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David Shirreff: «Un Brexit, une chance pour le Luxembourg»
Économie 7 min. 01.03.2015

David Shirreff: «Un Brexit, une chance pour le Luxembourg»

David Shirreff entouré de Jacques Santer et David Clark au 40ème lunch Tigfi ce jeudi.

David Shirreff: «Un Brexit, une chance pour le Luxembourg»

David Shirreff entouré de Jacques Santer et David Clark au 40ème lunch Tigfi ce jeudi.
Tania Feller
Économie 7 min. 01.03.2015

David Shirreff: «Un Brexit, une chance pour le Luxembourg»

Le journaliste britannique ayant travaillé pour The Economist participait cette semaine à une conférence pour l'association Tigfi prônant l'intégrité financière. En marge de l'événement, il a livré son point de vue sur une nécessaire réforme bancaire, mais aussi sur un scénario en cas de sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne.

Monsieur Shirreff, vous venez de publier un livre «Don't start from here, we need a banking revolution». Quelle devrait être cette révolution ?

Les comités ayant guidé les réformes bancaires, comme le Rapport Liikanen (recommandations du rapport de la commission d'experts sur la réforme bancaire publiées en octobre 2012, NDLR), ont recommandé de diviser les banques. On sépare les activités de détails de celles d'investissement.

Comme la règle Volcker aux États-Unis...

Oui, trois régulateurs ont pris les mêmes objectifs, mais le problème que je vois justement, est que ces idées radicales ont été largement édulcorées. La régulation européenne telle qu'elle est envisagée autorise les banques universelles à continuer comme avant et il appartient aux régulateurs nationaux de décider de ce qu'il doit advenir. En gros, il est très probable que rien ne bouge.

Pouvez-vous expliquer le problème que vous voyez à ce que le même établissement conduise ces activités de front?

Le problème principal est que les investissements risqués sont financés par les dépôts de la clientèle de détail. Les exemples de banques les plus éloquents sont la Deutsche Bank, Barclay's, J.P. Morgan, Société Générale, BNP Paribas. Cela ne me paraît pas une manière très transparente de faire des affaires et surtout, si elles s'emmêlent les pinceaux – ce qui est arrivé en 2007-2008- il y a un risque que les déposants et les contribuables doivent payer la note.

Mais n'est-il pas nécessaire pour une banque d'investir les dépôts pour financer leur modèle d'affaires?

Oui, mais cela ne doit pas être investi dans des activités et instruments complexes que les banques ne peuvent pas comprendre.

Ne faudrait-il alors pas simplement définir un périmètre d'investissement?

Absolument. C'était l'idée initiale du rapport Liikanen, mais la France et l'Allemagne ont fait le nécessaire pour protéger leurs banques universelles et leurs champions. Il y avait des raisons à ce que le Glass-Steagall Act (loi bancaire américaine séparant lesdites activités jusqu'en 1999 pour permettre la fusion donnant naissance à Citigroup, NDLR) soit instauré. Si cette loi n'avait pas été abrogée, nous n'aurions certainement pas connu cette crise. Avec des barrières autour de la banque d'investissement, les crédits immobiliers n'auraient certainement pas été à la base de produits structurés douteux.

Je ne dis pas que les titres adossés à des actifs (ABS, Asset Backed Securities, NDLR) sont tous nuisibles. Au contraire. Ceux liés aux cartes de crédit semblent fiables. Ce type de produit génère également des liquidités. C'est juste la manière par laquelle ils ont été industrialisés. Il y a eu un manque de responsabilité dans la manière par laquelle ils ont été créés.

La culture de la banque d'investissement a été complètement dévoyée. Quand elle était basée sur le principe du «partnership», comme initialement Goldman Sachs ou Salomon Brothers, et qu'elle était dirigée par des associés responsables juridiquement, il leur était possible de collecter des sommes énormes d'argent, mais il mettait cette richesse en jeu. Ce modèle a été changé en des banques régulées, mais surtout «too big to fail».

Mais la banque d'investissement en Europe est bien moins importante en Europe qu'aux États-Unis et les banques y ont vécu la crise différemment.

Hé bien à l'origine de la crise en 2007, on voit quand même BNP Paribas qui rencontre des problèmes avec ses produits structurés outre-Atlantique. Je pense que les banquiers français sont moins payés qu'aux États-Unis, mais le système de rémunération est quand même basé sur les volumes vendus. Y compris dans des banques nationales comme Lloyd's. Alors je me pose la question de la logique dans tout ça.

Les primes ne sont-elles pas réglementées en Europe?

On essaie d'imposer des limites en fonction du salaire de base. Elles ne peuvent théoriquement pas excéder son montant. Si les actionnaires sont d'accord, elles peuvent atteindre le double du salaire. Mais personne n'indique jusqu'où doit s'élever le salaire de base.

Quelle serait la solution donc?

Je l'explique dans mon livre. Elle n'est pas simple à appliquer. Elle consisterait à plafonner les salaires dans les banques universelles régulées. Par exemple 300.000 euros. Les banquiers prétendent que le système ne pourrait pas marcher sans les primes, mais ce n'est pas vrai.

Ma proposition est celle-ci. Ceux qui souhaitent faire de la banque d'investissement montent une association commerciale. Les banques existantes devraient sortir la banque d'affaires de son capital et responsabiliser les associés. Cela serait régulé de manière très légère, comme un hedge fund. Le cas échéant, ces banquiers pourraient se payer autant qu'ils le souhaitent. Mais ils ne seraient pas refinancés par le contribuable.

Cela semble séduisant, mais existe-t-il un soutien politique?

Pas vraiment non. Le parti vert britannique fait valoir une idée similaire. Mais si vous parlez à des économistes ou des think tanks. Une bonne partie pense que c'est une bonne solution et que cela pourrait marcher. Je pense au fond de moi que personne ne prendra une décision en ce sens à moyen terme. Mais quand dans dix ans une nouvelle crise éclatera, alors on envisagera mon modèle à nouveau. Pour changer la nature des services financiers. Nous avons besoin d'une volonté politique pour corriger ce système.

On parle donc pour l'instant de «finance fiction». Plus plausible est certainement la question du Brexit. Qu'arriverait-il au système financier si le pays venait à quitter l'Union européenne?

Je ne soutiens pas l'idée, mais je ne pense pas que cela nuirait outre mesure au système financier britannique. Si une porte se ferme, une autre s'ouvre instantanément. C'est ainsi que la City fonctionne. La Suisse fournit la preuve qu'un centre financier en Europe peut survivre en dehors de l'Union européenne. Je ne dis pas non plus que cela ne poserait pas de problème au pays dans son ensemble, ni même pour les services financiers. Des choses pourraient changer. Par exemple si la Banque centrale européenne décidait qu'il serait difficile pour Londres de continuer à jouer un rôle majeur dans le trading de l'euro et la compensation de titres dans la monnaie unique. Ces activités pourraient aller onshore. Dans l'autre sens. S'il n'est plus possible à une filiale londonienne d'une banque américaine de diriger ses succursales sur le continent, cela va nuire à l'Union européenne.

Êtes-vous en train de dire qu'il ne faudrait pas que l'Union européenne limite ses relations avec le Royaume-Uni en cas de sortie de l'UE?

Je pense qu'un Brexit nuirait sur les deux côtes de la Manche, mais je ne pense pas que la City souffrirait. Les services financiers européens souffriraient eux beaucoup. Parce que ce qui se passe à Londres ne serait pas immédiatement remplacé à Francfort ou Paris. Et je ne parle pas seulement de la banque d'investissement. Je pense spécialement aux avocats et au cadre juridique britannique. Beaucoup d'investisseurs internationaux ne veulent travailler qu'avec la «common law».

Le Royaume-Uni deviendrait alors un centre financier offshore assumé et extraverti?

On peut dire ça, mais de toute façon, c'est déjà un centre offshore. Il y a des choses qui ne changeront pas comme la prédominance de la langue anglaise. Toutes les raisons «soft»  vont continuer à naturellement servir la place financière londonienne.

Qu'arrivera-t-il à des petits centres financiers comme le Luxembourg?

Si les services dont j'ai parlé cherchaient une nouvelle destination dans la zone euro. Alors le Luxembourg aurait une chance de persuader les gens qu'il s'agit d'une place formidable pour conduire ses affaires ou vivre. Il faudra seulement que le Luxembourg se manifeste pour prendre cette place, au moins partiellement.

Interview par Pierre Sorlut