise familiale. Selon la dernière nommée, l'intégration des femmes au monde économique national serait quasi exemplaire. 

L'entrepreneuse de la grande distribution branchée et durable est par ailleurs présidente de la Fédération des femmes cheffes d'entreprise du Luxembourg, FFCEL. Une appellation qui compte «un F de trop», plaisante sa présidente pour étaler sa satisfaction. La «business woman» Marie-Jeanne Chèvremont la partage. Elle ajoute les nombreuses associées des cabinets juridiques et d'audit. 

Marie-Jeanne Chèvremont est à l'origine du succès de PwC au Luxembourg, qui est aujourd'hui le plus grand cabinet d'audit du pays.
Marie-Jeanne Chèvremont est à l'origine du succès de PwC au Luxembourg, qui est aujourd'hui le plus grand cabinet d'audit du pays.
Pierre Matgé

La Française, 65 ans aujourd'hui, avait montré la voie. Diplômée de l'école de commerce de Reims, elle était devenue associée de Coopers en 1987. La société devenue depuis PwC comptait 16 employés. Elle en comptait 1.300 à son départ en 2007. Quelques années auparavant, Mme Chèvremont avait créé «Women in Business», une association de réseautage au féminin, après s'être aperçue que les femmes recrutées en proportions égales par rapport aux hommes ne devenaient que très rarement cadres au sein du géant de l'audit. Les femmes n'ont pris leur place dans l'économie luxembourgeoise que ces quinze dernières années. 

«Je me souviens de sourires et regards dubitatifs de la part d'hommes quand nous avons créé la fédération en 2004», rapporte Joëlle Letsch, entrepreneuse aujourd'hui présidente du Conseil national des femmes, une plateforme rassemblant les initiatives tournées vers la construction d'une «société d'égalité entre les femmes et les hommes». 

 Joëlle Letsch se remémore aussi le lancement de sa société spécialisée dans les ressources humaines, ADT-Centre. «Le bureau d'imposition est venu nous voir à deux reprises. On s'est demandé s'ils croyaient qu'il s'agissait d'une activité fictive. Mes amis entrepreneurs n'avaient jamais connu ça», témoigne la dynamique cheffe d'entreprise. Elle fait valoir les difficultés à mener le combat sur les deux fronts, professionnel et familial. «On se lève à 6 heures et on se couche à 22. C'était du travail, mais il y avait du plaisir aussi». 

L'engagement de Joëlle Letsch a payé. Elle a notamment obtenu auprès des autorités politiques la création de structures d'accueil (maisons relais) pour les enfants de couples dont les deux membres travaillent. Christiane Wickler se souvient elle du jugement des femmes. «Certaines croyaient que je délaissais ma famille pour les affaires», révèle cette mère de quatre enfants, entrepreneuse dans l'âme qui s'est empressée de retourner au travail après chaque naissance.

Le temps partiel reste plus courant chez les femmes

Dans l'imaginaire collectif, les tâches ménagères et celles liées à l'éducation reviennent essentiellement aux femmes, souvent aux dépens de l'activité professionnelle. Les femmes travaillant au Grand-Duché ont beaucoup plus recours au temps partiel que les hommes. 35 % des salariées n’honorent pas les 40 heures hebdomadaires. Les hommes usant de cette possibilité ne sont que 6,2 %. «C'est lié à la famille», analyse Mme Chèvremont. «Si on voulait vraiment accéder à cet équilibre, on devrait exiger des entreprises que les hommes prennent autant de congés parentaux que les femmes. Là vous changez la société», conclut-elle. «Le Luxembourg reste très conservateur», témoigne Christiane Wickler. «Les femmes pour un travail, les hommes pour un autre.» Selon la patronne de Pall Center, l'ouverture s'explique par le caractère cosmopolite du Luxembourg.

«Toutes les entreprises s'entendent sur l'intérêt de la diversité (voir par ailleurs), mais c'est moins évident quand les dirigeants doivent confier des responsabilités à une femme de 30-35 ans. L'inquiétude est perceptible», constate Mme Letsch, elle-même experte en ressources humaines. Marie-Jeanne Chèvremont regrette elle que les entreprises n'accompagnent pas mieux les mères salariées. «Si on n'en tient pas compte on perd des gens», dit-elle. Or cette impasse dans la carrière des jeunes mamans coûte à l'entreprise et donc à l'économie.

Pour l'administrateur déléguée de SGBT, Véronique de la Bachelerie, «il faut ouvrir la voie». «Si une femme occupe pour la première fois un poste, que ça se passe bien, cela signifie pour les autres que ce n'est plus une zone de risque. Il faut des pionnières», résume la pétillante dirigeante de banque. Les femmes occupent ainsi indubitablement des postes de plus en plus importants.

"Il faut des pionnières", estime Véronique de la Bachelerie, administratrice déléguée de SGBT.
"Il faut des pionnières", estime Véronique de la Bachelerie, administratrice déléguée de SGBT.
Caroline Martin

Les mondes privé et professionnel se rapprochent

Mais ce progrès est-il assuré? «Pour la nouvelle génération tout est acquis. Il est dommage que les femmes n'aient pas tout à fait conscience de nos combats. Il faut prendre la relève, car demain les choses peuvent changer», se soucie Joëlle Letsch. Même constat du côté d'Oberpallen. «La vision change, les femmes ne doivent plus se battre. Maintenant elles restent à la maison par choix. Nous on a dû se battre par obligation», témoigne Christiane Wickler. Dans la discussion, l'homme apparaît comme l'avenir de la femme. «J'ai l'impression qu'ils portent plus le flambeau», nous dit Mme Letsch pour qui les pères de jeunes filles construisent les bases d'un monde meilleur pour leur progéniture.

Cette tendance s'inscrit dans un développement sociologique plus large. «Les nouvelles générations ne veulent plus être riches, mais bien vivre», explique Mme Wickler. «C'est quoi faire carrière? C'est passer de la série 3 à la série 5? Voilà un cliché très luxembourgeois qu'on est en train de dépasser», continue l'entrepreneuse. «Nous sommes arrivés à un niveau de richesse satisfaisant. Maintenant il va falloir partager.»

Véronique de la Bachelerie souligne qu'«un être humain est un tout. Il ne faut pas séparer ce qu'on vit professionnellement de ce qu'on vit personnellement.» La patronne de banque constate un rapprochement entre les mondes privé et professionnel. «Si vous regardez les jeunes de la génération Y, cet équilibre de vie et cette interaction, ils les demandent. ,Je ne regarde pas l'engagement comme étant la disponibilité, mais une certaine efficacité et des objectifs à atteindre. Après laissez-moi faire comme je veux‘, disent-ils. Cela correspond à une tendance sociétale initiée par les femmes. Les entreprises qui réussiront doivent être rentrées dans cet état d'esprit. Au Luxembourg, elles commencent à s'y mettre sérieusement.» 


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